International
ORDRE OU DÉSORDRE MONDIAL ? Par Mustapha SEHIMI
Le Chinois Xi Jinping, l’Américain Donald Trump et le Russe Vladimir Poutine : l'essor des Brics constitue un défi croissant à l'influence américano-occidentale. Le président américain, avec son aversion pour les cadres multilatéralistes, pourrait involontairement renforcer cette dynamique multipolariste
Dans un contexte international marqué par le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, la persistance de la guerre en Ukraine et l’affirmation des puissances émergentes, la question d’un ordre ou d’un désordre mondial s’impose avec acuité. Déclin relatif de l’hégémonie occidentale, montée en puissance des Brics et recomposition des rapports de force, le système international traverse, explique Mustapha Sehimi, une phase de transition dont l’issue demeure incertaine, ouverte sur la coexistence comme sur le pire.

Mustapha SEHIMI
Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue
En janvier 2025, Donald Trump a repris les rênes des États-Unis après quatre années de lutte acharnée contre l'establishment démocrate, de division croissante du pays, et à l'issue d'une campagne présidentielle marquée par la promesse d'en finir avec le Deep State État profond, et avec l'interventionnisme, notamment dans le conflit russo-ukrainien. Avec à la clé un désir de reset avec la Russie de Poutine et le retour d'une Amérique great again. Celle-ci aurait été affaiblie par les incompétences de Joe Biden et de tous ses prédécesseurs après Ronald Reagan, et elle serait mise en danger par le « globalisme », ses corollaires - le « politiquement correct » et le « wokisme » - puis par le coûteux et contre-productif interventionnisme militaire planétaire. À la fragmentation du monde entre l'Ouest, l'Est et le Reste, s'ajouterait donc une division intraoccidentale : entre, d'une part, les adeptes de « Patriots » souverainistes anti-internationalistes et, de l'autre, les libéraux- « l'ordre international libéral » (OIL), les universalistes, conspués par Donald Trump.
Retour de Trump : bascule structurelle globale
Le retour de ce dernier à la Maison Blanche, n’est pas une simple alternance politique : tant s’en faut. Il s'inscrit dans un contexte de bascule structurelle globale aux fortes répercussions régionales. Lesquelles ? Notamment la guerre de haute intensité en Ukraine, en partie fruit du grave antagonisme russo-occidental, mais aussi le séisme israélo-palestinien exacerbé depuis le carnage du 7 octobre 2023 perpétré par le Hamas, suivi de terribles représailles israéliennes qui ont mis l'État juif au ban des nations, surtout au sein de la « majorité mondiale ». À cela il faut ajouter autre chose : la persistance de la République islamique iranienne à acquérir l'arme atomique, cause de la « guerre des douze jours » initiée par l'attaque israélienne du 12 juin 2025. On citera également l'irréversible ascension des puissances émergentes et outsiders indien et chinois, l'arrivée au pouvoir de régimes prorusses et prochinois en Afrique puis, bien sûr, l'invasion programmée de Taïwan par la Chine et la révolte des Brics et de l'OCS en plein élargissement, contre l'impérialisme occidental, le monopole du dollar et les sanctions euro-occidentales. Ces dynamiques, que feu le pape François avait assimilées à une « guerre mondiale par morceaux » («guerra mondiale a pezzi »), convergent. Elles dessinent les contours d'un nouveau système mondial, où l'hégémonie occidentale libérale vacille face à l'émergence d'un ordre multipolaire désoccidentalisé et illibéral.
La seconde présidence de Donald Trump, bien plus entourée d'inconditionnels que la première (avec son credo « America first, »), agit comme un accélérateur d'une bascule géopolitique largement entamée. Pourquoi ce retour électrise- t-il autant qu'il inquiète ? Comment la guerre en Ukraine et l'influence croissante des Brics redéfinissent-elles les rapports de force mondiaux ? La « Troisième Guerre mondiale » que Trump a promis d'éviter est-elle inéluctable, dès lors que la requête des acteurs hostiles à l'hégémonie occidentale d'édifier un nouvel ordre mondial plus équilibré, fondé sur des partages de sphères d'influence et sur la cohabitation de plusieurs empires et non plus d'un seul, n'a pas été entendue par les élites dirigeantes euro- américaines ? Donald Trump accentuera-t-il cet antagonisme, ou sera-t-il au contraire le dirigeant dont l'amoralisme, le pragmatisme business et l'anti-interventionnisme permettront de trouver des arrangements avec les outsiders en vue d'un nouveau partage du monde, d'un nouveau Yalta, ainsi que l'ont laissé entrevoir le sommet Poutine-Trump d'Anchorage, en Alaska, le 15 août 2025 et les projets de sommets Xi, Trump, Poutine prévus en 2026 ? Seul l'avenir le dira. Mais une chose est certaine : la façon dont Trump Donald, maître de L'Art du deal, réussira ou pas à trouver un équilibre au Moyen-Orient, en Asie du Sud-Est et Eurasie (Ukraine) dépendra la suite. Une paix négociée entre empires régionaux reconnus comme tels ; elle déterminera l'évolution en pire ou en mieux du double contentieux géostratégique entre la Russie et l'Occident, d'une part, et entre l'Ouest et le Reste, de l'autre, qui s'accentue depuis 2014.
Guerre en Ukraine : fragilités
La guerre en Ukraine, déclenchée par l'invasion russe en février 2022, mais qui remonte en réalité aux Révolutions colorées de 2005 et 2014, a agi comme un révélateur brutal des fragilités de l'OIL qui légitime l'Empire américain et ses protectorats. Bien plus lourd de conséquences et plus grave qu'une simple crise régionale, ce conflit a mis en lumière les limites de l'hégémonie des États-Unis et de leurs alliés vassaux européens, tout comme le retrait américain d'Afghanistan tragiquement géré sous Joe Biden qui a envoyé des signes de faiblesse et d'échecs aux yeux du monde. Les sanctions massives contre la Russie, bien que destinées à l'isoler, ont paradoxalement renforcé les alliances géoéconomiques alternatives, notamment au sein des Brics. Dans ce contexte, le retour de Donald Trump en janvier 2025 a agi comme un catalyseur d'un changement de paradigme. Sa première présidence (2017-2021) avait déjà secoué les fondations de la diplomatie mondiale, avec son rejet des institutions multilatérales, ses menaces de guerres commerciales contre la Chine et son approche transactionnelle des alliances. En 2025, cette méthode disruptive s'inscrit dans un monde encore plus fragmenté. La guerre en Ukraine, toujours irrésolue, pose une question cruciale : en cas de deal infructueux avec Vladimir Poutine, Trump ou son successeur finiront- ils par rétablir un soutien militaire et financier à Kiev, sous l'influence notamment des néocons, toujours présents chez les sénateurs républicains et dans l'appareil militaro-industriel ? Ou tiendront-t-ils les promesses de paix de la Maison Blanche en vertu de la Realpolitik et d'une négociation pragmatique avec Moscou, au risque de fracturer l'Otan, de laisser la Russie impunie s'emparer d'une partie de l'Ukraine, et donc de donner des idées à d'autres puissances révisionnistes ?
La tendance actuelle est plutôt à la persistance de trouver un arrangement avec la Russie, même si cela passe par des phases de menaces et de pressions, et bien que Vladimir Poutine ne se soit pas empressé de satisfaire l'exigence de « paix en vingt-quatre heures » promise par Donald Trump au monde et à ses électeurs. Mais à ce moment crucial de la guerre, rien n'est sûr. D’où la nécessité de toujours pondérer les variables et temps courts aux constantes, donc aux « temps longs » de l'histoire et de la géographie, chers à Fernand Braudel.
Essor des Brics : un défi
Parallèlement, l'essor des Brics constitue un défi croissant à l'influence américano-occidentale. Le président américain, avec son aversion pour les cadres multilatéralistes, pourrait involontairement renforcer cette dynamique multipolariste par ses menaces de sanctions impossibles à rendre effectives. Les Brics+, désormais élargis à de nouveaux membres prétendent de plus en plus représenter une alternative crédible aux institutions dominées par l'Occident, comme le FMI ou la Banque mondiale. Ils ne doivent pas être réduits à un bloc uni dans la mesure où ils rassemblent tous les demandeurs d'un nouvel ordre postoccidental (OPO) qui n'est pas forcément antioccidental pour ceux qui ne sont ni alignés sur l'Otan ni membres de l'axe sino-russo-irano-nord- coréen.
Le monde ne devient pas anarchique ni dominé par une nouvelle puissance (Chine), mais « multiplex », c'est-à-dire composé de plusieurs centres de pouvoir, d'idées, d'institutions et de normes». Ce système alternatif est à la fois décentralisé, l'influence étant partagée entre plusieurs acteurs (pays, ONG, villes, firmes, alliances), plurinormatif, puisqu'il n'y a plus de monopole occidental sur les valeurs et normes ; post hégémonique, puisqu'aucune puissance (ni les États-Unis ni la Chine) ne peut imposer seule ses règles ; et enfin coexistentiel, c'est-à-dire pas forcément conflictuel, la compétition n'excluant pas la coopération. Cet ordre post occidental n'est pas un retour au passé; mais une configuration nouvelle où les règles et structures internationales sont façonnées par des pôles géocivilisationnels divers. Dans ce contexte, la fin de la centralité occidentale et la baisse de légitimité des valeurs universelles de l'OIL (droits humains, démocratie, progressisme sociétal) n'annoncent pas forcément des conflits globaux.
Une forme de guerre mondiale par procuration
Une forme de guerre mondiale par procuration oppose actuellement deux camps, mais un rééquilibrage global qui n'est pas nécessairement représenté par ces deux seuls pôles et par la guerre russo- occidentale par procuration qui se déroule en Ukraine. De ce fait, les puissances non occidentales ne veulent pas toutes remplacer l'Occident, mais édifier un ordre partagé, où les émergents auront davantage d'autonomie, pas forcément l'hégémonie ». Dans le scénario optimiste, si l'administration Trump et ses successeurs à la Maison Blanche rompent durablement avec l'interventionnisme et négocient avec les acteurs multiporalistes un nouveau partage du pouvoir mondial sur les bases des zones d'influence respectives, une coopération sera possible entre anciens et nouveaux centres de puissance.
L'ordre international deviendra « multivoix » et non uniforme. Dans ce contexte, les valeurs et institutions occidentales ne disparaîtront pas, mais elles cesseront d'être uniques ou dominantes. Dans un autre scénario plus pessimiste, en cas de refus de rééquilibrage avec les autres acteurs, la transition vers le multipolarisme risquera de s'opérer de façon plus violente, comme cela a été souvent le cas lors du passage d'un ordre à l'autre. Le pire n'est pas certain, même s'il doit être pris en compte.