Fraude systémique et université marocaine dans la tourmente - Par Bilal Talidi

Fraude systémique et université marocaine dans la tourmente - Par Bilal Talidi

Ce n’est pas seulement l’université qui est en crise, c’est le socle éthique de la société entière, qui est miné

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Alors que le Maroc s’apprête à vivre une nouvelle saison d’examens scolaires et universitaires, un scandale de grande ampleur secoue l’université d’Ibn Zohr. Il ne s’agit pas d’un cas isolé, mais du révélateur d’un mal plus profond : la normalisation des pratiques frauduleuses dans tout le système éducatif. Entre tricherie tolérée, diplômes monnayés, recrutements biaisés et connivences institutionnelles, c’est l’intégrité même de l’université marocaine qui vacille. À travers ce tableau implacable, Bilal Talidi, au cœur de cet univers, dresse le constat d’une crise morale généralisée, où l’« autonomie universitaire » sert souvent de paravent à l’impunité.

Une nouvelle affaire de corruption éclabousse l’université d’Ibn Zohr

Il y a quelques jours, un nouveau scandale a éclaté au sein de l’université Ibn Zohr. Un professeur universitaire est soupçonné d’avoir vendu des diplômes de master contre d’importantes sommes d’argent, principalement à des fonctionnaires de l’administration publique désireux de gravir les échelons professionnels.

Cette affaire survient après une série d'autres scandales ayant entaché l’université marocaine, allant des "notes contre argent", aux "notes contre faveurs sexuelles", pour culminer aujourd’hui avec la vente directe de diplômes. À mesure que l’enquête avance, de nouveaux éléments émergent, reléguant les précédents au second plan. Les révélations prennent une telle ampleur qu’elles remettent en question l'intégrité même de l'université marocaine, de ses diplômes nationaux et du corps enseignant. Pire encore, des soupçons planent sur le corps judiciaire, certains clients du professeur incriminé appartenant à cette sphère. C’est là une véritable catastrophe éducative d’ampleur nationale.

Un procès médiatique de l’université

Pour certains, cette affaire est l’occasion rêvée de régler leurs comptes avec l’université et ses enseignants. De nombreux dossiers ont été rouverts, des comportements isolés généralisés à tout le corps universitaire. L’enseignant universitaire est ainsi présenté comme le cœur de la corruption sociétale, responsable de la formation de générations de cadres incompétents, ayant accédé à des postes de responsabilité sans en avoir ni le mérite ni les compétences.

Cependant, une analyse plus lucide de la situation révèle que ce phénomène dépasse le cadre de l’université ou de l’école publique. Il concerne l’ensemble du tissu social marocain. Les individus cherchent à satisfaire leurs intérêts personnels par tous les moyens, légaux ou non, et trouvent toujours quelqu’un pour leur faciliter la tâche. Résultat : un désastre national où l’éducation devient l’un des maillons les plus corrompus.

Tricher à l’examen : une pratique tolérée

À l’approche des examens du baccalauréat, le sujet de la triche refait surface comme chaque année. Le ministre de l’Éducation nationale annoncera une baisse du taux de fraude, comme c’est désormais la tradition. Ce discours vise à rassurer l’opinion publique sur la rigueur et la réussite des mesures administratives mises en place.

Mais cette présentation officielle ne reflète pas la réalité. En effet, les statistiques de fraude se basent uniquement sur les rapports d’infractions rédigés par les enseignants. Or, de nombreux enseignants renoncent à signaler les cas de tricherie par peur des représailles ou en raison du manque de protection de la part du ministère. Certains préfèrent simplement confisquer les outils de triche et intervenir de manière pédagogique, sans engager de procédure officielle. D’autres, par souci de tranquillité, vont jusqu’à négliger leur devoir de surveillance.

Une politique du « laisser faire » au sein de l’administration scolaire

Ce qui est encore plus troublant, c’est que l’administration éducative elle-même se résigne à appliquer une forme de « laisser faire » dans les établissements scolaires. En effet, une surveillance rigoureuse peut conduire à de mauvaises performances collectives, exposant l’établissement à des inspections répétées de la part des autorités provinciales ou académiques. Peu d’équipes administratives sont prêtes à affronter cette pression.

Ainsi, la triche devient une pratique systémique encouragée implicitement par des logiques administratives. La rigueur et la persévérance sont dès lors marginalisées, cantonnées à certaines filières d’élite ou à une minorité d’élèves motivés. Pour les autres, la fraude devient un outil de promotion scolaire tout à fait intégré dans le système.

Les universités, qui accueillent ces élèves aux parcours faussés, souffrent elles-mêmes de maux structurels profonds. Le mal commence dès la première étape : le recrutement des enseignants. Les procédures manquent de transparence, même lorsqu’elles sont numérisées. La gouvernance y est faible, laissant une large marge de manœuvre aux commissions d’évaluation composées d’enseignants eux-mêmes.

Le recrutement dépend alors de la nature de ces commissions et de leur soumission à des critères objectifs comme la compétence et la conscience professionnelle, ou, au contraire, à des logiques de népotisme, favoritisme, clientélisme ou d’arrangements financiers. Le système, dès son point d’entrée, est déjà vicié.

La promotion professionnelle gangrenée par les arrangements

La deuxième étape dans la progression professionnelle de l’enseignant universitaire est elle aussi minée par des pratiques opaques. Dans de nombreuses filières non scientifiques, les commissions d’évaluation basent leurs décisions sur les recommandations réciproques et les arrangements entre collègues. Une règle tacite s’y est imposée : « Je te rends service, tu me rends service. »

Plus grave encore : personne ne semble vouloir s’attaquer à la corruption du système de formation lui-même. Certains enseignants réduisent leurs heures de cours à moins du tiers de ce que prévoit la loi, et délèguent le reste à des doctorants avides d'obtenir un certificat d’enseignement à faire valoir pour un futur recrutement. Parmi ces enseignants, certains n'ont pas publié la moindre étude ou article scientifique depuis des décennies.

D’autres se reconvertissent en commerçants de polycopiés, vendant à prix fort leurs propres supports de cours, qu’ils exigent de voir entre les mains des étudiants lors des examens oraux. Plus encore, certains professeurs suggèrent des sujets de recherche à leurs étudiants, attendent qu’ils terminent leurs travaux, puis se contentent d’en rédiger une introduction, s’appropriant le travail de leurs élèves. Les étudiants en témoignent, mais rien ne bouge.

Examens : un système sans contrôle

Le système d’évaluation universitaire est un véritable angle mort de la gouvernance éducative. Sous couvert de l’autonomie universitaire, il échappe à tout contrôle administratif. L’enseignant conçoit seul l’examen, sans aucune contrainte pédagogique ou supervision. Il corrige les copies chez lui, sans que personne ne puisse vérifier son travail. Il n’est pas obligé de remettre les copies à l’administration, et l’étudiant n’a aucun droit de recours pour demander une relecture par un autre enseignant. Pire encore : toute tentative de contestation risque de se retourner contre lui, face à la solidarité entre enseignants ou à l’inertie d’une administration qui préfère éviter les conflits.

Dans certaines facultés, comme celle de droit, des polémiques ont éclaté à propos de professeurs attribuant systématiquement des notes en dessous de la moyenne, sans distinction, empêchant quasiment tout étudiant de valider sa matière. Malgré les nombreuses plaintes, l’administration n’intervient pas. Comme toujours, elle préfère contenir la crise plutôt que de défendre les étudiants. Ces derniers deviennent les véritables victimes d’un système sans équilibre.

Une chaîne de responsabilités brisée

Tous les maillons de la chaîne éducative semblent atteints : élèves, enseignants, parents, administration, et ministère. Le fond du problème est moral.

L’élève veut obtenir de bonnes notes par tous les moyens.

Les familles sont prêtes à payer pour les lui assurer, conscientes que les grandes écoles exigent d’excellents dossiers.

L’enseignant du secondaire se divise entre ceux qui font leur devoir sans vouloir risquer de confrontation, et ceux qui sombrent dans le mercantilisme pédagogique (cours particuliers, vente de supports).

L’administration, soumise à la pression des inspections, finit par encourager implicitement la fraude pour éviter d’avoir de mauvaises statistiques.

Le ministère veut des taux de réussite en hausse et des rapports de fraude en baisse, quitte à fermer les yeux.

Le professeur universitaire, lui, devient un stratège de carrière, tissant des réseaux et distribuant des faveurs pour obtenir promotions et privilèges.

Les chefs de départements, doyens et présidents d’université se tiennent à distance. Ils évitent les conflits avec leurs collègues, négocient parfois des dossiers pour des intérêts personnels, et sacrifient l’exigence pédagogique. La solidarité entre enseignants prend le dessus, non pour l’excellence académique, mais pour étouffer les scandales. Et lorsqu’on tente d’intervenir, le mot-clé surgit aussitôt : « autonomie universitaire ». Ce slogan devient une épée pour décourager toute remise en cause.

Ce n’est pas seulement l’université qui est en crise, c’est le socle éthique de la société entière, qui est miné. Ce sont les institutions censées former les esprits, produire les valeurs et promouvoir la recherche scientifique qui sont devenues le théâtre d’une dégradation morale généralisée.

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