National
Plus qu’une suspicion – Par Naïm Kamal

.
Par Naïm Kamal
Trois petites phrases du directeur du Bureau Central d’Investigation Judiciaire (BCIJ), Cherkaoui Habboub, glissées comme par inadvertance lors de la conférence de presse de lundi dernier sur les détails du récent démantèlement d’une cellule terroriste, ont suffi pour que se profile derrière ses mots l’ombre de l’Algérie : ‘’le Maroc fait face à des menaces terroristes externes et internes’’, ‘’les numéros de série des armes saisies ont été intentionnellement effacés pour cacher leur origine’’ et ‘’ découverte d’une base arrière sur le tracé frontalier dans l’oriental.’’
Le patron du BCIJ n’a pas nommément cité l’Algérie et n’a donc pas non plus indiqué le degré de sa potentielle implication pour déterminer si les services algériens sont dans cette affaire les commanditaires ou s’ils s’étaient contentés d’en être les facilitateurs. Et jusqu’à plus ample informé, cette déduction reste une hypothèse.
Le fantasme d’une Algérie Prusse du Maghreb
Néanmoins, un simple et bref retour sur l’historique des relations tumultueuses entre le Maroc et l’Algérie amènerait à considérer qu’une implication directe ou indirecte relève du domaine du très probable. De même qu’il n’est pas nécessaire d’être un fin observateur des affaires nord-africaines pour comprendre que pour le régime algérien qui inscrit ses relations avec Rabat dans l’ordre du hautement stratégique, toutes les occasions pour déstabiliser le Royaume sont bonnes à prendre.
Très tôt, dès les lendemains de l’indépendance, Alger a exprimé son ambition de devenir la Prusse du Maghreb, en référence à l’empire prussien de l’ère bismarkienne qui fut, notamment, durant le 19è siècle un État puissant et militarisé dominant l’Europe. Si bien que lorsqu’aujourd’hui il arrive à des opposants algériens de dire que « l’Algérie n'est pas un État qui possède une armée, mais une armée qui possède un Etat », ils ne font, sans le plus souvent le savoir, que paraphraser une sentence que l’écrivain et parlementaire français Mirabeau appliquait à la Prusse.
Cette ambition, longtemps niée et dissimulée, Houari Boumediene, deuxième président de l’Algérie et quelque part son omnipotent concepteur, finira par l’admettre peu avant son décès dans un entretien avec un correspondant du journal français le Monde Paul Balta. Progressivement, l’expression cédera la place à une autre, toujours d’actualité et assumée : ‘’l’Algérie Etat-pivot de la région’’, par laquelle l’oligarchie militaire au pouvoir à Alger exprime ses envies de réduire tous les autres pays frontaliers de l’Afrique du Nord et du Sahel à des Etats satellites. Un seul Etat, de par sa position, son histoire, ses moyens et sa démographie apparaissait dans ce rêve comme un obstacle majeur à la démesure de ses ambitions : le Royaume du Maroc.
Le pari algérien sur l’opposition ‘’à Sa Majesté’’
Longtemps, le régime algérien a tablé, notamment dans les années soixante et début des années soixante-dix du siècle dernier, sur le révolutionnarisme marxisant et panarabisant d’une partie de l’opposition marocaine à une époque où il était important pour certains de distinguer entre l’opposition de Sa Majesté et l’opposition à Sa Majesté.
Les militants les plus extrémistes de cette dernière, les plus manipulables aussi, vont trouver à Alger, et pareillement à Damas de Hafid Al-Assad et àTripoli de Kadhafi, gîte, couvert, entrainement et financement de leurs activités. Cette subversion va culminer avec l’infiltration des groupes armés depuis le territoire algérien, le 3 mars 1973, qui se trouvait être jour de Fête du trône du Maroc. Ils revendiquaient de ce deviendra « l’Option révolutionnaire », une aile semi tolérée, baptisée Tandhim (l’Organisation), de l’Union Nationale des Forces Populaire, ancêtre de notre si bien gentil USFP d’aujourd’hui.
Leur action, théoriquement destinée à embraser un Maroc prêt à tomber, va être rapidement et principalement circonscrite à Moulay Bouaza dans la région de Khénifra.
A la même époque, le dossier qui se muera en conflit du Sahara, était en préparation et le Polisario en gestation, offrant à Alger une opportunité dont Alger va s’empresser de s’emparer avec le soutien débile mais fort de Tripoli. Dans les calculs hautement stratégiques de Houari Boumediene et de ses colonels - l’Algérie ne comptait pas encore la pléthore de généraux d’aujourd’hui - le régime marocain, présumé ‘’fortement contesté’’, qui venait de sortir de deux tentatives de coups d’Etat et d’une sérieuse secousse par l’infiltration des groupes armés du ‘’Tandhim,’’ semblait mûr pour la cueillette. Les stratèges algériens étaient convaincus que le Maroc ne pouvait tenir longtemps face à une guérilla massivement soutenue. La suite on la connait, ce que l’on ignore en revanche c’est si, à ce jour, le régime algérien a pris conscience du service qu’il a ainsi rendu à son insu au Maroc ?
L’attentat d’Atlas Asni
Jusqu’en 1994, Alger estimait que l’option Polisario le dispensait de toute autre forme d’action, d’autant que la mobilisation des Marocains autour de la question du Sahara et la réintégration des forces de l’opposition dans le jeu institutionnel par le retour à la vie parlementaire à partir de 1976-77, avaient tari ce qui restait du ‘’terreau révolutionnaire marocain’’ potentiellement recrutable pour porter son projet.
Et alors que le Maroc, durement mais sûrement, sécurisait les territoires du Sahara, l’Algérie sombrait, à partir de 1992, dans ce qu’elle projetait pour le Maroc : une atroce guerre civile qui va faire plus de 200.000 morts. Le Royaume, lui, coulait des jours plus ou moins heureux, plus ou moins tourmentés, secoués par deux ou trois grèves générales, accompagnées ou non d’émeutes (1981 et 1984), sous un ciel, orageux par intermittence, mais globalement stable. En tout cas suffisamment pour faire enrager un régime algérien qui voyait ses ressortissants affluer massivement vers ce pays voisin si détesté, dont il leur disait tant de mal, devenant un miroir qui leur renvoyait l’image hideuse de la situation du leur.
Le 29 août 1994, deux ans avant l’assassinat des pacifiques moines de Tibhirine en Algérie, dans lequel l’armée est montrée du doigt, et huit mois après le détournement du vol d’Air France par le GIA algérien, connu pour ne pas échapper aux infiltrations et aux manipulations des services algériens, deux hommes armés entrent dans l’hôtel Atlas Asni à Marrakech au Maroc, et ouvrent le feu sur des clients, faisant deux morts (des touristes espagnols) et plusieurs blessés. L’attaque a été rapidement, trop rapidement attribuée à un groupe islamiste radical algérien, aux ramifications à l’étranger et qui aurait bénéficié d’un soutien logistique en Algérie. Lequel ?
L’État barbouze
Pour les services marocains qui ont réussi à arrêter dans des temps records, les auteurs - des Franco-Algériens - le doute n’est pas permis. Les fils de l’enquête conduisaient à tous les coups à la main des services algériens, probablement avec l’aide et la bénédiction d’une tierce partie européenne.
Les mesures préventives prises par Rabat - établissement du visa pour les ressortissants algériens - vont servir de prétexte à la fermeture des frontières. Double coup : les Algériens ne pourront plus faire leurs courses au Maroc aussi aisément, et l’image paisible d’un Maroc qui venait quatre mois auparavant (avril 1994) d’accueillir en grande pompe, à Marrakech précisément, la grande conférence internationale du GATT, en prélude à la création de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), se trouvait perturbée. Le tourisme marocain, une ressource importante pour le PIB national, en prend un coup.