Le combat contre le travail des enfants : un défi mondial et marocain – Par Hassan Zakriaa

Le combat contre le travail des enfants : un défi mondial et marocain – Par Hassan Zakriaa

Les ONG de terrain, telles que Bayti, ou encore certains syndicats, soulignent qu’au Maroc, le travail domestique des jeunes filles constitue un angle mort persistant dans les statistiques officielles.

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À l’heure où le monde s’interroge sur sa capacité à éradiquer le travail des enfants, le Maroc affiche son engagement fort pour en réduire les dimensions. Mais malgré les progrès accomplis, le chemin reste long — au Maroc comme ailleurs — pour garantir à chaque enfant le droit fondamental de vivre, d’apprendre et de jouer. Retour de Hassan Zakariaa sur les avancées nationales et les défis planétaires au cœur de la Journée mondiale contre le travail des enfants.

Le Maroc, des avancées et des attentes

Genève, 12 juin 2025. Devant un parterre de ministres venus d’Amérique latine, d’Asie, d’Europe et d’Afrique, Younes Sekkouri, ministre marocain de l’Inclusion économique, de la Petite entreprise, de l’Emploi et des Compétences, a défendu les réalisations marocaines: « le Maroc a beaucoup fait et continue de faire pour éliminer le travail des enfants ». Mais au-delà du cadre national, Rabat entend plaider pour des solutions globales, transposables à l’échelle planétaire.

Cette ambition trouve un écho particulier dans l’annonce que le Royaume accueillera en février 2026 la 6ᵉ Conférence internationale sur le travail des enfants. Une opportunité pour projeter à l’international les leçons tirées d’une politique marocaine qui affiche, selon le ministre, des résultats tangibles : entre 2017 et 2023, le travail des enfants a diminué de 55 %.

Les chiffres parlent. Sur 7,775 millions d’enfants âgés de 7 à 17 ans au Maroc, seulement 110 000 seraient encore engagés dans une activité économique en 2023 — soit 1,4 % de cette tranche d’âge. Parmi eux, 60 % œuvraient dans des activités familiales, souvent en milieu rural. Des cas qui échappent parfois à la stricte définition du travail des enfants, mais qui n’en demeurent pas moins préoccupants, comme l’a rappelé M. Sekkouri : « ces situations ne devraient plus exister ».

L’angle mort du travail des enfants

Les chiffres avancés par M. Sekkouri sont, il est vrai, confirmés par les données d’organismes indépendants tels que l’USDOL américain et le Bureau international du Travail. Mais ces institutions, comme l’OIT ou l’UNICEF, s’appuient très largement sur les enquêtes nationales — qu’il s’agisse des recensements de population, des enquêtes sur l’emploi ou des études spécifiques sur le travail des enfants, menées au Maroc par le Haut-Commissariat au Plan. Même en procédant à des croisements et à des vérifications méthodologiques, ces chiffres officiels n’en restent pas moins sujets à débat. Partout dans le monde, et le Maroc ne fait pas exception, les données officielles tendent à sous-estimer une partie de la réalité pour des raisons structurelles.

Certaines formes de travail, en particulier lorsqu’elles sont exercées dans un cadre familial, échappent à la mesure : les enfants "aidant" la famille ne sont pas toujours considérés comme travailleurs selon les critères rigoureux des enquêtes ; de plus, la capacité à collecter des données fiables dans les zones rurales isolées demeure limitée. Par ailleurs, les ONG de terrain, telles que Bayti, ou encore certains syndicats, soulignent qu’au Maroc, le travail domestique des jeunes filles constitue un angle mort persistant dans les statistiques officielles.

Des leviers d’action multiples

Pour expliquer le recul notable du travail des enfants, e ministre évoque d’abord la prévention. L’une des avancées majeures réside dans la généralisation de la protection sociale, vaste chantier impulsé par le Roi Mohammed VI. À ce jour, 7 millions d’enfants en bénéficient, réduisant ainsi la vulnérabilité des ménages, premier facteur de basculement vers le travail des enfants.

Autre levier clé : l’éducation. Le Maroc déploie un programme ambitieux de généralisation de l’enseignement préscolaire dès l’âge de 4 ans. Porté en collaboration avec les ONG et adapté aux réalités locales, ce projet vise à ancrer l’enfant dans le système éducatif dès le plus jeune âge, brisant ainsi les chaînes de la reproduction sociale.

Mais aucune politique durable ne saurait prospérer sans une gouvernance rigoureuse. Inspection du travail, coopération avec le système judiciaire, renforcement du cadre réglementaire et ratification des conventions internationales : Rabat s’est doté d’une architecture juridique et institutionnelle robuste. Mais c’est dans la mise en œuvre rigoureuse de ces politiques que des failles persistent.

Des progrès, mais un défi planétaire

Si l’expérience marocaine est susceptible d’inspirer, elle illustre aussi les difficultés inhérentes à la transposition des solutions locales à l’échelle internationale. « Il nous faut identifier les conditions permettant aux expériences locales de prendre de l’ampleur », plaide le ministre, qui mise sur les partenariats multilatéraux et l’innovation pour bâtir des réponses globales.

Ce défi a résonné tout au long de l’événement organisé à Genève en marge de la 113ᵉ Conférence internationale du Travail. Porté par la Mission permanente du Maroc et l’OIT, ce rendez-vous a vu le lancement d’un rapport conjoint OIT-UNICEF sur les nouvelles estimations mondiales du travail des enfants.

Le constat est contrasté. Depuis 2000, le nombre d’enfants contraints au travail dans le monde a presque diminué de moitié, passant de 246 à 138 millions. Une avancée significative, certes, mais insuffisante : pour atteindre l’objectif d’élimination d’ici cinq ans, il faudrait multiplier par onze le rythme actuel des progrès.

Le rapport, ‘’Travail des enfants : estimations mondiales 2025, tendances et chemin à suivre’’, révèle qu’en 2024, 54 millions d’enfants travaillaient dans des conditions dangereuses, compromettant leur santé, leur sécurité et leur développement. L’agriculture reste le secteur le plus concerné (61 %), devant les services (27 %) et l’industrie (13 %). L’Afrique subsaharienne concentre près des deux tiers des cas, avec 87 millions d’enfants concernés.

Une mobilisation urgente et universelle

Face à cette réalité, l’OIT appelle les États à ratifier pleinement ses conventions clés — la n°138 sur l’âge minimum et la n°182 sur les pires formes de travail des enfants — et à accélérer leur mise en œuvre.

Le Directeur général de l’OIT, Gilbert Houngbo, rappelle que « la place des enfants est à l’école, pas au travail ». Pour cela, « les parents doivent être soutenus et avoir accès à un travail décent ».

Même message du côté de l’UNICEF. Sa directrice générale, Catherine Russell, alerte : « les coupes budgétaires mondiales menacent de réduire à néant les acquis durement obtenus ». Elle exhorte la communauté internationale à investir massivement dans la protection sociale, l’éducation, le travail décent pour les adultes et l’application effective des lois.

Les solutions existent. Encore faut-il la volonté politique pour les mettre en œuvre. La lutte contre le travail des enfants ne saurait être un simple slogan : elle doit devenir une priorité politique, économique et sociale.

Et le message est clair : les enfants doivent être dans les salles de classe et les cours de récréation — non au travail. A tous les pays du monde d’en faire un impératif.

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