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La Moncloa et le Sahara marocain : Une stratégie diplomatique du silence 1/2 - Par Mohamed Benabdellkader
Alors que le PSOE, fidèle à l’orientation diplomatique adoptée par son leader, président du gouvernement Pedro Sánchez, en 2022, soutient la voie marocaine et privilégie la stabilité ainsi que la promotion des relations entre l’Espagne et le Maroc, Sumar insiste pour continuer à appuyer l’agenda séparatiste de l’Algérie, comme le démontrent ses initiatives tant parlementaires que ministérielles
En intégrant pour la première fois les hispanophones du Sahara marocain dans ses statistiques, l’Institut Cervantes introduit un changement méthodologique lourd de sens. L’analyste et ancien ministre, explique comment derrière cette mise à jour présentée comme purement technique se dessine une évolution graduelle de la posture espagnole sur le Sahara, marquée par des ajustements administratifs discrets, un langage diplomatique mesuré, et révèle des contradictions internes au sein même de la coalition gouvernementale de Pedro Sánchez.

Mohamed Benabdelkader
Le Rapport sur L’espagnol dans le monde, publié par l’Institut Cervantes, marque dans son édition 2025 un tournant méthodologique et symbolique déterminant, pour la première fois les hispanophones du Sahara occidental sont inclus dans les chiffres correspondant au Maroc. Ce changement, apparemment technique, redéfinit la manière dont l’Espagne comptabilise la présence de sa langue dans les provinces du sud du Royaume du Maroc.
Avant son édition 2025, l’Institut Cervantes présentait la population du Sahara occidental séparément du Maroc dans ses rapports sur l’espagnol dans le monde. La nouvelle méthodologie, en intégrant les données statistiques du Sahara occidental dans le total correspondant au Maroc, représente non seulement un ajustement technique tout à fait logique, mais aussi un geste politique et symbolique de normalisation administrative de ce territoire au sein des références culturelles officielles espagnoles. Cela implique, au niveau diplomatique, deux conséquences majeures :
- Reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental : inclure dans un document officiel d’une institution étatique les hispanophones du Sahara occidental dans les chiffres correspondant au Maroc pourrait être interprété comme une reconnaissance tacite de la souveraineté du Maroc sur ces provinces.
- Impact sur la perception internationale : compte tenu de la portée de ce rapport, publié par le prestigieux Institut Cervantes, ce changement de méthodologie consistant à inclure cette région dans les chiffres du Maroc peut avoir un impact sur la perception internationale du Sahara marocain et influencer les positions politiques de différents acteurs internationaux.
Ce changement entrepris par l’Institut Crevantes, qui dépend du ministère des Affaires étrangères Union Européenne et Coopération (MAEUEC), constitue un autre pas considérable, trois ans après l’inclusion du Collège espagnol « La Paz » de Laâyoune dans la liste des centres gérés par le service (Consejeria) de l’Éducation de l’Ambassade d’Espagne à Rabat. Pendant des décennies, ce centre - héritier de l’ancienne Mission culturelle espagnole, établie après le retrait de l’Espagne en 1975 - ne figurait pas sur la carte des établissements d’enseignement espagnol au Maroc. Sur le site actuel de la Consejería, ce collège apparaît comme faisant partie du système éducatif espagnol au Maroc, avec adresse, téléphone et contact institutionnel, de la même manière que les établissements espagnols de Casablanca, Rabat, Tanger, Tétouan, Larache, Al Hoceima et Nador. Il s’agit donc d’une mise à jour à forte valeur symbolique qui consolide l’intégration administrative de la capitale du Sahara marocain, dans le réseau éducatif espagnol au Maroc, ce que l’Espagne évitait depuis presque cinq décennies, en plus de représenter une cohérence pratique avec la nouvelle position politique de l’Espagne après 2022.
La lettre de Sanchez et les ajustements nécessaires
L’ajustement coïncide avec le changement de position du gouvernement espagnol après la lettre envoyée par le président Pedro Sanchez au Roi Mohammed VI en mars 2022, dans laquelle il qualifiait la proposition marocaine d’autonomie de « base la plus sérieuse, crédible et réaliste » pour résoudre le conflit. Cette nouvelle étape de confiance mutuelle commence à se concrétiser dans des domaines ponctuels comme l’éducation, la culture et certaines activités économiques, où les ajustements nécessaires suggèrent une reconfiguration silencieuse du cadre administratif et symbolique qui, pendant un demi-siècle, avait laissé le Sahara marocain dans un limbo institutionnel.
Un autre geste important dans ce même contexte : le portail numérique du MAEUEC met à la disposition des professionnels des médias et du grand public des fiches pays contenant des données de base, la situation politique et les relations bilatérales avec l'Espagne. Dans le cas du Maroc, sont présentées les douze régions du pays, incluant les deux régions du Sahara marocain: Laâyoune-Seguía El Hamra et Dakhla-Oued Ed Dahab. Cette inclusion est fondamentale pour comprendre comment, à travers le Bureau d’Information Diplomatique du MAEUEC, l’Espagne informe la communauté internationale sur la géographie et l’unité territoriale du Maroc, présentant le Sahara occidental non pas comme une zone séparée, mais comme des provinces intégrées à l’État marocain.
De la même manière que les hispanophones du Sahara sont désormais comptabilisés dans le recensement global du Maroc, que le Collège de Laayoune figure déjà sur la carte des établissements scolaires espagnols sur le territoire marocain, les deux régions sahariennes apparaissent aujourd’hui parfaitement intégrées à la carte régionale du Royaume du Maroc. Ainsi, la langue, l’éducation et la géographie deviennent des vecteurs discrets de diplomatie, permettant d’avancer dans la concrétisation des accords politiques.
Traiter les hispanophones du Sahara comme partie intégrante de l’ensemble des Marocains dans le rapport de l’Institut Cervantes, ainsi que l’intégration du Collège « La Paz » dans la carte des établissements scolaires espagnols au Maroc, en plus de présenter les régions du Sahara comme pleinement intégrées au territoire national marocain, sont des gestes significatifs qui reflètent une politique d’adaptation graduelle et discrète de la part du gouvernement espagnol. Cependant, une question se pose : l’Espagne continuera-t-elle à exercer cette stratégie d’ajustements goute à gouttes, avançant pas à pas dans la normalisation administrative, ou trouvera-t-elle dans la résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU un motif suffisant pour accélérer le processus d’adéquation institutionnelle de sa posture diplomatique ? les prochains gestes du gouvernement espagnol seront purement symboliques et administratifs, ou marqueront-ils un changement décisif sur la scène diplomatique ?.
Gouvernement pluriel et cohérence diplomatique
La réponse à cette interrogation implique avant tout de rappeler la nature pluraliste de la coalition gouvernementale dirigée par le leader socialiste Pedro Sanchez. Cette pluralité constitue en effet un reflet fidèle de la diversité qui caractérise la société espagnole, mais soulève également, en termes de gouvernance, des questions légitimes sur la cohérence de la politique étrangère espagnole envers l’intégrité territoriale du Maroc, notamment lorsque sont confrontées les positions adoptées par les ministères dirigés par le PSOE avec celles assumées par les ministères à la charge de Sumar, tous deux engagés par un accord programmatique ne fixant aucune disposition sur la question du Sahara marocain.
Il convient de rappeler, dans ce contexte, que l’accord programmatique entre le PSOE et Sumar pour former un gouvernement de coalition progressiste, aborde principalement des thèmes sociaux et de l’emploie, mais inclut également des aspects importants de la politique extérieure. Dans son axe intitulé « Une Espagne ouverte au monde et avec une voix propre sur la scène internationale », l’accord structure les grandes orientations de la politique étrangère du gouvernement. Dans ce cadre commun, sont fixés des engagements que les deux partis doivent respecter, en se concentrant sur des sujets clés comme l’Union européenne, le conflit en Ukraine, la situation au Moyen-Orient et en Palestine, la gestion des migrations, et la coopération internationale. Cependant, il est notable que n’y figure aucune référence au Maroc, au Maghreb ou au conflit du Sahara, ce qui met en lumière une omission délibérée d’un domaine géopolitique fondamental aussi bien pour l’Espagne et que pour la stabilité régionale.
Comment expliquer que l’accord entre le PSOE et Sumar, qui a facilité l’investiture de Pedro Sánchez pour un troisième mandat (2023-2027), fasse silence sur une question aussi importante que le conflit du Sahara ? Il ne fait aucun doute que cette omission traduit une profonde divergence entre les deux partis, qui n’ont pas réussi à s’entendre sur une conduite gouvernementale cohérente concernant cette question sensible. Alors que le PSOE, fidèle à l’orientation diplomatique adoptée par son leader, président du gouvernement Pedro Sánchez, en 2022, soutient la voie marocaine et privilégie la stabilité ainsi que la promotion des relations entre l’Espagne et le Maroc, Sumar insiste pour continuer à appuyer l’agenda séparatiste de l’Algérie, comme le démontrent ses initiatives tant parlementaires que ministérielles.
La voix dissonante dans le gouvernement de Sanchez
Les ministres socialistes, dans leurs départements respectifs, semblent pleinement assumer leur responsabilité politique en considérant le Sahara comme une partie intégrante du Maroc. Cependant, cette position se heurte frontalement à l’approche adoptée par les ministres de Sumar, dont les positions sont donc nettement divergentes. Cette divergence ne peut être comprise sans prendre en compte l’absence dans l’accord de coalition entre le PSOE et Sumar de tout engagement ou règle de conduite commune concernant la question du Sahara. En ne fixant pas un minimum d’accord sur ce sujet clé, chaque partie est libre d’agir à sa guise, ce qui peut se traduire par une politique étrangère fragmentée et un manque d’unité sur un enjeu géopolitique d’une telle importance pour l’Espagne, le Maroc et l’ensemble de la région.
Les ministres appartenant à la coalition de gauche radicale alliée au PSOE de Pedro Sanchez, comme Ernest Urtasun (Culture), Sira Rego (Jeunesse et Enfance) et Yolanda Diaz (Ministère du Travail et de l'Économie sociale), ont effectivement pris des positions ou soutenu des initiatives pro-polisario, impliquant leurs départements ministériels dans une dynamique de remise en cause de la cohérence et de l’unité de la politique extérieure menée par le gouvernement. Les informations disponibles jusqu'au jour d’aujourd’hui ne montrent aucun effort public visible qui a été déployé pour les "appeler à l'ordre" ou les exhorter à préserver la cohésion de la coalition gouvernementale, ce qui reflète des tensions internes sur le dossier du Sahara qui persistent au sein de la coalition gouvernementale, sans parvenir à provoquer une escalade majeure.
Le ministre de la culture Ernest Urtasun ne se contente pas de garantir le soutien de son département aux évènements « culturelles » organisées par le polisario, tels que les festivals ou expositions que la bande séparatiste utilise souvent aux camps de Tindouf ou sur le territoire espagnol pour promouvoir sa propagande sur l'identité du « peuple sahraouie ». En avril 2024, il s’est clairement excusé auprès du représentant du front séparatiste en Espagne, affirmant que le ministère de la Culture considérant le Sahara occidental comme un territoire séparé et distinct du Maroc, tient à corriger une "erreur" dans un document officiel du ministère, qui inscrivait Laâyoune comme ville marocaine, il s'agissait a-t-il indiqué d'une malencontreuse erreur survenue il y a quelques mois, avant son arrivée au département de la Culture. Dans une lettre écrite adressée à une sénatrice du Bloc Nationaliste Galicien BNG le ministre s’engage à ne pas répéter « l'erreur » de considérer marocaine la capitale du Sahara « J’informe votre Excellence qu'il existe un engagement ferme à ce que cette situation ne se reproduise pas, tel que cela a été expressément déclaré au représentant du Front Polisario ». Cette excuse représente en plus d’une soumission honteuse au chantage du polisario, un alignement officiel grossier sur la propagande séparatiste hostile à l’intégrité territoriale du Maroc.
En juillet 2024, la ministre de la Jeunesse et de l'Enfance Sira Rego, elle aussi ne s’est pas contentée de recevoir au siège de son ministère une délégation d'enfants sahraouis participant au programme "Vacances en paix", un dispositif propagandiste du polisario, présenté comme une action humanitaire permettant aux enfants des camps de Tindouf de passer l'été en Espagne. Lors de cette réception sensée être une simple formalité de courtoisie, la ministre a tenu une séance officielle avec des prises de paroles politiques, en présence des dirigeants séparatistes et des membres de la Coordination d’État des associations solidaires avec le Sahara (CEAS), qui prône « l’autodétermination et l’indépendance du peuple sahraoui ». La présence des mineurs lors de cette rencontre soulève des questions éthiques sérieuses sur l’utilisation d’enfants à des fins politiques, comme les a toujours soulevées le programme « Vacances en paix » accusé de politiser des enfants sahraouis en les exposant à une idéologie séparatiste. Le geste de la ministre, en recevant pour la première fois au ministère la CEAS et le Polisario, soulève des interrogations majeures quant à la cohérence et à l’unité de la politique espagnole sur la question du Sahara marocaine. Alors que le gouvernement espagnol affiche un soutien officiel à l’autonomie sous souveraineté marocaine, cette démarche insolente crée une dissension au sein de l’exécutif et représente un acte de provocation contre l’amitié hispano marocaine.
La vice-présidente seconde du gouvernement et ministre du travail et de l’économie sociale, Yolanda Díaz, qui ne cesse de lancer des insultes virulentes contre le Maroc tout en proclamant haut et fort son soutien à la lutte du peuple sahraoui pour l’indépendance, illustre à merveille la comédie de ces voix discordantes au sein de l’exécutif espagnol. Retenons un seul exemple qui concerne le Service Public de l’Emploie de l’Etat (SEPE), il s’agit d’un organisme autonome rattaché au ministère dirigé par cette militante de l’extrême gauche, qui met à disposition sur son site une application dédiée à la communication en ligne des contrats de travail. Cette plateforme permet aux employeurs et professionnels inscrits, de déclarer les contrats via un système de codes pays, allant d’Afganistán à Zimbabue, chaque nation se voyant attribuer un code spécifique. Si le Maroc dispose de son propre code (504) dans cette application, nul ne sait à quoi diable pourrait bien servir le code 732 attribué dans cette application à un « autre » pays dénommé Sáhara Occidental, quels employeurs seraient censés déclarer des contrats via ce mystérieux code Sahraoui ?
Du Manuel de résistance à la stratégie du silence
Avec d’autres exemples similaires que l’on pourrait citer, il apparaît clairement que les ministres de l’extrême gauche ne semblent pas prêts à renoncer d’ici à la fin du mandat gouvernemental, à leur obstination à naviguer à contre-courant en promouvant institutionnellement la thèse séparatiste, au mépris de l’intégrité territoriale du Maroc et en totale contradiction avec la ligne officielle du gouvernement, qui soutient le statut d’autonomie sous souveraineté marocaine. Bien que les ministres de Sumar ne disposent pas de compétences directes en politique étrangère, leurs portefeuilles à caractère transversal, revêtent une dimension internationale importante ; Cette transversalité révèle une inquiétante incohérence quant à l’effectivité de la politique étrangère de Pedro Sanchez, particulièrement sur un sujet aussi sensible que l’intégrité territoriale du Maroc.
Pedro Sanchez, face aux dissonances persistantes avec Sumar, recourra-t-il durant le reste de la législature à l’une des techniques de résilience et de persévérance exposées dans son livre Manuel de résistance, où il montre comment gagner des primaires contre l’appareil du parti, comment réussir une motion de censure, savoir surmonter des adversités internes et externes, pouvoir résister aux pressions médiatiques et économiques, ou bien comment gérer les alliances et coalitions ? ce qui est plus probable c’est que le locataire de La Moncloa préfère, pour résister aux chantages de Sumar, expérimenter des techniques bien plus sophistiquées que celles développées dans son Manuel de résistance . Peut-être qu’un nouveau manuel est en train de s’écrire pour cette troisième législature, celui de la Stratégie du Silence.