Mondial 2030 : Construire l’humain, clé du succès, tant l’herbe ne fait pas pousser les valeurs – Par Abdelfettah Lahjomri

Mondial 2030 : Construire l’humain, clé du succès, tant l’herbe ne fait pas pousser les valeurs – Par Abdelfettah Lahjomri

Lorsque le Maroc, le Portugal et l’Espagne accueilleront la Coupe du monde, la question pressante n’est pas seulement : comment allons-nous éblouir le monde avec nos stades et nos infrastructures ? Mais aussi : comment allons-nous convaincre par l’humain ?

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Au-delà des infrastructures et des pelouses parfaitement entretenues, l’organisation réussie du Mondial 2030 passera avant tout par un investissement massif dans le capital humain. Former, motiver et responsabiliser les équipes à tous les niveaux sera, explique Abdelfettah Lahjomri, la véritable clé pour faire de cet événement planétaire un succès durable, ancré dans les valeurs et l’héritage à transmettre.

Par Abdelfettah Lahjomri

L’herbe ne fait pas pousser les valeurs : l’éducation d’abord… le reste suivra.

Et puisque nous avons rendez-vous avec l’histoire en 2030, lorsque le Maroc, le Portugal et l’Espagne accueilleront la Coupe du monde, la question pressante n’est pas seulement : comment allons-nous éblouir le monde avec nos stades et nos infrastructures ? Mais aussi : comment allons-nous convaincre par l’humain ? Organiser la Coupe du monde est une occasion en or pour bâtir des ouvrages qui captivent les yeux, mais aussi pour former un citoyen qui touche les cœurs. Le monde viendra voir le béton, mais aussi découvrir qui nous sommes. Allons-nous lui offrir seulement des villes harmonieuses et des rues propres, ou également un peuple qui sait être hospitalier sans ostentation, passionné sans fanatisme, confiant sans arrogance ? Nous n’organisons pas un simple événement sportif éphémère : nous écrivons une scène de notre mémoire humaine. Et celui qui écrit la mémoire doit commencer par bâtir l’homme.

Du béton à la conscience

À mesure que la Coupe du monde 2030 s’approche, le rêve ne cesse de grandir : on dessine les stades, on pave les rues… Mais la grandeur des événements se mesure-t-elle à la hauteur des tribunes ou à la profondeur de l’humain qui y prend place ? Notre ambition dépasse le vacarme de l’organisation pour atteindre la sérénité de l’éducation. Oui, nous voulons nous émerveiller et émerveiller, mais de l’humain d’abord : d’un jeune qui brandit le drapeau, d’un enfant qui se réjouit de l’hymne national parce qu’il en a appris le sens. Ce que nous voulons n’est pas un festival qui s’achève avec l’extinction des projecteurs, mais des rituels éthiques qui naissent de l’intérieur et ne s’éteignent jamais. La Coupe du monde est un événement et un miroir. Et si nous nous contentons de la beauté du reflet sans examiner nos visages, nous aurons perdu toute la leçon.

Nous voulons que le visiteur voie des stades impressionnants, mais qu’il soit encore plus surpris par la courtoisie du public, l’intelligence de l’enfant, le raffinement du passant, la pureté de la joie et la sérénité dans la défaite. Qu’il reparte en se demandant : « Quel est le secret de ces gens ? Qui les a éduqués à tant de noblesse ? » Ce n’est qu’alors que nous aurons organisé bien plus qu’une compétition : nous aurons tenu un tournoi de l’humanité. Organiser la Coupe du monde n’est pas seulement un exploit en matière de construction, c’est aussi une épreuve pour notre conscience.

Un stade brillant… et un citoyen qui ne rouille pas

La Coupe du monde n’est pas seulement une compétition sportive : c’est une fête mondiale qui porte en elle des dimensions spirituelles et culturelles, qui unit les cœurs et incarne l’esprit de détermination et de défi entre les nations. Elle réveille dans les sociétés des sentiments enfouis : fierté, colère, enthousiasme. Ainsi, l’organiser est un moment de confrontation avec soi-même, non avec les adversaires. Il est facile de réguler la circulation, mais qui régule les émotions collectives ? Il est facile de concevoir des stades intelligents, mais qui garantit un comportement collectif adroit ? Ce n’est pas la FIFA que nous devons satisfaire, mais l’avenir, qui se souviendra de ce que nous avons été à l’heure de l’épreuve.

À mon sens, il faut commencer par l’école, là où se plantent les premières graines du goût collectif, de l’interaction avec l’autre, de l’esprit sportif. Les cours d’éducation physique ne suffisent pas : il faut intégrer la notion de jeu loyal dans la langue, la philosophie, l’histoire, car le jeu n’est pas un acte futile, c’est une autre forme de sérieux. Ce qu’il nous faut, ce ne sont pas seulement des supporters, mais un public cultivé qui se réjouit sans insulter, qui s’attriste sans haïr, qui voit dans la défaite une leçon et non un désastre. La rue aussi doit être pensée sur le plan éducatif, pas seulement urbanistique : propreté, goût, respect de l’espace commun sont les vrais terrains où nous pratiquons notre raffinement.

Construire des stades pour le monde et un être humain pour nous

Nous devons considérer la Coupe comme une occasion de corriger notre relation à nous-mêmes. Trop souvent, nous sacralisons l’étranger et méprisons le local : une forme d’aliénation qui ressurgit dans les moments de tension. Pour réussir, nous devons d’abord nous aimer nous-mêmes et prouver au monde que nous ne sommes pas moins civilisés que lui, non pas parce que nous l’imitons, mais parce que nous créons à partir de la profondeur de notre histoire. La justice dans la répartition des investissements, l’intégration des régions marginalisées et l’accès de tous aux stades constituent un examen parallèle tout aussi important. La Coupe du monde ne doit pas devenir une opportunité réservée aux grandes villes, mais un moyen de rendre justice aux zones longtemps oubliées du discours sur le développement. La philosophie de la vie équitable commence par penser à ceux qui n’ont pas le prix du billet, à ceux qui ne voient la Coupe que de loin, sans ressentir l’appartenance véritable. Enfin, il faut réfléchir à la langue dans laquelle nous nous adresserons au monde : maîtrisons-nous suffisamment notre langue pour exprimer notre joie, notre culture, notre esprit ? La traduction sera nécessaire, mais le plus beau serait que la langue elle-même puisse communiquer sans complexe. Que cet événement soit l’occasion de redonner à la langue arabe — et au multilinguisme perçu comme richesse et non menace — toute sa valeur.

Puis il y a la jeunesse, véritable enjeu. Beaucoup vivent au bord du désespoir, se cachant derrière l’ironie ou parlant avec amertume. Transformons la Coupe du monde en expérience d’espoir, en laboratoire de valeurs, en récit nouveau que la génération à venir racontera fièrement : « Nous y étions, et nous avons vécu un moment qui nous a changés. » Il ne suffit pas de les inviter pour embellir les campagnes publicitaires : il faut leur donner le pouvoir de rêver et les impliquer dès le départ dans la conception et la mise en œuvre.

Musées, expositions, débats intellectuels, conférences littéraires doivent accompagner l’événement. Le football n’est pas l’antithèse de la culture, il en est une autre expression. Qu’il est beau qu’un visiteur puisse voir un match puis entrer dans un musée d’art moderne ou assister à une soirée poétique ! La Coupe du monde ne doit pas suspendre le goût, mais l’affiner.

Des stades dignes des yeux… et un humain digne du cœur

Ce dont nous avons réellement besoin, c’est d’une charte éthique nationale pour la Coupe du monde. Pas un document figé, mais un chantier ouvert associant écoles, universités, associations, clubs, artistes, philosophes et citoyens. Une charte qui redonne à la pratique sportive sa dimension d’art de vivre. Ainsi, la Coupe du monde devient un projet philosophique, pas seulement sportif : un projet qui refaçonne la relation de la société à elle-même, réorganise ses priorités et lui offre une occasion rare de se contempler, de décider consciemment de ce qu’elle veut être.

Parmi les valeurs à inscrire dans ce chemin éthique et philosophique :

– L’excuse : à une époque marquée par la compétitivité, demander pardon n’est pas un abaissement, c’est une correction de trajectoire.

– La reconnaissance des marges : ne pas oublier ceux qui assurent les tâches discrètes — éboueurs, techniciens, cuisiniers, chauffeurs — colonne vertébrale de toute manifestation.

– L’écoute : transformer la Coupe en laboratoire de l’écoute des histoires, cultures et critiques des visiteurs.

– La patience : comprendre que le changement moral et culturel est un travail de longue haleine.

– La mémoire : faire de la Coupe un moment que l’on transmet, pas qu’on archive.

– La dignité silencieuse : maintenir l’équilibre entre fierté et ouverture aux autres.

– L’attente bienveillante : parier sur le meilleur chez autrui.

Les villes se parent… mais nous, nous sommes-nous embellis de l’intérieur ?

Construire l’humain n’est pas un projet technique, mais un processus d’amour prolongé, nourri par les expériences et les valeurs, qui mûrit lentement. Redonner à l’école sa place de pépinière des valeurs, faire de l’enseignant l’égal de l’ingénieur au moment du Mondial. Plus le sens est juste, plus l’image est belle ; plus le sentiment est raffiné, plus le comportement est élégant. Il faut apprendre au Marocain que ses valeurs ne sont pas inférieures à celles des autres, l’éduquer à la fierté sans fanatisme, lui enseigner que l’universalité ne contredit pas la spécificité. Former l’humain, c’est l’habituer à la beauté, à la discipline, pas à la parade.

Une Coupe qui se joue dans les consciences…

Construire l’humain, c’est former le citoyen à l’esprit de responsabilité, pour qu’il soit conscient de son rôle dans la préservation de son image, de sa ville, de sa parole et de ses relations. Ce défi n’est pas mesurable en chiffres et ne se décrète pas : il se lit dans le regard, le mot, la façon de traverser la rue ou de faire la queue. C’est là que se joue la grande victoire invisible aux caméras, celle qui nous honore.

Alors, que se passera-t-il si nous bâtissons les plus beaux stades mais que nous échouons à former un être humain capable de se réjouir avec tact et de s’attrister avec dignité ? Si nous éblouissons le monde par nos constructions, mais que nous le décevons par nos mœurs ? Et si nous rêvions d’une compétition dont le résultat se mesure non en buts, mais en valeurs gagnées ? N’est-ce pas le moment rare pour redéfinir la réussite, le patriotisme et l’hospitalité — non seulement dans nos hôtels, mais dans nos consciences ? Et si nous construisons le béton en quelques années, combien faudra-t-il pour construire l’homme ? Et allons-nous commencer maintenant ?

Post-scriptum

Mon téléphone m’a parlé d’Instagram et des curiosités qu’il y a vues. Il a vu des gens se presser autour d’une photo et d’une courte vidéo, comme si c’était un trésor ou une promesse de victoire. C’était un homme du monde du football, qui ne joue pas de ses pieds ni ne court après le ballon, mais marche comme s’il avait hérité du rectangle vert de ses ancêtres pour le léguer à ses enfants et petits-enfants.

J’ai demandé : « Pourquoi tant d’importance pour cette démarche et si peu pour l’essentiel ? » On m’a répondu : « Ne vois-tu pas comme il hausse les épaules et balaie du regard la terre de haut, tel un calife de la FIFA ou son ombre sur terre ? » J’ai dit : « Mais le ballon n’est pas à lui, il n’est pas descendu du ciel avec un acte à son nom, il est un dépôt confié à sa responsabilité, propriété des foules, de Tanger à Lagouira, qui y ont joué dans les ruelles, l’ont frappé pieds nus dans la poussière avant qu’il ne se pare sur les écrans des téléphones.»

En observant sa démarche, j’ai vu moins celle de celui qui a peiné que celle de celui qui pense que l’exploit se fait dans un bureau et que les coupes se gagnent par la mise en scène, non par les arrêts ou les buts. J’y ai vu plus d’orgueil que de sueur, et cet orgueil coulait de ses doigts comme la sueur du front d’un joueur à la 90ᵉ minute… si tant est que la sueur l’intéressait.

J’ai gravé sur le mur de mon cœur une maxime : « Marcher sur l’herbe sans sueur, c’est comme marcher sur l’eau sans se mouiller. »

Réfléchissons-y et à une prochaine conversation.

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