Le Maroc entre manifestations autorisées, ouverture au dialogue et violences qui ont fait trois morts – Par Hassan Zakariaa

Le Maroc entre manifestations autorisées, ouverture au dialogue et violences qui ont fait trois morts – Par Hassan Zakariaa

Des véhicules incendiés lors d'une manifestation menée par des jeunes réclamant des réformes dans les secteurs de la santé et de l'éducation à Salé, le 1er octobre 2025. (Photo par Abdel Majid BZIOUAT / AFP)

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Par Hassan Zakariaa

 Les protestations initiées par le collectif GenZ 212 connaissent un tournant décisif. Pour la première fois, certaines manifestations ont été autorisées, mais des débordements violents dans plusieurs villes sont venus ternir l’élan revendicatif. Entre l’usage des armes par la Gendarmerie, les interpellations massives et l’annonce d’une ouverture du gouvernement au dialogue, le pays se retrouve face à une crise sociale et politique aux contours inédits. Si le groupe initial de GenZ a déclaré regretter les violences, il a maintenu après un sondage sur sa plateforme des sorties pacifiques pour ce jeudi entre 17h et 20h en insistant sur leur caractère ‘’pacifique et civilisé’’.

Des rassemblements encadrés, une première étape dans la reconnaissance du mouvement

Mercredi soir, plusieurs villes marocaines ont été le théâtre de manifestations d’un genre nouveau. Pour la première fois depuis le début des protestations samedi, les autorités ont accordé une autorisation à certains rassemblements, notamment à Casablanca, Tanger et Tétouan. Ces villes ont vu converger des centaines de personnes répondant à l’appel du collectif GenZ 212, une organisation spontanée née sur la plateforme Discord et dont les initiateurs demeurent inconnus.

Les slogans brandis par les manifestants témoignaient d’une colère sociale profonde. « Le peuple veut la chute de la corruption », « Liberté, dignité et justice sociale » : ces cris résonnaient comme une synthèse des frustrations accumulées face aux difficultés d’accès à l’éducation et aux soins de santé. Les images relayés sur les réseaux sociaux montrait mais aussi le caractère inédit de cette séquence politique.

L’autorisation accordée par les autorités locales apparaît comme un signal d’apaisement dans un climat tendu. Elle constitue, pour certains observateurs, une reconnaissance implicite de la légitimité du collectif et de ses revendications. Toutefois, cet encadrement officiel n’a pas suffi à contenir les débordements, notamment dans d’autres villes où les rassemblements n’avaient pas été validés.

Violences à Leqliaa : la Gendarmerie contrainte d’ouvrir le feu

La soirée du 1er octobre a basculé dans la violence à Leqliaa, dans la préfecture d’Inezgane Aït-Melloul. Des groupes d’individus ont pris pour cible la brigade territoriale de la Gendarmerie Royale, tentant de s’emparer de matériels et d’armes de service. Selon les autorités locales, les assaillants ont commencé par lancer des pierres contre les locaux, avant de forcer l’entrée, armés de couteaux et d’objets contondants.

Les forces de l’ordre ont d’abord tenté de disperser la foule à coups de gaz lacrymogènes. Mais face à la détermination des assaillants, qui ont réussi à s’introduire dans les bâtiments, voler un véhicule et quatre motos avant d’y mettre le feu, la Gendarmerie a eu recours à ses armes de service. Trois personnes ont trouvé la mort, tandis que plusieurs autres ont été blessées.

L’incident marque un tournant dramatique dans le déroulement des protestations. L’usage des armes, justifié par la légitime défense selon les autorités, illustre la gravité de la menace et la perte de contrôle sur certaines franges du mouvement. Une enquête judiciaire a été ouverte sous la supervision du parquet compétent pour déterminer les responsabilités et identifier les auteurs de ces actes qualifiés de criminels.

Au-delà de Leqliaa, d’autres villes ont connu des épisodes de vandalisme. À Salé, des voitures de police et une agence bancaire ont été incendiées par des individus cagoulés. À Sidi Bibi, près d’Agadir, des bureaux communaux ont subi le même sort. Des incidents similaires ont été signalés dans des localités non concernées par les appels du collectif, comme Kelâat M’Gouna, confirmant l’existence de groupes incontrôlés.

Dialogue en suspens et divisions internes au sein de GenZ 212

Face à l’escalade de la violence, le collectif GenZ 212 a publié un communiqué dans la nuit, annonçant que le gouvernement avait accepté d’ouvrir un dialogue sur leurs revendications. Une initiative saluée comme une victoire symbolique, mais qui n’a pas suffi à apaiser les tensions.

Le collectif a organisé un vote interne pour déterminer la conduite à adopter le jeudi suivant. Trois options étaient proposées : manifester pacifiquement dans des quartiers huppés, observer une journée de deuil en s’abstenant de sortir, ou exprimer la contestation depuis les fenêtres et terrasses. Le résultat a donné une majorité moins franche par rapport au vote massif de la veille : partisans d’une marche pacifique dans des zones dites « chics » (57 %), devant l’option d’observer une pause (36 %) et celle d’une manifestation (7 %).

Suite à ce sondage grandeur nature, le mouvement GenZ212 a annoncé l’organisation, ce jeudi, de sit-in pacifiques dans plusieurs villes du Maroc. Dans un communiqué, il affirme que ces rassemblements s’inscrivent dans une démarche « civilisée et responsable » pour exprimer des revendications jugées légitimes. Le collectif insiste sur son rejet catégorique de toute forme de violence, de sabotage ou de destruction de biens publics et privés. Afin de prévenir toute tentative d’infiltration ou d’exploitation de la mobilisation par des éléments extérieurs, un cadre strict a été fixé : les sit-in se dérouleront de 17h à 20h dans des lieux considérés comme sûrs et appropriés, annoncés officiellement à midi via les canaux du mouvement. GenZ212 appelle l’ensemble des participants à respecter la discipline, à faire preuve de responsabilité et à préserver le caractère pacifique et démocratique de leur action, qu’il présente comme une alternative constructive au désordre.

Cependant, derrière cette consultation se profilent des divisions qui traversent le mouvement. D’un côté, un noyau initial constitué de jeunes instruits, connectés et souvent politisés, favorables au dialogue et à la structuration. De l’autre, un second groupe composé de NEETs, d’Ultras de stades et de jeunes issus des quartiers populaires ou des bidonvilles, davantage enclins à la confrontation et au vandalisme. Cette fracture interne fragilise l’unité du collectif et alimente les débordements incontrôlés.

Le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Rachid El Khalfi, avait déjà livré mardi un bilan préoccupant : plus de 400 interpellations et près de 300 blessés, dont une majorité parmi les forces de l’ordre. Plus de 140 véhicules de police et 20 voitures particulières ont été incendiés, tandis que des administrations, banques et commerces ont été saccagés, notamment à Inzegane et Oujda. À Rabat, plusieurs procès ont déjà été programmés, avec un premier groupe de 37 personnes convoqué devant la justice dès le 7 octobre.

193 suspects poursuivis

Les autorités judiciaires n’ont pas tardé à réagir. Zakaria Laaroussi, magistrat au sein de la Présidence du Ministère public, a annoncé que 193 personnes étaient poursuivies pour leur implication dans les violences. Parmi elles, 16 ont été placées en détention après instruction, 19 sont poursuivies en état d’arrestation, et 158 en liberté provisoire.

Les accusations portées concernent des crimes de droit commun, des destructions de biens publics et privés, des agressions contre les forces de l’ordre, mais aussi des actes de pillage et d’incendie. Certains suspects étaient sous l’emprise de stupéfiants lors des incidents, aggravant la gravité des charges.

Les investigations ont également révélé la présence de mineurs parmi les assaillants. Ceux-ci ont été déférés devant la justice des mineurs, avec des mesures spécifiques envisagées. Par ailleurs, des soupçons pèsent sur la diffusion de contenus numériques manipulés, notamment des vidéos de manifestations à l’étranger relayées comme si elles provenaient du Maroc, dans le but d’induire en erreur et d’accroître l’audience sur les réseaux sociaux.

Ces poursuites massives traduisent la volonté du parquet de donner un signal fort : préserver la sécurité publique et garantir l’application stricte de la loi. Le message est clair : si les revendications sociales peuvent être entendues dans le cadre du dialogue, les actes de violence seront sanctionnés avec fermeté.

Un mouvement en quête de légitimité face à des inégalités persistantes

Dans son dernier communiqué, le collectif GenZ 212 a exprimé son « regret » face aux violences et a rappelé que sa vocation première reste celle d’un « espace de discussion » sur des questions essentielles : la santé, l’éducation et la lutte contre la corruption. Ce recentrage apparaît comme une tentative de restaurer son image et de ne pas perdre le capital de sympathie accumulé auprès d’une partie de la population.

Car au-delà des débordements, les protestations ont mis en lumière des fractures sociales béantes. Les inégalités régionales et sociales dénoncées d’ailleurs par le Souverain dans le discours du Trône du 29 juillet 2025. Pour beaucoup de jeunes, l’avenir reste synonyme de chômage, d’exode ou de marginalisation.

La mobilisation des générations connectées, qui s’est déjà manifesté sur Facebook en février 2011, plus structurées aujourd’hui autour de nouvelles plateformes numériques, déplace désormais les marques du paysage contestataire marocain. Mais son avenir dépendra de sa capacité à canaliser l’énergie revendicative vers un cadre organisé, capable de dialoguer avec les institutions sans se laisser happer par les dérives violentes.

À court terme, l’ouverture annoncée du gouvernement pourrait constituer une opportunité de désamorcer la crise. Mais cette dynamique reste fragile. Elle dépendra de la sincérité du dialogue engagé, de la rapidité des réformes concrètes et de la capacité du collectif à maintenir son unité.

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