Larache, mémoire des pierres et projet d’avenir redonnent vie à un patrimoine oublié

Larache, mémoire des pierres et projet d’avenir redonnent vie à un patrimoine oublié

Vues orthogonales des façades de Hisn Al-Fath

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Par Quid

Ville carrefour, port mythique et rempart stratégique, Larache s’offre un retour vers le futur à travers un ambitieux projet de restauration du Borj Saadien « Hisn Al-Fath » conduit par l’architecte Mohamed Amine Kabbaj. L’histoire, les fortifications et les enjeux patrimoniaux de cette cité du Loukkos se conjuguent aujourd’hui pour réinscrire son passé dans une dynamique culturelle et urbaine contemporaine. Chronique d’un réveil patrimonial, en attendant qu’il embrasse le legs architectural de la ville à l’abandon.

Larache : mythe maritime et puissance territoriale

Au cœur de cette mémoire fortifiée se dresse un édifice aussi modeste que puissant : le Borj Saadien, connu sous le nom de Hisn Al-Fath. 

Peu de villes marocaines portent aussi nettement la marque du croisement des civilisations, des empires et des ambitions maritimes. C’est sur les bords fertiles de l’oued Loukkos que s’est enracinée Larache, cité amazighe fondée au IXe siècle par la tribu des Beni Arous. En face, sur l’autre rive, le site de Lixus, vieux de plus de 3000 ans, témoigne, bien avant Carthage, des premiers échanges entre l’Afrique et la Méditerranée.

Au carrefour d’Al-Habṭ, du Gharb et du Jbala, Larache ne cesse d’attirer, de subir et d’influencer. De Yahya, frère du sultan Idrisside Mohammed Ben Idris II, aux corsaires du XVe siècle, de Yacoub al-Mansour à Moulay Ismaïl, la ville a traversé les époques en tant que point stratégique entre terre et mer.

Elle fut tour à tour centre commercial actif, base de jihad, port militaire et enjeu géopolitique. À partir du XIVe siècle, les marchands de Gênes, de Venise ou de Majorque y trouvaient des points d’ancrage. Puis ce fut l’invasion, la cession temporaire à l’Espagne, la reconquête, et l’émergence d’un urbanisme hybride sous le protectorat hispanique, aujourd’hui à l’abandon. Le port devint bastion et l’histoire, bastide.

Borj Saadien : le « Hisn al-Fath » face au fleuve et au temps

Au cœur de cette mémoire fortifiée se dresse un édifice aussi modeste que puissant : le Borj Saadien, connu sous le nom de Hisn Al-Fath. Commandé par Al-Mansour Addahbi après sa victoire retentissante lors de la bataille des Trois Rois en 1578, ce bastion carré gardait l’estuaire du Loukkos, tel un guetteur figé dans la pierre.

Construit sur les fondations d’anciens forts Almohades, Mérinides et Portugais, Hisn al-Fath incarne un palimpseste architectural d’une rare densité. Inspiré de l’art militaire italien du XVIe siècle – notamment la poliorcétique – et probablement conçu par des ingénieurs captifs, il représente un témoignage précieux de la transition entre les systèmes défensifs médiévaux et modernes.

Défiguré au XXe siècle lorsqu’il fut transformé en hôpital par les Espagnols, puis meurtri par l’abandon et les restaurations hasardeuses, le Borj reste debout. Une armature de béton inachevée, fruit d’un projet hôtelier avorté, souille encore sa silhouette. Mais l’essentiel est sauf : ses bastions, ses passages, ses accès, et surtout, sa mémoire.

Un projet de renaissance patrimoniale porté par la culture

Aujourd’hui, sous la houlette de l’APDN, de la Province de Larache et du Ministère de la Culture, le Borj s’apprête à renaître. Le projet, confié à ARCHIMATH, piloté par l’architecte Mohamed Amine Kabbaj, vise à restituer au lieu son identité, non pas en le figeant dans le passé, mais en le réintégrant dans la vie culturelle contemporaine de Larache.

Hisn Al-Fath deviendra un musée archéologique et historique, mais aussi un espace vivant, destiné à accueillir des expositions, événements et rencontres. Le bâtiment retrouvera sa fonction civique et sa portée symbolique dans le paysage urbain. Les alentours seront réaménagés : jardins, accès sud élargi, parking repensé, stabilisation des terrains à l’ouest.

L’intervention se veut discrète mais significative. L’enduit blanc sera progressivement effacé, révélant les textures originelles. Les façades seront consolidées avec des matériaux à base de chaux, les comblements réalisés en brique de terre cuite, et les éléments contemporains différenciés par des matériaux subtils. L’architecture ne mentira pas : elle racontera. Sans pastiche, sans rupture.

Larache, entre mémoire habitée et avenir partagé

À travers ce chantier patrimonial, c’est toute une philosophie de la ville qui s’affirme. Larache ne veut pas devenir un décor muséal ou une carte postale de ruines. Elle assume ses couches, ses influences, ses blessures et ses beautés. Elle propose un dialogue entre les âges.

Le Borj Saadien, loin d’être un simple objet architectural, devient un levier culturel, un pont entre le passé méditatif et l’avenir actif. Il réinscrit la ville dans une dynamique où la culture ne restaure pas que les pierres, mais restaure aussi le lien entre les habitants et leur espace vécu.

À Larache, les pierres parlent encore. À condition d’écouter.

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