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Industrie marocaine : entre vitrine séduisante et fragilité structurelle
Ce qui est reproché au processus d'industrialisation en cours, c'est qu'il se contente d'accueillir les usines et les ateliers (ce qui est déjà une bonne chose), mais il ne donne aucun signe annonciateur d'un réel transfert du savoir
Alors que le Maroc s’affiche comme une plateforme industrielle montante, notamment dans l’automobile, des voix s’élèvent pour questionner la solidité réelle du modèle. Dans un article incisif, silos subis, stratégie absente : le mirage industriel marocain –, Adnan Debbarh met en cause l’absence d’une véritable stratégie industrielle intégrée. Derrière les taux d’intégration et les zones franches prospères, il voit une juxtaposition d’unités tournées vers l’export, mais peu ancrées dans une dynamique nationale de production, d’innovation et de souveraineté.
Selon lui, Renault et Stellantis opèrent en silos, sans réelle connexion avec un tissu local autonome. Le constat est amer : les industries implantées produisent, mais ne bâtissent pas de nation industrielle. Debbarh plaide pour un pacte productif entre État, secteur privé, universités et territoires, inspiré de l'exemple réussi de l'OCP.
Cet article a suscité une discussion au sein du Cercle Quid, un groupe Watsapp d‘échanges et de veille. Le lecteur trouvera ici un lien avec l’article de Adnan Debbarh, ainsi que successivement les réactions pertinentes de Jalal Drissi, juriste, et de Abdelilah Kamal, économiste.
Jalal Driss tout en reconnaissant l’importance d’une stratégie, juge le constat trop sévère. Pour lui, l’industrialisation marocaine, bien que perfectible, a dépassé le simple stade de l’atelier. La délocalisation, dit-il, est un passage obligé vers l’émergence.
Plus proche de Debbarh, Abdelilah Kamal soutient l’idée d’une rupture nécessaire. Il insiste sur la distinction entre produire et innover. Une vraie industrialisation, selon lui, passe par des choix sectoriels stratégiques, la refonte du système éducatif, et une vision articulée entre recherche, technologie et production.
Au croisement de ces trois regards émerge une idée centrale : sans planification de long terme, formation adaptée et ambition technologique, le Maroc risque de rester une plateforme de sous-traitance… et non une puissance industrielle. NK
Lire : SILOS SUBIS, STRATÉGIE ABSENTE : LE MIRAGE INDUSTRIEL MAROCAIN – PAR ADNAN DEBBARH
Jalal Drissi : Un constat très sévère
Les constats de Adnan Debbarh sont, me semble-t-il, très sévères. Dire que le Maroc a transféré sa souveraineté industrielle est un peu fort. L'histoire moderne nous renseigne que la délocalisation et la sous-traitance sont des passages obligés pour construire une industrie locale. Je crois savoir que le Maroc a même dépassé la logique de taux d'intégration (plus des deux tiers des composantes de Renault et stellantis sont fabriquées sur le territoire nationale) pour s'inscrire plutôt dans celle de valeur ajoutée locale. Nous sommes d'accord que la montée en compétence nécessite une stratégie, mais celle-ci n'aura qu'une valeur théorique si les prérequis ne sont pas tous remplis, telle que l'existence de champions nationaux capables de développer une production et des marques marocaines, comme le fait si bien l'OCP qui non seulement relève du secteur public mais qui maîtrise également les chaînes de valeurs de bout en bout. D'ailleurs, si le Maroc développe ses propres marques en industrie automobile ou aéronautique, comment notre principal marché d'exportation, en l'occurrence l'Europe, va réagir ? Les sanctions infligées à notre pays par la commission européenne dans l'affaire de l'exportation des simples jantes en aluminium produites entièrement au Maroc sont toujours d'actualité.
Abdelilah Kamal : Une base utile, mais une stratégie industrielle toujours manquante
L'OCP est un cas particulier, il a plus d'un siècle d'expérience derrière lui, il s'agit d'un créneau stratégique au niveau mondial, et l'OCP bénéficie de RH de très hauts potentiels dans ses domaines d'activité.
- Debbarh a raison de souligner l'absence d'une stratégie de maitrise d'une industrialisation intégrée car, le fait de produire 60% des composants localement par des fabricants qui proposent les ateliers et la main d'œuvre n'implique pas nécessairement la maîtrise du processus d'invention et surtout d'innovation nécessaires à la survie, à la continuité et à la compétitivité de cette industrie. Il me semble qu'une industrialisation efficace devrait se baser sur certains choix stratégiques :
1- Le choix volontariste des secteurs porteurs visés. Il s'agit des secteurs porteurs d'avenir dans lesquels le Maroc peut espérer avoir des avantages comparatifs ou au moins avoir les mêmes chances que ses concurrents : nanotechnologie, software, sécurité informatique....
2- Préparer les RH nécessaires à la mise en place, au développement et aux innovations dans les industries sélectionnées, ce qui nous renvoie à la débâcle de tout notre système d'enseignement.
3- La construction du modèle doit se faire d'abord sur le plan théorique avec une vision des objectifs visés à moyen et à long termes, un modèle d'intégration des industries, une stratégie des liens entre la recherche fondamentale, la recherche appliquée et l'innovation dans les secteurs retenus, et enfin la planification des opérations et des étapes de la réalisation.
Ce qui est reproché au processus d'industrialisation en cours, c'est qu'il se contente d'accueillir les usines et les ateliers (ce qui est déjà une bonne chose), mais il ne donne aucun signe annonciateur d'un réel transfert du savoir et du démarrage d'une vraie politique ambitieuse de maîtrise des sciences et des technologies, seule capable d'amorcer un réel développement économique et peut-être social.