International
Politique extérieure américaine et débats sur le post-libéralisme – Par Bilal Talidi
La gestion du clivage libéralisme américain Vs Conservateurs s’est historiquement opérée à travers les institutions. Mais avec Trump I et Trump II l’impact de l’évangélisme sioniste apparaît désormais comme une dimension explicite des tensions au sein de la société américaine
À travers une lecture croisée des dynamiques internes américaines et des logiques de politique étrangère, Bilal Talidi interroge les limites du modèle libéral, les ressorts réels de l’action internationale des États-Unis et l’influence croissante de facteurs idéologiques, notamment religieux, dans la recomposition du système politique américain.

Bilal Talidi
Il y a quatre ans, Francis Fukuyama publiait l’ouvrage "Liberalism and Its Discontents" (Le libéralisme est ses mécontents) dans lequel il défendait l’idée que, malgré les critiques virulentes dont elle fait l’objet, la pensée libérale n’a pas épuisé ses finalités. L’auteur y avance deux arguments principaux pour justifier la nécessité du libéralisme. D’une part, les dérives ayant conduit à une forme de déshumanisation et à l’émergence de critiques internes trouvent leur origine dans les interprétations et les modalités d’application. D’autre part, les défauts structurels révélés par l’expérience appellent à une réforme de l’inétrieur afin d’éviter que le libéralisme ne se transforme en l’inverse de ses objectifs initiaux.
Une notion aux contours variables
Il convient de souligner que le concept de libéralisme, dans son acception américaine, diffère profondément de sa définition européenne. Aux États-Unis, il est souvent associé à des positions proches de la gauche démocratique, favorables à une intervention de l’État visant à garantir un minimum de justice sociale. Cette approche s’oppose à la doctrine conservatrice, qui sacralise la liberté individuelle et rejette toute ingérence étatique.
Durant les décennies précédant l’ère de Donald Trump, que ce soit lors de son premier ou de son second mandat, le débat autour de l’essence du système américain oscillait entre ces deux visions. Les manifestations de cette tension se retrouvaient tant dans les politiques économiques et sociales, liées au rôle de l’État, que dans les questions identitaires et familiales, perçues par les conservateurs comme menacées par les effets de la mondialisation sur les traditions et la culture chrétienne américaine.
Identité, économie et conservatisme
Max Weber a proposé une grille de lecture éclairante de l’articulation entre dimensions identitaires et économiques dans la pensée conservatrice. Selon lui, le protestantisme, en tant que doctrine et ensemble de traditions, constitue l’esprit du capitalisme américain. Dès lors, la vision américaine conjugue la préservation des valeurs traditionnelles avec la promotion de l’initiative individuelle, du bien-être personnel et de la limitation de l’intervention de l’État.
Cette tension structurelle s’est traduite, dans la dynamique politique interne, par une opposition constante entre la liberté d’entreprendre et l’exigence de justice sociale, avec en toile de fond la question du rôle de l’État dans l’arbitrage entre ces deux pôles.
La gestion de ce clivage s’est historiquement opérée à travers les institutions. Les démocrates, enclins à corriger les excès du libéralisme classique en réhabilitant la dimension de justice, ont privilégié le recours à l’institution judiciaire afin de garantir les droits des minorités et des groupes vulnérables, notamment en cas de revers électoral. Les républicains, quant à eux, ont longtemps misé sur les institutions élues. Cette configuration a toutefois évolué avec l’ère trumpienne, marquée par une volonté de rivaliser avec les démocrates sur leur propre terrain, y compris au sein de l’appareil judiciaire.
Dans le discours actuel de Donald Trump, les fondamentaux du conservatisme demeurent largement inchangés : baisse des impôts, réduction des taux d’intérêt, limitation de l’intervention étatique, opposition à la mondialisation tant sur le plan commercial, via les droits de douane, que culturel, à travers la question migratoire et la valorisation de l’identité blanche. En parallèle, le discours libéral conserve également ses lignes directrices traditionnelles.
La principale évolution réside dans l’irruption d’un registre populiste, qui a contribué à accentuer les divisions au sein de la société américaine à un niveau inédit.
Le facteur décisif de la politique étrangère
Si cette lecture rend compte des dynamiques internes, un autre paramètre pourrait toutefois en modifier profondément la compréhension : le rôle de la politique étrangère dans l’évolution du système américain.
Dans les milieux intellectuels arabes, y compris marocains, l’analyse du modèle américain se focalise souvent sur la politique extérieure, perçue à travers le prisme de la domination et de la maîtrise des ressources. En revanche, les dynamiques internes, les dimensions intellectuelles et culturelles, ainsi que les conflits de modèles de société et leur influence sur les politiques publiques, suscitent un intérêt plus limité. Cette approche s’explique par le fait que l’électeur américain accorde généralement une priorité aux enjeux domestiques, tandis que les sociétés arabes subissent avant tout les effets de la politique extérieure américaine.
Il importe de souligner que le relatif désintérêt de l’électeur américain pour la politique étrangère de son pays ne signifie nullement que celle-ci soit dissociée des évolutions du système américain et des dynamiques politiques internes. Quelle que soit la divergence entre approches républicaine et démocrate, l’objectif des politiques extérieures demeure lé défense du mode de vie américain et la production d’un surplus de valeur permettant d’atténuer les tensions internes. Or, ce surplus ne peut être généré sans une forme de domination. L’attachement des démocrates à la notion de justice reste circonscrit à l’espace national et ne s’étend pas au-delà des frontières américaines. Les républicains, pour leur part, n’y voient pas de contradiction idéologique dès lors que leur priorité demeure le bien-être de l’individu américain, la liberté du capital à l’étranger et la quête de ressources et de richesses stratégiques.
Des outils divergents pour un même objectif
La différence entre ces deux approches réside essentiellement dans les instruments mobilisés. Les démocrates privilégient les leviers de la puissance douce pour garantir ce surplus de valeur externe, en s’appuyant sur des mécanismes de pression tels que la promotion de la démocratie et des droits humains. Les républicains, notamment sous l’ère de Donald Trump, recourent plus volontiers à des moyens coercitifs, comme la guerre, les sanctions économiques ou la pression diplomatique, perçus comme plus efficaces pour atteindre ces objectifs.
Peut-on pour autant considérer que ce surplus de valeur issu de l’extérieur constitue le véritable pont entre les dynamiques internes et la politique étrangère américaine, au point de rendre les finalités des deux approches fondamentalement identiques, ne différant que par leurs outils ?
La guerre contre l’Iran, accompagnée de multiples auditions devant le Congrès américain, notamment celles du secrétaire d’État Marco Rubio et du secrétaire à la Défense Pete Hegseth, ainsi que de responsables du Pentagone, a suscité de sérieux doutes quant aux motivations réelles de ce conflit. La question s’est posée de savoir s’il servait véritablement les intérêts des États-Unis, en termes de création de valeur, et si l’Iran constituait une menace directe et tangible pour ces intérêts.
Selon des informations relayées par plusieurs éditorialistes influents dans des publications comme Foreign Policy et par des journaux qualifiés de « fake news » par Donald Trump, Washington serait entré en guerre sous pression israélienne. Ce conflit ne serait pas le sien, mais celui de Tel-Aviv, et Donald Trump s’y serait engagé sous contrainte, dans des conditions difficiles à concilier avec les intérêts stratégiques américains.
L’influence des pressions extérieures
Des témoignages d’anciens responsables du Département d’État ou de la Maison-Blanche suggèrent que les pressions israéliennes visant à entraîner les États-Unis dans un conflit avec l’Iran ont toujours existé. Toutefois, les présidents américains successifs avaient su, jusqu’alors, les contenir ou les contourner. Dans le cas de Donald Trump, certains estiment qu’il n’a pas su échapper à ce piège.
Au-delà de la véracité de cette lecture, elle introduit un paramètre supplémentaire dans l’analyse : l’influence de l’évangélisme sioniste, non seulement sur la décision politique américaine, mais également sur les dynamiques internes. Il ne s’agit plus seulement d’une divergence de méthodes pour produire du surplus de valeur, ni d’un débat sur le contenu de la démocratie — entre liberté, justice ou leur articulation — mais de l’émergence d’un facteur idéologique structurant.
L’impact du sionisme religieux apparaît désormais comme une dimension explicite des tensions au sein de la société américaine, ainsi que dans l’orientation de sa politique étrangère. La rhétorique identitaire associée à Donald Trump, marquée par une valorisation de l’identité blanche, une hostilité à la diversité et un tournant protectionniste, tant sur le plan commercial que culturel, est interprétée comme l’une des expressions de cette influence.
À cela s’ajoutent des politiques jugées « radicales » à l’égard des militants soutenant la cause palestinienne ou s’opposant à l’expansionnisme sioniste dans la région. Leur intensification, jusqu’à susciter des inquiétudes quant à une possible remise en cause des fondements démocratiques américains, est présentée comme un autre effet de cette dynamique idéologique.
En définitive, les dynamiques conflictuelles au sein de la société américaine ne peuvent être expliquées uniquement par les évolutions du modèle libéral ou par l’opposition classique entre conservateurs et démocrates autour des notions de liberté et de justice. De même, les déterminants de la politique étrangère des États-Unis ne sauraient être réduits à la seule logique de production de valeur externe.
L’influence croissante du sionisme religieux, particulièrement sous la présidence de Donald Trump, apparaît comme un facteur déterminant, susceptible de redéfinir les équilibres internes, d’affaiblir les fondements démocratiques et de remettre en cause la position des États-Unis dans l’ordre international, ouvrant ainsi la voie à l’émergence d’un nouvel ordre mondial affranchi de leur domination.