Récits religieux ou « guerres de l’Absent » - Par Abdelhamid jmahri

Récits religieux ou « guerres de l’Absent » - Par Abdelhamid jmahri

La nouvelle guerre au Moyen-Orient révèle une géographie inédite du conflit, où le ciel s’étend du Nil à l’Euphrate. Sous l’effet de la confrontation des récits religieux, la guerre devient semblable à la prière : une guerre de l’Absent

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Dans un Moyen-Orient en recomposition, la guerre dépasse le seul affrontement militaire pour s’inscrire dans une rivalité de récits religieux. Entre prophéties, messianismes et lectures théologiques du pouvoir, explique Abdelhamid Jmahri, le conflit se joue désormais autant dans le ciel que sur la terre.

Abdelhamid Jmahri

Une guerre déplacée vers le ciel

La nouvelle guerre au Moyen-Orient révèle une géographie inédite du conflit, où le ciel s’étend du Nil à l’Euphrate. Sous l’effet de la confrontation des récits religieux, la guerre devient semblable à la prière : une guerre de l’Absent. Peut-être sommes-nous passés d’une époque où les guerres au Moyen-Orient se déroulaient sur la terre, impliquant uniquement des armées et des hommes, à une ère nouvelle où l’essentiel des affrontements se joue dans le ciel, avec la participation des grandes figures théologiques absentes, parmi lesquelles le Christ, le Mahdi attendu et Isaïe. Car les récits religieux qui alimentent le conflit réduisent la guerre à une interprétation des intentions du Tout Puissant concernant l’avenir des peuples en Iran, en Israël et aux États-Unis.

Israël et la prophétie inachevée

Pour Israël, la prophétie divine n’est pas encore accomplie, et il demeure nécessaire d’en favoriser la réalisation. L’intervention du rabbin, avec son interprétation particulière des desseins du Seigneur Yahvé, s’inscrit dans la quête du grand rêve talmudique d’un État religieux s’étendant du Nil à l’Euphrate. Cette carte ne figure dans aucun atlas humain. Et si cette terre est sacrée pour tous, elle est, pour Israël, promise.

Dans la lecture religieuse israélienne contemporaine, Dieu réalise les intentions latentes de la droite religieuse au pouvoir. Sur cette base, Benjamin Netanyahou — pseudonyme qui signifie « don de Dieu » — ne se contente pas d’ambitionner le statut de figure historique à l’image de David Ben Gourion ou de Theodor Herzl. Il aspire à incarner la prophétie elle-même, comme David et Salomon en leur temps, rêvant d’un rôle qui dépasse celui du héros national : devenir le guide divin vers le Grand Israël, dans une vision rituelle de l’État moderne nourrie par les profondeurs des récits religieux. Dans les guerres passées, la narration de la droite religieuse radicale en Israël reposait sur la nécessité de prêcher la souveraineté juive sur une terre que Dieu aurait laissée entre les pages du Talmud et dans les écrits d’Isaïe. Dans cet État qui se présente à l’Occident comme une oasis démocratique, le théologique structure les équilibres gouvernementaux et confère un sens à la guerre en fixant son horizon : le retour d’un passé céleste inscrit dans les prières juives. Ainsi, le mouvement « Gush Emunim » apparaît comme un acteur faiseur des nouveaux rois d’Israël.

L’Iran et l’attente messianique

À l’autre extrémité de ce champ théologique, où se déroule la guerre, l’Iran lance ses missiles balistiques en gardant les yeux tournés vers le ciel. Dieu lui aurait promis le retour du Mahdi Almounthadar (l’attendu), et c’est à son rythme que s’ajuste le tempo du conflit. Rien, selon cette vision, ne semble empêcher la descente de la prophétie sur terre.

L’Iran, lui aussi, scrute le ciel pour discerner la direction de la volonté divine, attendant la venue du Mahdi, considéré comme le meilleur des soldats du Christ, son éclaireur et son guide, afin que la terre retrouve sa voie. Le ciel devient alors une condition de la justice de la guerre.

La métaphysique comme instrument de guerre

La métaphysique, ici, s’intègre pleinement aux sciences militaires, au même titre que les plans d’attaque ou les colonnes de blindés et d’infanterie. Elle devient un élément des rapports de force, non seulement entre le bien et le mal, mais aussi dans les équilibres géopolitiques, jouant un rôle décisif dans la mobilisation et dans la détermination — et le renouvellement — du degré de détermination.

Les Gardiens de la révolution font face aux Gardiens de la Torah, sous le regard bienveillant des évangéliques. Le Christ pacifique, qui a accepté la crucifixion en portant en lui la souffrance de l’humanité, devient, dans certaines lectures chrétiennes, une figure vigilante dans les hauteurs, tandis que dans la vision spirituelle islamique, Jésus, fils de Marie — que Dieu n’a fait « ni tyran ni malheureux » — devient, lui aussi, un porte-étendard de guerre. En son nom, les conflits se déploient, et pour lui, l’humanité produit les technologies militaires les plus avancées et l’intelligence artificielle la plus sophistiquée, prolongeant ainsi la tragédie et la mort au Moyen-Orient.

Le sionisme chrétien et ses relais politiques

De son côté, Donald Trump conduit une sorte de légion de « disciples » évangéliques, incarnant ce que l’on appelle le « sionisme chrétien », qui poursuit le même objectif que celui attribué à Israël, non pas pour Israël en tant que tel, mais parce qu’il est perçu comme une condition sine qua non du retour du Christ lui-même. Les religieux au sein du gouvernement israélien, au premier rang desquels Netanyahou, exploitent cet objectif au service d’un sionisme religieux distinct, dans ses détails comme dans ses méthodes, du sionisme de Ben Gourion.

Le sionisme chrétien et ses relais politiques

L’Amérique, à travers Mike Huckabee, leader religieux chrétien devenu ambassadeur des États-Unis à Tel-Aviv avec le soutien de Mike Johnson, président de la Chambre des représentants et troisième personnage de l’État sous Donald Trump, s’inscrit, elle aussi, dans cette même prophétie, au service du même projet. Cette obsession était déjà présente à l’époque de George Bush fils, comme l’a rapporté l’ancien président français Jacques Chirac, qui s’était étonné des propos tenus par Bush durant la guerre en Irak. Ce conflit, auquel participaient les doctrines juive et chrétienne sioniste, était alors perçu comme une « bataille de la fin de l’Histoire ». Bush avait alors affirmé à son homologue français que cette guerre verrait « Saddam Hussein jouer le rôle du diable ». La légende de Gog et Magog dans toute sa beauté !

Une région incapable de rationaliser l’Histoire

Toute la région semble désormais incapable de produire une lecture rationnelle de l’Histoire. Les anciennes grilles d’analyse ont été abandonnées, celles où la lutte de libération nationale structurait le combat pour un État palestinien indépendant, fondé sur des résolutions équitables des Nations unies. Très vite, l’État espéré s’est mué en une composante du royaume de Dieu.

Malgré la référence à la « fin de l’Histoire » — sans son théoricien Francis Fukuyama — l’Histoire elle-même a disparu du champ de la réflexion, sauf dans les récits mobilisés par le représentant israélien à l’ONU, qui convoque la guerre d’Haman dans l’ancienne Perse et l’action de la reine Esther pour sauver son peuple. Dans ce contexte, les panarabistes se sont effacés ou dissous, tandis que les marxistes ont disparu sans parvenir à démontrer leur utilité pour analyser les événements, en mobilisant pourtant l’un des apports majeurs de Karl Marx : la centralité des rapports de force dans toute lecture rationnelle et réaliste du conflit.

Quant aux sunnites, le ciel au-dessus de leurs pays semble désert, à l’exception des fragments de feu qui le traversent, dans le cadre des échanges de frappes entre les « absents » des autres doctrines.

Où sont les peuples ?

Et les peuples, dans tout cela ? Ils vivent dans une autre réalité, sur la terre, cherchant à construire un État régi par les règles reconnues du conflit et de l’existence dans l’ordre international né après la Seconde Guerre mondiale : l’État-nation. Celui-ci repose sur des fondements qui ne sont pas exclusivement religieux, même si la religion y demeure un facteur structurant.

Il apparaît désormais évident que la guerre ne peut plus se passer de mythologie ni de récit religieux. L’Histoire, autrefois pilier de l’analyse rigoureuse, n’est plus qu’un simple enregistrement matériel des croyances passées. Ne manque qu’Homère et ses personnages épiques traduisant sur terre les guerres des divinités de l’Olympe.

La région, dans son ensemble, semble désormais incapable d’offrir une nouvelle chance à la rationalisation historique, fondée sur les concepts d’État-nation, les lois objectives, le système international issu de l’après-guerre, les normes juridiques et la Cour internationale de justice.

Rien ne semble plus peser face à des convictions religieuses profondément ancrées dans les élites dirigeantes de Téhéran, de Tel-Aviv et de Washington. La guerre n’apparaît plus comme la continuation de la politique par d’autres moyens, mais bien comme la continuation de la théologie par d’autres outils.

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