Quand les amis d’Israël défendaient la ‘’république de Tindouf’’ – Par Abdelhamid Jmahri

Quand les amis d’Israël défendaient la ‘’république de Tindouf’’ – Par Abdelhamid Jmahri

Une image aux antipodes des tensions dans les relations entre Rabat et Washington à l’époque : Le roi Hassan II, à gauche, et le président américain Jimmy Carter, deuxième à gauche, accompagnés de la première dame Rosalynn Carter, à droite, et des deux fils du défunt souverain, le roi Mohammed VI alors Prince héritier et son frère le Prince Moulay Rachid, lors de la cérémonie d’accueil officielle à la Maison-Blanche. Washington, le 14 novembre 1978.

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Abdelhamid Jmahri

Des documents américains récemment déclassifiés, analysés par le politologue et ancien ministre Abdellah Saaf, apportent un éclairage inédit sur les relations maroco-américaines à la fin des années 1970 et sur les débats entourant la question du Sahara. Abdelhamid Jmahri revient sur ces documents qui révèlent notamment le rôle joué par certaines figures influentes du Congrès américain, parmi lesquelles le sénateur Stephen Solarz, pourtant réputé pour son soutien indéfectible à Israël.

Des archives inédites sur une période décisive

Le chercheur en science politique, universitaire, intellectuel et ancien ministre Abdellah Saaf a publié un article d’une importance particulière dans le cadre d’une série de contributions au sein du Policy Center for the New South. Son intérêt réside dans la présentation et l’analyse de documents américains longtemps restés secrets et récemment déclassifiés, portant pour l’essentiel sur les relations politiques et diplomatiques entre le Maroc et les États-Unis autour de la question du Sahara.

Cette déclassification a permis de révéler de nouvelles informations sur les conséquences immédiates de la Marche verte durant la présidence de Jimmy Carter, entre 1978 et 1981. Ces documents offrent un regard renouvelé sur le contexte de l’époque, les défis rencontrés, l’enchaînement des événements ainsi que sur la portée historique de ce moment charnière dans l’évolution du dossier du Sahara.

Parmi les 89 documents rendus publics, 48 concernent directement le Sahara marocain.

La gestion de Hassan II saluée par les archives

À travers ces archives, souligne Abdellah Saaf, transparaissent « la patience, la persévérance et l’intelligence remarquable » qui ont caractérisé la gestion du dossier par feu le Roi Hassan II, porté par l’élan considérable créé par la Marche verte.

Les documents couvrant la période 1977-1980 se composent de procès-verbaux et de comptes rendus de réunions entre responsables américains et dirigeants de la région, de télégrammes diplomatiques, de directives adressées par l’administration américaine à ses ambassadeurs, de rapports destinés au Pentagone ou au Conseil de sécurité nationale, ainsi que de correspondances adressées directement au président Jimmy Carter. Ils contiennent des instructions, des évaluations, des suivis, des mises en garde, des alertes et des recommandations.

Les principaux acteurs des deux côtés de l’Atlantique

Ces archives permettent également d’identifier les personnalités qui ont joué un rôle central dans cette séquence diplomatique.

Du côté marocain figurent notamment feu le Roi Hassan II, le ministre des Affaires étrangères M’hamed Boucetta, l’ambassadeur du Maroc à Washington Majid Benjelloun, alors de retour de la Cour internationale de Justice de La Haye, ainsi que le Premier ministre Ahmed Osman.

Du côté américain apparaissent les noms du président Jimmy Carter, de Cyrus Vance, Walter Mondale, William Quandt, Gary Sick, de l’ambassadeur Parker, ainsi que des membres du Congrès Dick Clark et Stephen Solarz, parmi d’autres responsables.

Stephen Solarz, un allié d’Israël hostile aux demandes marocaines

L’attention se porte particulièrement sur Stephen Solarz. Abdellah Saaf lui consacre un long développement que les documents déclassifiés viennent étayer.

Face aux défis auxquels le Maroc était confronté au Sahara à la fin des années 1970, le Royaume cherchait à renforcer ses capacités militaires pour faire face à des adversaires fortement armés. Cette démarche s’est cependant heurtée à la résistance de l’administration Carter et à l’opposition de plusieurs membres influents du Congrès américain.

Parmi les documents les plus révélateurs figure un télégramme adressé le 7 mars 1978 par le secrétaire d’État Cyrus Vance à l’ambassadeur américain à Rabat. Le message contenait des instructions très précises lui demandant d’expliquer aux autorités marocaines les difficultés entourant la conclusion d’accords d’armement via les institutions américaines, dès lors que ces équipements pouvaient être utilisés en dehors des territoires dont les États-Unis reconnaissaient explicitement la souveraineté marocaine. Le télégramme fournissait également aux diplomates américains une série d’arguments destinés à répondre aux objections marocaines.

Cette fermeté américaine s’expliquait notamment par l’opposition de personnalités influentes du Congrès, parmi lesquelles Stephen Solarz et Dick Clark. Les documents déclassifiés révèlent l’ampleur de leur mobilisation contre les demandes formulées par le Maroc.

Stephen Solarz était alors connu pour son soutien total et constant à Israël. Parmi les pièces rendues publiques figure une lettre qu’il adressa directement au président Carter. Ce document illustre clairement la détermination de certains opposants aux requêtes marocaines. À l’issue d’une tournée dans la région, au cours de laquelle il avait rencontré le Roi Hassan II et le président algérien Chadli Bendjedid, Solarz adressa au président américain un plaidoyer soigneusement argumenté. Il y exprimait une opposition résolue à toute vente d’armes au Maroc, allant jusqu’à menacer l’administration Carter d’un affrontement au Congrès si elle accédait aux demandes du Royaume.

Un plaidoyer pour le Polisario et une « République du Sahara »

Le congressman ne s’est pas contenté de réclamer que les armes américaines soient utilisées uniquement en dehors des provinces du Sud, ce qui revenait de facto à ne pas reconnaître la souveraineté marocaine sur le Sahara. Il demanda également à l’administration Carter d’établir des contacts avec le Front Polisario, auquel il semblait accorder un soutien sans réserve.

Sa lettre montre qu’il considérait le mouvement comme « un authentique mouvement de libération nationale ». Il défendait publiquement l’idée selon laquelle la vente d’armes au Maroc et leur utilisation allaient à l’encontre des intérêts et des valeurs des États-Unis.

Solarz alla même plus loin. Dans ce document, il mit en avant les avantages qu’aurait représentés, selon lui, l’émergence d’un État indépendant au Sahara, estimant qu’un tel État serait moins hostile aux intérêts américains. Il écrivait ainsi au président : « D’après les discussions que j’ai eues avec eux, ils ne soutiennent ni le marxisme ni l’Union soviétique ».

Il plaidait explicitement en faveur des séparatistes et appelait à soutenir pleinement l’Algérie. À ses yeux, celle-ci revêtait une importance supérieure à celle du Maroc pour les États-Unis. Il soulignait qu’elle représentait alors 9 % des importations américaines de pétrole brut et rappelait que des entreprises américaines avaient obtenu, depuis le début des années 1970, des contrats de construction évalués à six milliards de dollars.

L’argument algérien dans la vision de Solarz

À une échelle stratégique plus large, Solarz soutenait également que l’Algérie était plus importante que le Maroc en raison des services politiques qu’elle pouvait rendre à Washington. Il citait notamment le rôle joué par Alger, aux côtés de la Yougoslavie, pour empêcher Cuba d’orienter le Mouvement des non-alignés en faveur de l’Union soviétique. Il évoquait également l’opposition algérienne aux politiques soviétiques et cubaines au Cambodge, en Éthiopie et en Ouganda.

Avec le recul, ces arguments apparaissent aujourd’hui quelque peu réducteurs et artificiels, d’autres facteurs permettant d’expliquer les orientations de la diplomatie algérienne de l’époque.

Dans cette même lettre, Solarz informe le président américain du souhait du président algérien Chadli Bendjedid d’effectuer une visite à Washington. En revanche, il ne fait aucune mention de sa rencontre avec feu le Roi Hassan II.

Un élu influent et un soutien indéfectible à Israël

La biographie de Stephen Solarz rappelle qu’il fut élu au Congrès américain pour représenter la ville de New York durant neuf mandats successifs. Il acquit une solide réputation d’expert des affaires étrangères et fut considéré comme un « défenseur résolu d’Israël ». Il est décédé à l’âge de 70 ans.

Élu au Congrès en 1974, ce démocrate représentait une circonscription à majorité juive. Son intérêt marqué pour Israël le poussa à briguer un siège au sein de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, où il devint par la suite le plus ancien membre démocrate.

Une carrière marquée par les dossiers internationaux

Parmi les épisodes les plus connus de son parcours figurent les auditions organisées en 1986 par la commission des Affaires étrangères sur le président philippin Ferdinand Marcos et son épouse Imelda, accusés d’avoir contribué au pillage des finances publiques de leur pays.

En 1991, il suscita également la colère d’une partie de ses collègues démocrates en soutenant la résolution autorisant le président George H. W. Bush à lancer la première guerre contre l’Irak.

Après des études de droit à l’Université Columbia, il poursuivit sa formation en relations internationales. Il fut notamment l’élève de Zbigniew Brzezinski, futur conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter alors que Solarz siégeait au Congrès.

Les biographies qui lui sont consacrées soulignent régulièrement qu’il était considéré comme l’un des membres les plus influents et les mieux informés de la Chambre des représentants. Grand voyageur, il agissait souvent comme un futur secrétaire d’État en puissance.

Défenseur inflexible d’Israël, il fit adopter une législation interdisant aux entreprises américaines de se conformer au boycott de l’État hébreu. Il œuvra également à la libération de femmes juives syriennes afin qu’elles puissent rejoindre la communauté syrienne installée à Brooklyn.

On lui doit aussi le Religious Freedom Restoration Act, destiné notamment à permettre aux juifs orthodoxes de conserver leur couvre-chef dans le cadre du service public. Ce texte ne fut toutefois adopté qu’après son départ du Congrès.

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