Tentatives d’approche de la génération Z… Zorro mène le printemps permanent – Par Abdelhamid Jmahri

Tentatives d’approche de la génération Z… Zorro mène le printemps permanent – Par Abdelhamid Jmahri

La Légende de Zorro, interprété par le grand Antonio Banderas, une figure révolutionnaire dans l’imaginaire arabe, reprise par le cinéma dès 1920

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Par Abdelhamid Jmahri

La génération Z marocaine, héritière des colères sociales et des aspirations collectives, signe sa présence dans la rue comme Zorro traçait son « Z » : masquée, insaisissable, mais déterminée, explique Abdelhamid Jmahri, éditorialiste et directeur du quotidien Al-Ittihad Al-Ichtiraki :  Entre revendications sociales, quête de dignité et désenchantement face aux institutions, elle incarne un printemps permanent qui bouscule les certitudes politiques et oblige à reconsidérer les fondements du modèle de développement national.

Zorro et la génération Z : une symbolique partagée

Il est difficile de résister à la tentation de comparer la signature de la génération Z dans sa protestation et sa symbolique à l’histoire romancée et romantique du héros Zorro, né de l’imagination de Johnston McCulley en 1919. Une figure révolutionnaire qui féconde l’imaginaire les récits cinématographiques depuis 1920, et qui continue encore aujourd’hui à bénéficier d’une attention particulière sur les écrans. Personnellement, j’ai beaucoup apprécié le film La Légende de Zorro, interprété par le grand Antonio Banderas et la magnifique Catherine Zeta-Jones, sous la direction de Martin Campbell.

Dans cette continuité, on retrouve aussi la série américaine Zorro : Génération Z. À l’image du héros qui trace de son épée la lettre Z, la nouvelle génération signe elle aussi de cette initiale, remplaçant le cheval en chevauchant la vague numérique et algorithmique. Elle veille également à rester masquée, méconnue, insaisissable.

L’appartenance, en soi, devient ici une signature collective, portant la ruse (comme le renard espagnol dans le nom de Zorro) et luttant contre l’injustice, la force et l’oppression, tout en visant à protéger les plus faibles. Cette génération peut être vue comme l’héritière des premiers rebelles, à l’image de Don Diego de la Vega. C’est une génération nouvelle !

Un malaise d’abord intérieur

On pourrait dire que chercher des causes extérieures à la colère de cette jeunesse, c’est comme vouloir expliquer la neige par la chaleur de l’été : les raisons sont intérieures, profondément sociales.

J’oserais même avancer que ce qui anime cette génération, ce sont des germes de bouillonnement qui s’accordent avec une vague de colère silencieuse. Le plafond de cette étape, comme son parapluie, c’est bien la revendication sociale.

Chercher des causes étrangères pour expliquer ces mobilisations, c’est nier l’évidence. Trois réalités encadrent toute tentative de ce type.

Une dynamique interne, sans parrainage extérieur

Premièrement, ce n’est pas un mouvement transnational comme le fut le printemps arabe, plus vulnérable aux infiltrations et instrumentalisations par les acteurs internationaux. Contrairement au printemps arabe, dont le fil conducteur politique fut dominé par les mouvements islamistes – clairs objets de paris américains et occidentaux (euro-atlantiques) – cette dynamique est régie par sa logique interne. Même les adversaires régionaux n’ont aucun levier d’influence sur elle.

Ainsi, les calculs géopolitiques qui avaient permis l’émergence des islamistes au moment du printemps arabe – rendus possibles par la fragilité des régimes, la corruption, l’étouffement démocratique et l’échec patent des forces intermédiations – ne sont pas présents dans ce cas.

Le pari islamiste, absent cette fois

Deuxièmement, on sait qu’une part de ce calcul géopolitique consistait à présenter l’arrivée au pouvoir d’islamistes dits « modérés » comme un moyen d’affaiblir la force terroriste des organisations djihadistes. Même si ce pari n’a pas réussi, il faisait partie de l’agenda des grandes puissances. Ce n’est pas le cas dans la situation actuelle.

Une colère bien marocaine

Troisièmement, dire que les raisons qui poussent cette jeunesse en colère seraient non marocaines, c’est fuir la réalité. Les seuils internes sont nombreux.

Parmi eux, les institutions sérieuses comme le Conseil économique et social ou le Haut-Commissariat au Plan ont déjà tiré la sonnette d’alarme sur l’existence d’une nouvelle génération hors des cadres habituels de socialisation. Environ trois millions de jeunes ne sont ni à l’école, ni en formation, ni en emploi – la « génération NEET » – et ils ne sont évidemment pas en dehors des cycles de colère.

À cela s’ajoutent les chiffres élevés du chômage et de la précarité, ainsi qu’un sentiment général que les revendications, les rêves et les libertés n’ont pas d’écho.

S’y ajoute encore l’arrogance qui a marqué le comportement général de nombreux responsables politiques, au gouvernement comme dans les régions. Cela a laissé un profond ressentiment et un sentiment de hogra (mépris), qui touche en réalité tout le monde, pas seulement la génération Z.

Une défiance envers les institutions

Quatrièmement, il existe un sentiment collectif d’inutilité des institutions, après qu’elles ont été mises sous la coupe d’un parti dominant à trois têtes. Les marges d’action institutionnelles ont été étouffées, et il est apparu que l’ancrage social des structures politiques en charge des affaires publiques était absent.

Il est devenu très difficile de faire passer un discours en langue officielle, perçue comme sèche et distante, et ce en l’absence de militants convaincus capables de dialoguer avec les secteurs d’où peut émerger la colère – les syndicats par exemple.

Une arrogance politique rejetée

Qui parmi nous n’a pas été irrité par l’excès d’autosatisfaction et de discours triomphalistes du gouvernement et de ses composantes, au même moment où ses membres s’échangeaient des attaques verbales ? Cela donnait l’impression de querelles entre complices se disputant le butin.

Un spectacle qui confirme l’absence de sérieux et de sens moral dans l’action politique, renforçant notre sentiment collectif qu’il existe un orgueil et une enflure de comportements qui n’accordent aucune considération au peuple.

Une génération qui n’est pas née du vide

La nouvelle génération du Maroc n’est pas apparue par hasard, ni sous l’influence de mains invisibles qui auraient attisé sa colère. Elle est l’expression même des libertés ouvertes par le règne de Mohammed VI. La rue, aujourd’hui, vit dans un printemps permanent.

Cette rue s’anime désormais selon deux rythmes : celui de l’appartenance à l’horizon d’une libération humaine portée par la cause palestinienne, et celui des revendications sociales, comme on l’a vu dans les manifestations d’un Maroc qui avance à deux vitesses (ou à deux « piqûres » comme le dit l’ironie populaire). Peut-être cette génération traduit-elle concrètement l’appel du Roi selon lequel il n’est plus permis de vivre dans un Maroc à deux vitesses. Elle veut incarner cette réalité socio-culturelle inscrite dans le Nouveau modèle de développement.

De la phase d’envol à la vitesse de croisière

Selon ce modèle, la première phase (2020-2025) fut celle du lancement. L’année 2025 marque le début de la vitesse de croisière, avec un objectif de 10 % de croissance annuelle du PIB, une trajectoire qui devrait s’étendre jusqu’à 2030.

Loin du Mondial et des illusions sportives, on peut affirmer sans crainte que cette phase d’envol a créé une nouvelle dynamique. La jeunesse en représente déjà les prémices.

Les profondeurs du Maroc en mouvement

Bien avant aujourd’hui, les profondeurs du Maroc – à Taounate ou dans la vallée d’Aït Bouguemmaz – se sont mises en marche dans des manifestations massives vers les sièges de l’autorité. Un modèle appelé à se répéter, face à l’absence des conditions les plus élémentaires et à l’hypertrophie des égos partisans accaparés par la gestion, sans résultats tangibles sur le terrain.

Deux secteurs sont au cœur de cette tension : la santé et l’éducation. Depuis près de cinq ans, de la formation à l’emploi, en passant par l’exercice même du métier, ces domaines connaissent des secousses continues.

Une surprise pour les institutions

En réalité, il n’existe pas de stratégie sécuritaire construite autour de cette question. Les services eux-mêmes ont été surpris par l’ampleur de la mobilisation. Leur réaction a consisté à activer leurs réseaux, davantage pour tenter de comprendre et contenir ce mouvement que pour le réprimer. Car ce qui s’annonce reste inconnu, et impose la prudence.

Cela souligne la nécessité, pour les syndicats, les partis, les élites, les familles et les institutions publiques comme civiles, de reconnaître la présence d’une « armée » silencieuse qui bouillonne dans les profondeurs du pays : crispée, renfermée, en colère. Pendant ce temps, nous nous berçons encore de l’illusion que « tout va bien » et que « les Marocains sont heureux ».

Entre autosatisfaction et déni

« Quand tout va bien, le gouvernement s’en vante, mais quand les choses se compliquent, on en rejette la responsabilité sur le Roi… et sur la sécurité ! » ironise un observateur.

À titre personnel, je ne crois pas que les jeunes aient brisé un quelconque « mur de la peur ». Ils ont simplement choisi une voie d’expression adaptée à leurs besoins et à leurs convictions. Et les nations qui n’écoutent pas leur jeunesse, qui ne s’inspirent pas de sa chaleur, se condamnent elles-mêmes à mourir de froid.