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Trump, un néo-Kissengerien ? Par Dr Samir Belahsen
« Je vais rencontrer Henry Kissinger à 13 h 45. Nous discuterons de la Corée du Nord, de la Chine et du Moyen-Orient. » Tweet de Donald Trump le 8 févr. 2018
Dans cette chronique, Samir Belahsen procède à une lecture comparative entre Donald Trump et Henry Kissinger, et interroge les ressorts de la politique étrangère américaine en 2026, entre héritage du réalisme classique et dérives transactionnelles. L’analyse met en lumière une hybridation des doctrines, où la logique de puissance et de pression maximale coexiste avec l’imprévisibilité, la communication instantanée et une personnalisation accrue des décisions, notamment dans le contexte de la guerre contre Iran.

Samir Belahsen
« Être un ennemi des États-Unis est dangereux, mais être son ami est fatal » - Henry Kissinger
« Le passage de l’imprimé à la culture visuelle se poursuit avec l’implémentation actuelle d’Internet et des réseaux sociaux qui entraînent quatre tendances rendant plus difficile pour les leaders de développer leurs capacités qu’autrefois. Ces tendances sont les suivantes : immédiateté, intensité, polarité et conformisme. » - Henry Kissinger/ Leadership
Henry Kissinger (1923–2023), pour ceux qui ne s’en souviendraient pas ou ne le connaissent pas, est l’une des figures majeures de la diplomatie américaine du XXe siècle. Conseiller à la sécurité nationale puis secrétaire d’État sous la présidence de Richard Nixon, son action a marqué des dossiers majeurs comme la détente avec l’Union soviétique, l’ouverture à la Chine et son intégration au Conseil de Sécurité de l’ONU, ou encore la gestion de la guerre du Vietnam (désastreuse, il faut le rappeler, que Joe Biden a réédité dans le retrait d’Afghanistan). Mais Kissinger, c’est surtout le découplage du dollar et de l’or qui a permis l’émergence du système des « pétrodollars » à travers un accord stratégique avec l’Arabie saoudite reposant sur la facturation du pétrole en dollars américains, en échange de garanties de sécurité et d’un partenariat militaire renforcé.
L’école réaliste façon Kissinger influence-elle encore l’administration Trump 2026 ?
Un Oui est tentant, en précisant qu’elle est en concurrence directe avec d’autres logiques propres à cette administration : Une sacrée dose de nationalisme populiste, la "madman theory", et même des réflexes néoconservateurs hérités.
Le réalisme Kissingerien dans la politique Trump
Trois éléments paraissent rapprocher la politique internationale de l’administration Trump de l’école du réalisme politique :
-Le Primat de la puissance et du rapport de force et l’absence de toute notion de valeur.
- La négociation par la pression maximale, l’administration exige pratiquement de son adversaire une capitulation.
- Le Refus du nation-building : La stratégie nationale de défense 2026 « National Defense Strategy 2026 » déclare explicitement que le Pentagone ne sera plus « distraite par l'interventionnisme, les guerres sans fin, les changements de régime et la construction des nations ». Du pur Kissinger :« L’ordre » Américain avant la transformation des régimes.
Trois éléments paraissent éloigner l’administration Trump du réalisme de Kissinger :
- L’imprévisibilité assumée : Alors que Kissinger prônait la prévisibilité et l’équilibre et négociait en secret, Trump mise sur l’image d’un grand dirigeant prêt à tout pour arracher des concessions pour la grande Amérique grâce à sa grande et imprévisible agilité.
- Une certaine contradiction sur le changement de régime : en opposition avec la doctrine officielle contre les changements de régime, Trump avait tweeté le 28 février 2026 : L’heure de votre liberté est à portée de main :« the hour of your freedom is at hand ». Cette logique triomphale de renversement contredit le réalisme classique.
- Alors que Kissinger pensait au long terme, en décennies, avec des canaux secrets, Trump, lui, annonce ses plans sur Truth Social, veut une guerre rapide et des résultats en avance sur l’agenda. Il a déjà, et plusieurs fois, annoncé la victoire. Puis il s’est plaint que la guerre dure depuis 8 semaines. Le tempo médiatique de l’ère Trump ne tolère point la patience diplomatique.
Trump, Kissinger et la guerre contre l’Iran
Ainsi, l’école de Kissinger fournit une bonne partie du vocabulaire : l’intérêt national, la paix par la force, la méfiance du moralisme et une grande partie des méthodes : la pression maximale, les lignes rouges.
Ce que Trump 2026 apporte de spécifique c’est la notion de Deal (transactionnalisme) et le spectacle. Il y a aussi ces appels au soulèvement qui rappellent plus Bush 2003 que Metternich 1815.
Trump viole trois règles fondamentales pour Kissinger : pas de guerre sans issue politique maitrisable, pas d’humiliation publique de l’adversaire et surtout pas d’improvisation.
Certains parlent de réalisme flexible « flexible realism » sans principes stables, ou sans principe tout court.
Le réalisme est présent, mais il n’est plus déterminant : il est instrumentalisé dans une politique étrangère beaucoup plus personnelle et plus erratique que celle de Kissinger.
Kissinger aurait utilisé la menace de la force, mais aurait préféré le secret au spectacle, et l’équilibre à la capitulation. Moins de Truth Social, plus de Metternich.
Le plan Kissinger
Quel plan, alors, Kissinger aurait pu imaginer pour la sortie de la guerre contre l’Iran en avril 2026 ?
- Arrêter la guerre
Un cessez-le-feu inconditionnel et immédiat, une guerre sans issue militaire doit s’arrêter même sans deal. Il vaut mieux sortir de la guerre sans victoire que perpétuer une guerre sans fin.
- Créer rapidement un canal secret crédible
Négocier avec l’ennemi mais pas devant les caméras : Ressusciter Oman, et pourquoi pas la Chine ?
- Légitimité en échange de limites
L’ordre stable doit inclure l’adversaire : fin des sanctions, garanties de non-agression, statut de puissance régionale reconnue. Il s’agit de chercher un équilibre et non une capitulation.
- Isoler le problème : Découpler le nucléaire du reste
Conclusion de Kissinger à l’intention de Trump
« Mr. President, vous avez gagné la guerre tactique en juin 2025. Vous êtes en train de perdre la guerre politique en 2026. Quand on humilie une civilisation perse trois fois millénaire à la télévision, on ne produit pas un deal, on ravive le culte du martyre. L’équilibre exige que l’Iran puisse sauver la face. Trouvez-leur une porte honorable de sortie, ou dans quelques temps vous aurez un test nucléaire dans le désert d’Arabie.
N’oubliez-pas Le temps joue contre vous. »