Boufekrane, l’épopée de l’eau face au colonialisme

Boufekrane, l’épopée de l’eau face au colonialisme

La « bataille de l’eau douce », comme on la nommera plus tard, fut âpre. Elle prit des allures d’insurrection. Les habitants de Meknès, rejoints par les tribus voisines de Beni Mtir, Guerouane et Saïss, affrontèrent les soldats français lourdement armés

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Les 1er et 2 septembre 1937, les populations de Meknès et de sa région se soulevaient contre la tentative des autorités coloniales françaises de détourner les eaux de l’oued Boufekrane au profit de colons qui avaient déjà spolié de leurs terres les paysans. Ce fut une bataille héroïque, âpre et violente, où le courage d’un peuple déterminé à défendre sa dignité et ses ressources transforma un conflit autour de l’eau en une grande page de la lutte nationale pour la liberté et l’indépendance.

Aux sources d’une insurrection

Pour Meknès et sa région, l’oued Boufekrane n’était pas seulement un cours d’eau. C’était une veine vitale, irriguant les terres, abreuvant les familles, soutenant les activités artisanales et agricoles. Lorsque, en 1936, les autorités coloniales publièrent un arrêté viziriel répartissant ses eaux au profit des colons et de ‘’leurs’’ terres confisquées, la population comprit qu’il ne s’agissait pas seulement d’une gestion technique : c’était une spoliation.

Le 12 février 1937, un nouvel arrêté octroyait aux colons seize parts sur vingt-quatre du débit de l’oued. Les habitants de Meknès, déjà fragilisés par les impôts exorbitants, les expulsions et la crise économique mondiale, y virent une atteinte directe à leur survie. Le souvenir du dahir berbère de 1930, déjà combattu avec ferveur, resurgissait. L’eau devenait alors le symbole de la souveraineté bafouée.

Des pétitions à la colère

Avant de recourir à la confrontation, les Meknassis tentèrent toutes les voies pacifiques. En juin 1937, une commission de défense des eaux de Boufekrane fut constituée et adressa une pétition à Mohammed V et au résident général, portant près de 1.500 signatures. Cette démarche n’était pas seulement un cri de protestation : elle traduisait la maturité politique d’une population consciente de ses droits et prête à les défendre.

Mais les autorités coloniales restèrent sourdes. Pire encore, elles accentuèrent la pression, réduisant encore le débit destiné à la médina au profit de la ville nouvelle et des exploitations coloniales. Face à cet entêtement, la colère explosa. Meknès entra dans une grève générale, accompagnée de manifestations pacifiques. La tension monta jusqu’aux journées fatidiques des 1er et 2 septembre.

L’éclat d’une bataille

La « bataille de l’eau douce », comme on la nommera plus tard, fut âpre. Elle prit des allures d’insurrection. Les habitants de Meknès, rejoints par les tribus voisines de Beni Mtir, Guerouane et Saïss, affrontèrent les soldats français lourdement armés. Dans les ruelles, sur les rives de l’oued, l’affrontement fut âpre, d’une intensité qui surprit l’occupant.

Ce n’était pas une révolte isolée. C’était le signe que l’esprit de résistance, malgré l’écrasement des poches armées dans l’Atlas et le Sud en 1934, parès une guerre dite ‘’ de ‘’pacification’’ qui a 22 ans, n’était nullement éteint. L’eau, confisquée, devenait l’étincelle d’un soulèvement plus vaste : celui d’un peuple qui refusait la soumission et qui, par cette bataille, annonçait une nouvelle phase de la lutte nationale.

Un tournant stratégique

La bataille de Boufekrane marque le passage d’une résistance dispersée dans les montagnes à une stratégie urbaine, alliant confrontation directe et action politique organisée. Dès le milieu des années 1930, les nationalistes avaient compris que la lutte devait s’ancrer dans les villes, mobiliser les masses populaires et inscrire le combat dans une perspective plus large que la guérilla.

Ainsi, Meknès s’imposa comme un foyer de contestation et un centre de maturation politique. Les sacrifices consentis lors de ces journées tragiques servirent de catalyseur à la mobilisation future, préparant le terrain au Manifeste de l’Indépendance de 1944 et à la convergence entre le peuple et le Trône.

Les cicatrices de la répression

La répression fut brutale. Les forces coloniales répliquèrent avec violence, infligeant aux habitants pertes humaines et arrestations massives. Mais loin d’éteindre la flamme, cette répression renforça la détermination des Meknassis. La mémoire de ceux qui tombèrent pour l’eau et la dignité s’ajouta au panthéon des héros de la lutte nationale.

Les chants, les récits et les commémorations transmirent l’histoire de génération en génération, ancrant Boufekrane comme un symbole de résistance contre la domination étrangère.

-Aujourd’hui, quatre-vingt-huit ans après, la bataille de Boufekrane continue de résonner. Chaque année, la famille de la résistance et de l’Armée de libération rappelle cet épisode pour souligner la fidélité due aux martyrs et la continuité du combat pour la souveraineté nationale.

Cette mémoire n’est pas tournée vers le passé. Elle nourrit l’avenir. En la célébrant, les Marocains réaffirment leur attachement à l’unité nationale, à l’intégrité territoriale et aux valeurs de solidarité et de justice. Le combat pour l’eau en 1937 est devenu une parabole universelle : défendre ses ressources, c’est défendre son identité et son avenir.

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