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Sebta : l’arbitraire d’une métaphore - Par Mohamed BENABDELKADER (1/2)
L’ancien chef d’état-major de la Marine espagnole, Fernando García Sánchez, orne son article sur La TRECERA ( la troisième page), nom d’une rubrique prestigieuse du quotidien espagnol ABC.
Ancien chef d’état-major de la Marine espagnole, Fernando García Sánchez présente la crise de Sebta à travers la métaphore du « cheval de Troie », suggérant une instrumentalisation de la jeunesse marocaine par Rabat. L’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader déconstruit cette lecture et pointe une confusion entre hypothèse de renseignement et démonstration journalistique, où l’insinuation finit par tenir lieu de preuve.

Mohamed BENABDELKADER
Lorsqu’un chef d’Etat-Majeur des armées, déjà à la retraite, publie un article d’opinion dans la presse sur une crise multidimensionnelle, il convient de le lire avec une attention particulière. Son parcours professionnel, son expérience dans le domaine de la sécurité et son bagage analytique et informationnel confèrent à ses propos un statut différent de celui d’un commentateur ordinaire. Cette expérience lui permet d’identifier des problèmes, de formuler des hypothèses et de signaler des scénarios qui peuvent échapper à l’observateur commun, mais, en même temps, elle oblige le lecteur à distinguer soigneusement ce que l’auteur sait, ce qu’il infère, ce qu’il soupçonne et ce qu’il avance simplement comme hypothèse.
Précisément parce qu’il provient d’un univers professionnel habitué à travailler avec des informations réservées, des indices, des scénarios et des évaluations de risques, son article appelle une lecture critique capable de reconnaître la valeur de ce bagage sans transformer automatiquement une hypothèse de renseignement en évidence journalistique. C’est précisément le cas de l’Amiral Général à la retraite Fernando García Sánchez, qui a publié le 12 août 2026 dans ABC un article d’opinion intitulé « Ceuta et le cheval de Troie », dans lequel il aborde l’assaut migratoire sur la ville de Sebta à travers une puissante métaphore tirée de la mythologie grecque, celle du cheval de Troie.
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Dans son récit, le Maroc apparaît implicitement comme l’artisan de cet artifice symbolique, converti en instrument d’une stratégie de pénétration délibérée. Sous l’apparence d’une mobilisation juvénile spontanée, le « cheval de Troie » aurait servi à franchir les défenses d’une ville fortifiée et à mettre à l’épreuve, de l’intérieur, la solidité de son système de sécurité. Le choix de cette métaphore n’est donc pas anodin : il transforme un épisode migratoire en une sorte d’opération clandestine et place le Maroc dans le rôle du stratège qui, comme dans le récit mythologique, recourt à un instrument apparemment inoffensif pour introduire le risque à l’intérieur de la ville.
Face à cette prétendue stratégie marocaine, l’auteur oppose la nécessité de renforcer le dispositif de sécurité par une réponse intégrale et multidimensionnelle, capable d’articuler les différents instruments de pouvoir de l’État : un renseignement plus efficace pour anticiper et détecter d’éventuelles manœuvres, des Forces armées préparées à répondre face à des scénarios de risque, une action diplomatique orientée vers la dissuasion et, enfin, une politique de communication capable de contrer les narratifs adverses et de renforcer la perception de contrôle. Il s’agirait, en définitive, de fermer les différentes voies de vulnérabilité -informationnelle, diplomatique, frontalière et stratégique - et de transformer l’expérience de Sebta en une leçon préventive destinée à dissuader et neutraliser de futures tentatives de pression ou de déstabilisation.
La condition de l’auteur en tant qu’ancien chef militaire et son expérience dans les domaines de la défense, de la sécurité et du renseignement, confèrent à son analyse un intérêt particulier, mais rendent également nécessaire de l’examiner avec une attention spéciale, non seulement pour ce qu’il affirme explicitement, mais aussi pour les hypothèses qu’il construit, les indices qu’il mobilise et les inférences qu’il établit entre certains faits et d’autres.
Il convient de souligner, en premier lieu, que l’opinion signée par l’Amiral Général en réserve s’inscrit dans un registre de forte alerte stratégique et de critique ouverte de la gestion du gouvernement espagnol. Le texte part d’un événement présenté comme incontestable - l’assaut massif sur Sebta fin juillet 2026, mené par des dizaines de milliers de jeunes, principalement marocains, qui aurait fait des centaines de morts et plongé temporairement la ville dans le chaos - pour, à partir de là, attribuer au gouvernement marocain un rôle central dans la genèse de la crise et construire sur cette prémisse une série de propositions destinées à renforcer les capacités espagnoles de renseignement, de coordination et de présence des forces de sécurité et de défense.
Cependant, derrière la fermeté de son diagnostic, se cachent d’importantes fragilités argumentatives : des sauts différentiels qui ne trouvent pas toujours un appui suffisant dans les faits disponibles, des cadrages discursifs qui tendent à sécuritiser le phénomène migratoire, et certaines tensions, voire des contradictions, tant dans la logique interne du raisonnement que dans sa relation avec les éléments connus de l’épisode.
Le cœur de l’article consiste à présenter la génération Z marocaine comme un « modèle de cheval de Troie » facilement manipulable, utilisé (dirigé ?) pour tester la solidité du contrôle frontalier espagnol, la posture de la population de Sebta et l’engagement du gouvernement espagnol. Une simple lecture critique du texte permet d’affirmer que la métaphore du « cheval de Troie » ne fonctionne pas ici simplement comme une figure rhétorique, mais comme un dispositif d’interprétation complotiste : elle convertit une hypothèse non démontrée -l’existence d’une opération délibérée derrière l’entrée massive de jeunes - en cadre explicatif dominant de toute la crise.
Le problème fondamental dans la structure du texte, réside dans le fait que la métaphore contient déjà la conclusion, dans la mesure où le titre « Ceuta et le cheval de Troie » ne pose pas une question, mais fournit d’avance une interprétation des faits. Car le cheval de Troie présuppose quatre éléments : 1) un adversaire extérieur ; 2) une intention délibérée de pénétration ; 3) un instrument apparemment innocent utilisé pour s’introduire en territoire ennemi ; 4) une finalité cachée qui se découvrira ultérieurement. Appliquée à la crise de Sebta, la métaphore transforme les jeunes qui sont entrés dans la ville en quelque chose de plus que des migrants ou des manifestants : elle en fait potentiellement des instruments d’une stratégie hostile. Et c’est là qu’apparaît le problème épistémologique : la métaphore introduit comme postulat précisément ce qui devrait être démontré.
On ne démontre pas d’abord qu’il y a eu une opération d’infiltration pour ensuite utiliser le cheval de Troie afin de la décrire. On utilise l’image du cheval de Troie pour rendre plausible l’existence d’une opération d’infiltration. Il s’agit, en définitive, d’un raisonnement circulaire - plus proprement, d’un cercle vicieux argumentatif - dans lequel la conclusion que l’on prétend démontrer se trouve déjà incorporée, de manière implicite, dans les prémisses mêmes dont on part. L’hypothèse finit ainsi par fonctionner comme sa propre preuve : on présuppose l’existence d’une stratégie délibérée et, à partir de cette présupposition, on réinterprète les faits comme des indices qui viendraient la confirmer.
« Si le gouvernement du Maroc a consenti à cet assaut juvénile, nous pouvons penser qu’il s’agit d’un test de sécurité à Ceuta pour vérifier la solidité de notre contrôle des frontières. » Cette phrase constitue le nœud rhétorique et épistémologique de toute la chronique. Elle signifie que le Maroc disposait d’une stratégie (manipuler > assaillir > vérifier). Sa forme conditionnelle est précisément ce qui la rend particulièrement efficace : l’auteur peut suggérer une accusation très grave sans assumer formellement la responsabilité de la formuler comme une affirmation factuelle. Cette construction conditionnelle doit être examinée avec une rigueur particulière, car derrière son apparente prudence se cachent dix aspects fondamentaux qu’il convient de mettre en évidence :
1.Prudence épistémologique
Le « si… » fonctionne dans la chronique comme une clause d’immunité. Formellement, l’auteur n’affirme pas que « le gouvernement du Maroc a consenti à l’assaut » ; il dit : « Si le gouvernement du Maroc a consenti… ». Cela lui permet de conserver une apparence de prudence épistémologique. Il pourra toujours dire : « Je n’ai pas affirmé que le Maroc l’avait fait, j’ai seulement avancé une hypothèse. » Mais immédiatement après apparaît : « nous pouvons penser qu’il s’agit d’un test de sécurité ». Autrement dit, le conditionnel n’élimine pas l’accusation : il l’encapsule. L’auteur ne dit pas frontalement « le Maroc a organisé l’assaut », mais il introduit exactement cette possibilité comme l’hypothèse interprétative qui donne sens à l’événement.
2.Génération manipulable
L’auteur, par une projection métaphorique maladroite et révélatrice, introduit la génération Z marocaine dans la crise de Sebta selon une perspective particulièrement déshumanisante : il cesse de la représenter comme un ensemble de jeunes dotés de motivations, de frustrations et d’une capacité d’agentivité propres pour la chosifier et la transformer en un instrument stratégique potentiellement manipulable. C’est ce qui se produit lorsqu’il affirme que « cette génération, mécontente et active, est facilement manipulable et constitue un modèle de cheval de Troie pour vérifier certaines conditions de sécurité. Ainsi en a-t-il été à Ceuta ». Le texte affirme d’abord que la génération Z marocaine est « mécontente et active », qu’elle est « facilement manipulable » et qu’elle constitue un « modèle de cheval de Troie », puis il pose que, si le gouvernement marocain a « consenti » à l’assaut juvénile, il pourrait s’agir d’un test de sécurité. Autrement dit, l’auteur laisse délibérément indéterminé l’agent de la manipulation, mais introduit ensuite le gouvernement marocain comme possible agent de l’opération. Le problème de la chronique n’est pas qu’elle envisage la possibilité d’une instrumentalisation de la mobilisation juvénile. Cette hypothèse peut légitimement faire partie d’une analyse de renseignement. Le problème est qu’elle l’introduit par un postulat non démontré - la prétendue « facile manipulabilité » d’une génération Z marocaine mécontente - et, sans identifier initialement l’agent manipulateur, construit progressivement la figure du Maroc comme auteur implicite de l’opération. Ainsi, une hypothèse qui devrait être l’objet d’une investigation finit par fonctionner comme prémisse narrative. La métaphore du « cheval de Troie » n’apporte pas la preuve de la manipulation : elle la présuppose. Elle ne se contente pas de dramatiser l’épisode, elle transforme une génération entière en un vecteur de pénétration au service d’une prétendue stratégie étrangère, et cela sans apporter la moindre évidence permettant de soutenir une telle instrumentalisation. Convertir toute une génération en « cheval de Troie » pour tester la sécurité espagnole est un saut interprétatif qui réduit un phénomène complexe (de mécontentement social, de virilité algorithmique, d’effets de décisions judiciaires) à une épreuve de force géopolitique délibérée dirigée contre l’Espagne. Il manque également toute évidence solide permettant d’affirmer que l’objectif principal était de « vérifier la solidité de notre contrôle des frontières ». La majorité des entrants sont repartis en quelques heures ou quelques jours, il n’y a eu ni occupation durable ni progression vers le territoire péninsulaire.
3.Intentionnalité fabriquée
Le verbe « consentir » est décisif parce qu’il introduit, sous l’apparence d’une hypothèse, une attribution d’agency et d’intentionnalité. Consentir n’équivaut pas simplement à ne pas pouvoir empêcher, cela présuppose de connaître, de pouvoir intervenir et de décider délibérément de ne pas le faire. En termes husserliens, l’intentionnalité renvoie à une conscience orientée vers un objet ou une fin, appliquée ici au discours, elle convertit la prétendue passivité marocaine en une action dotée d’orientation et de finalité : le Maroc savait → pouvait agir → a décidé de le permettre. De là on passe presque imperceptiblement à consentement → intentionnalité → finalité stratégique « test de sécurité ». Ainsi, avant même de formuler l’hypothèse, l’auteur fabrique discursivement l’intentionnalité que celle-ci présuppose : le langage se charge de construire l’acteur stratégique que la rhétorique elle-même exige. Sans apporter d’évidence qui soutienne cette attribution d’intentionnalité, l’auteur se limite à revêtir d’un raisonnement ce qui n’est rien d’autre qu’une construction hypothétique, faisant passer la spéculation pour une inférence et l’insinuation pour une analyse.
4.Hypothétisation stratégique
L’auteur feint de supposer, tout en orientant l’interprétation sous la forme d’une « hypothétisation stratégique ». Car l’auteur ne se contente pas de formuler une possibilité parmi d’autres. Il ne dit pas : « Cela aurait pu être une mobilisation spontanée, une dynamique migratoire, une opération de tiers ou, éventuellement, une stratégie marocaine. » Il sélectionne une hypothèse extraordinairement spécifique : le Maroc a consenti > pour tester > la solidité du contrôle frontalier de Sebta. Autrement dit, l’hypothèse contient déjà un récit causal complet. L’ancien amiral chef d’état-major de la Marine espagnole ne se limite pas à se demander si le Maroc était derrière les événements. Il lui attribue implicitement un acteur (le gouvernement marocain), une décision (« consentir » à l’entrée), une stratégie (mettre à l’épreuve la sécurité de Sebta) et, par extension, une capacité délibérée à manipuler la mobilisation juvénile. Ce qui apparaît grammaticalement formulé comme une simple possibilité se trouve ainsi converti, sur le plan discursif, en un scénario parfaitement articulé, doté d’acteur, d’intention, de méthode et de finalité.
5.Blindage rhétorique
Le paradoxe qu’il convient de souligner à ce niveau est précisément celui-ci : plus l’affirmation se réfugie dans la forme conditionnelle, plus grave devient l’insinuation qu’elle renferme. Le conditionnel semble atténuer le jugement, mais en réalité il permet d’introduire, sous l’apparence d’une simple hypothèse (« Si… »), une accusation d’une portée considérable, qui serait beaucoup plus difficile à formuler de manière catégorique : « Le Maroc a délibérément organisé un assaut pour tester nos défenses. » Cela constituerait une accusation factuelle et exigerait des preuves. En revanche : « Si le Maroc a consenti…, nous pouvons penser… » permet de dire pratiquement la même chose sans avoir à le démontrer à ce moment-là. C’est pourquoi le conditionnel fonctionne comme une sorte de blindage rhétorique. L’auteur peut bénéficier de la force suggestive de l’accusation et, simultanément, se protéger de l’obligation de la démontrer.
6.Hypothèse conclusive
Le plus important dans cette construction rhétorique est que l’hypothèse n’est pas neutre. Une hypothèse inscrite dans un raisonnement véritablement rigoureux devrait ouvrir le champ de l’investigation et se soumettre à l’épreuve des faits, celle-ci, au contraire, semble fermer d’avance l’interprétation, en convertissant l’hypothèse en un cadre à partir duquel les faits se trouvent déjà prédéterminés. Car si l’on accepte provisoirement sa prémisse « le Maroc a consenti à l’assaut », le reste est pratiquement expliqué : « il y a consenti pour tester la frontière ». Et cela se relie directement au « cheval de Troie ». Il s’agit ici d’une hypothèse conclusive qui présente comme conclusion ce qui devrait être l’objet d’une investigation. Par conséquent, la métaphore cesse d’être une simple image pour devenir la pièce narrative, qui permet de représenter l’entrée juvénile comme une opération stratégique.
7.Dire sans dire
Dire sans dire est exactement la clé de la stratégie rhétorique de l’article. L’article ne dit pas : « Le Maroc a utilisé la génération Z pour attaquer Ceuta. » Mais il construit une chaîne d’insinuations qui conduit progressivement le lecteur vers cette conclusion, sans jamais l’assumer de manière explicite et, par conséquent, sans se voir obligé de la démontrer : (génération Z mécontente → facilement manipulable → cheval de Troie → assaut → gouvernement marocain qui y consent → test de sécurité). Ainsi, l’accusation ne se trouve pas nécessairement dans une phrase, mais dans l’architecture argumentative du texte. Et cela est plus intéressant, du point de vue de l’analyse du discours, qu’une accusation explicite, car cela permet de parler d’insinuation, de présupposition et de construction d’inférences.
8.Affirmation par conditionnel
L’auteur pratique une sorte d’« affirmation par conditionnel » où la forme grammaticale est hypothétique, mais la structure argumentative est assertive. Ou, de manière encore plus incisive : l’auteur utilise le conditionnel comme modalité de prudence formelle, mais non de prudence argumentative. Formellement, il se protège derrière le « si… » et présente ses affirmations comme de simples possibilités. Argumentativement, en revanche, il a déjà construit le récit qui les rend plausibles et oriente le lecteur vers une conclusion déterminée. C’est précisément là que se trace la frontière entre l’hypothèse légitime, qui ouvre l’investigation, et l’insinuation déguisée en hypothèse, qui la clôture par anticipation.
9.Construction rhétorique de l’ennemi stratège
Le conditionnel employé par l’auteur n’élimine pas l’attribution d’une stratégie au Maroc : il la présente simplement sous la modalité de l’hypothèse. En effet, la construction laisse entrevoir un Maroc qui n’improvise pas face aux événements, mais qui agirait conformément à une séquence stratégique délibérée : manipuler une population juvénile considérée comme facilement instrumentalisable, favoriser ou consentir à son entrée à Sebta, et utiliser l’épisode comme un test destiné à mesurer la solidité du dispositif frontalier espagnol. Le « si » suspend formellement l’affirmation selon laquelle le Maroc a consenti à l’assaut, mais une fois cette prémisse introduite, l’auteur donne pour acquis toute une rationalité stratégique (manipuler > assaillir > vérifier) sans apporter de preuves d’aucun de ses maillons. L’hypothèse ne se limite donc pas à suggérer une éventuelle implication marocaine : elle construit implicitement la figure d’un acteur étatique qui dispose d’un plan, anticipe des scénarios, instrumentalise des acteurs sociaux et utilise la crise comme une expérience de sécurité. Ce n’est pas un Maroc qui réagit à une crise, mais un Maroc qui la transforme en expérimentation : il manipule, laisse agir, observe et apprend. C’est précisément ce qui fait que la métaphore du cheval de Troie est bien plus qu’une simple image rhétorique : une technique rhétorique qui consiste à construire préalablement la figure d’un ennemi stratège caché.
10.Renseignement et journalisme
Cette projection métaphorique révèle, en outre, une notable confusion entre la logique prospective du renseignement et l’exigence probatoire du journalisme. En renseignement, formuler : « Si le gouvernement marocain avait délibérément consenti au mouvement, une interprétation possible serait qu’il testait nos capacités frontalières » peut constituer une hypothèse de travail, mais cette hypothèse devrait être confrontée à d’autres et soumise à des indicateurs et à des évidences. Dans une chronique journalistique, si l’on présente cette hypothèse sans preuves et qu’on l’intègre en plus à la métaphore du « cheval de Troie », il existe un risque que l’hypothèse de renseignement se transforme en récit journalistique. Il n’est pas illégitime qu’un ancien haut gradé militaire pense en termes de scénarios de menaces, de vulnérabilités, de capacités, de scénarios et d’hypothèses. Le problème apparaît lorsque ces hypothèses de travail propres au renseignement sont présentées dans une chronique journalistique comme si elles constituaient des explications suffisamment accréditées. Ce qui est problématique, c’est que le scénario de menace conserve dans le texte l’apparence d’une hypothèse tout en acquérant, par l’architecture narrative, la fonction d’une explication. Par conséquent, l’auteur, sans affirmer ouvertement que le Maroc a organisé l’assaut, fait quelque chose de rhétoriquement plus sophistiqué : il construit les conditions pour que le lecteur l’infère, tandis que le « si… » lui permet de conserver l’alibi formel selon lequel il ne faisait que formuler une hypothèse.
Le paradoxe majeur de cette chronique est que son auteur semble transposer au journalisme la logique propre à l’analyse de renseignement. En tant qu’Amiral Général en réserve, il est pleinement légitimé à formuler des scénarios de menace, des hypothèses de vulnérabilité et à se demander ce qui se passerait si derrière un événement apparemment spontané se cachait une opération délibérée. Mais une hypothèse de renseignement ne se transforme pas pour autant en réalité journalistique. Le renseignement travaille avec des possibilités pour anticiper des risques, la chronique journalistique travaille avec des évidences pour informer sur des réalités. Confondre ces deux registres conduit à un problème épistémologique : ce qui devrait apparaître comme une hypothèse à investiguer - l’éventuelle utilisation par le Maroc de la génération Z comme « cheval de Troie » - se trouve revêtu d’un récit de menace que la métaphore semble donner pour démontré.
Le recours même au cheval de Troie révèle cette confusion. En renseignement, il peut être raisonnable d’envisager comme scénario une infiltration délibérée, même si l’on ne dispose pas encore de preuves concluantes. En journalisme, en revanche, il ne suffit pas de construire le cheval : il faut démontrer qui l’a construit, qui l’a introduit, qui était caché à l’intérieur et quel objectif il poursuivait. Faute de quoi, la métaphore cesse d’être un outil d’analyse pour devenir un substitut de la preuve.