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Université : pourquoi cache-t-on la crise de l’accès limité et du décrochage universitaire ?
’’Soumettre les établissements à accès limité à des quotas de places et à des seuils spécifiques est une norme observée à l’international’’ assure Azeddine El Midaoui, ministre de l'Enseignement supérieur. Ce qu’il ne précise pas, c’est l’écart majeur qui distingue le modèle marocain des modèles étrangers en matière de nombre de places offertes
Les étudiants ayant franchi le seuil du baccalauréat vivent aujourd'hui un véritable calvaire face à l'incertitude de leur avenir. À l’heure où la sélection devient de plus en plus stricte, où les places dans les filières prisées restent limitées, la question du poids du décrochage universitaire vient s’ajouter à celle de l’accès restreint à certaines formations. Même parmi les étudiants ayant accès aux filières à accès limité, où la sélection est censée garantir excellence et taux de réussite, la crise du décrochage est palpable. Près d’un quart des étudiants ne parviennent pas à atteindre le diplôme visé, tandis que des milliers de candidats méritants sont laissés à la porte de filières prestigieuses. Pourtant, souligne Bilal Talidi, malgré l’ampleur du phénomène, le ministère ne fournit que peu de détails sur la manière dont il compte y remédier.
L’angoisse du seuil de sélection
Les étudiants ayant obtenu leur baccalauréat cette année font face à une situation extrêmement éprouvante. Quel établissement supérieur les accueillera ? Quelles seront les notes de seuil requises, notamment pour les filières des sciences de l’ingénieur, afin de leur permettre simplement de participer au concours d’entrée ? Et comment organiser le mois et demi séparant généralement l’obtention du diplôme du concours, lorsqu’on ignore encore si l’on figurera parmi les candidats admis à tenter leur chance ?
Le ministre de l’Enseignement supérieur a visiblement fourni un effort appréciable en réduisant le seuil de participation à 12/20. Parallèlement, les établissements à accès limité annoncent chacun leur liste de places disponibles par spécialité, tandis que l’on attend encore que soient traités les dossiers de candidatures et révélés les seuils officiels.
Une comparaison internationale incomplète
Le ministre de l’Enseignement supérieur souligne que soumettre les établissements à accès limité à des quotas de places et à des seuils spécifiques est une norme observée à l’international. Ce qu’il ne précise pas, en revanche, c’est l’écart majeur qui distingue le modèle marocain des modèles étrangers en matière de nombre de places offertes. Il évite par ailleurs de détailler le sort réservé à la majorité des étudiants ne figurant pas sur la liste des établissements à accès limité.
Pourtant, les chiffres officiels du ministère suffisent à illustrer deux crises profondes généralement passées sous silence : celle de l’accès limité à certaines filières et celle du décrochage universitaire.
Une part infime pour les filières à accès limité
Les chiffres révélés par le ministre de l’Éducation nationale à la suite des résultats du baccalauréat de cette année sont explicites : le taux de réussite s’élève à 66,8 %, soit 250 075 lauréats parmi 495 395 candidats. À l’issue des deux sessions (normale et de rattrapage), on prévoit que le nombre total de bacheliers atteindra 348 000.
Les statistiques du ministère de l’Enseignement supérieur précisent que pour l’année universitaire 2022‑2023, le nombre de nouveaux étudiants intégrés dans des filières à accès limité était de 39 507, et qu’il est passé à 46 976 en 2023‑2024. Ainsi, moins de 16 % des étudiants rejoignent des filières à accès limité, tandis que 250 911 étudiants sont orientés vers des filières à accès ouvert (lettres et sciences humaines, sciences juridiques, économiques et sociales, ainsi que la filière de l’enseignement traditionnel).
Malgré l’augmentation des places annoncée pour certaines spécialités, le taux d’accès limité restera peu supérieur à l’évolution constatée entre 2023 et 2024. Ce qui suggère que la crise persiste : la structure universitaire reste incapable d’élargir suffisamment son accueil aux disciplines en phase avec le marché du travail ainsi qu’avec les aspirations du pays à former des ressources humaines qualifiées, prêtes à accompagner le projet de relance économique.
Le poids du décrochage universitaire
Plus inquiétant encore, selon les chiffres officiels du ministère de l’Enseignement supérieur, une part considérable des étudiants se perdent en chemin, que ce soit parmi les filières à accès limité ou à accès ouvert.
En général, les universités publiques ont accueilli 295 108 étudiants pour l’année 2022‑2023, tandis que seulement 135 345 ont obtenu leur diplôme à l’issue de la même année. Ainsi, plus de la moitié des étudiants restants oscillent entre le redoublement, le décrochage pur et simple, ou la recherche d’autres voies de formation hors du cadre de l’université marocaine.
Le poids du décrochage malgré la sélection
Si les chiffres du décrochage concernent à la fois les filières à accès ouvert et à accès limité, la situation devient alarmante lorsqu’on observe uniquement le segment des filières à accès limité. Les données révélées par le Conseil supérieur de l’éducation et de la formation font état elles d’un écart important du taux d’abandon universitaire : 59 % dans les établissements à accès ouvert, contre 4,5 % dans les établissements à accès limité, et où 1,5 % des étudiants accusent du retard par rapport à l’obtention du diplôme dans les délais légaux. Mais ces chiffres datent de plus d’une décennie, concernant les années universitaires 2009‑2010 et 2012‑2013. Il est fort probable, en l’absence de nouvelles données, que ce taux ait augmenté dans les établissements à accès limité, du fait de la multiplication des filières, de l’élargissement du nombre d’étudiants admis, du resserrement du marché du travail ainsi que de l’accroissement notable de l’émigration vers l’étranger.
Ce phénomène est révélateur d’une double crise affectant l’université publique marocaine. D’une part, elle est incapable de garantir à des étudiants ayant obtenu d’excellentes mentions au baccalauréat une place dans des filières adaptées à leurs compétences, en invoquant des contraintes de capacité. De l’autre, elle ne parvient pas à garantir un taux de diplomation à la hauteur du potentiel des étudiants qu’elle admet, limitant ainsi la capacité du Royaume à produire le capital humain nécessaire à son émergence économique.
Le poids du déficit en ressources humaines
Les responsables des établissements universitaires invoquent systématiquement le déficit en ressources humaines ainsi que l’inadéquation entre le nombre d’enseignants et le volume des étudiants accueillis. Selon eux, la solution résiderait dans la réduction du nombre de places offertes. De leur côté, les enseignants pointent du doigt la loi de finances, incapable de créer suffisamment de postes pour répondre à la demande.
La loi qui organise l’enseignement supérieur précise ainsi que le temps de travail des enseignants est réparti en trois catégories : les Professeurs de l’Enseignement Supérieur (PES), tenus d’assurer 8 heures de cours par semaine, les Professeurs Habilités (PH) tenus à 10 heures, et les Maîtres de Conférences (MC) tenus à 14 heures. Or, la réalité est tout autre : de nombreux enseignants ne respectent pas leur quota horaire, certains ne donnant pas de cours du tout, tandis que des doctorants assurent à leur place la majeure partie des heures d’enseignement. Ce mécanisme repose sur l’espoir que l’expérience ainsi acquise servira plus tard de justificatif lors des concours de recrutement.
Officiellement, la loi réduit la charge horaire des PES et PH afin de leur laisser du temps pour la recherche. Mais celle‑ci n’est jamais évaluée administrativement, étant uniquement utilisée comme critère de promotion, jamais de contrôle.
Le cercle vicieux du blocage structurel
Conséquence de ce fonctionnement : le taux d’accès limité reste extrêmement bas, entravé par deux logiques contradictoires. Les enseignants dénoncent la surcharge des étudiants, tandis que la réalité du terrain suggère qu’une part significative du corps professoral bénéficie d’une forme de "chômage déguisé" qu’elle tente de préserver par le biais du syndicalisme, rejetant la responsabilité sur le ministère. Le résultat est une augmentation extrêmement lente du nombre de places disponibles, malgré la hausse continue du nombre de bacheliers chaque année.
L’exemple révélateur de la filière médicale
La crise devient d’autant plus évidente lorsqu’on observe la filière médicale. Les appels à la vigilance lancés par certains responsables du secteur rappellent que la fuite des compétences marocaines à l’étranger ne tient pas uniquement à des questions de rémunération ou de conditions de travail, mais repose avant tout sur le verrouillage de l’accès à des filières où ils pourraient exceller.
Il est ainsi inadmissible qu’au sein des filières à accès limité, où l’on compte à peine 40 000 étudiants, environ 9 000 ne parviennent jamais à atteindre le diplôme final. Et plus inquiétant encore, comment concevoir qu’à l’international, un étudiant ayant obtenu une moyenne supérieure à 14 au baccalauréat ne trouve pas de place lui garantissant une formation de haut niveau ?
Le poids de la discrimination sociale
Le ministre de l’Enseignement supérieur insiste sur l’universalisme du phénomène de sélection, estimant qu’il s’agit d’une norme partagée par toutes les institutions à accès limité à l’international. Pourtant, il omet de rappeler que le poids de la sélection, ainsi que les taux de décrochage, diffèrent radicalement d’un pays à l’autre. Et surtout, qu’au Maroc, elle bénéficie avant tout à une frange favorisée de la population. Les plus aisés choisissent souvent de fuir le cadre universitaire public en rejoignant des établissements privés ou des institutions à l’étranger, tandis que les étudiants pauvres et de la classe moyenne voient leurs aspirations compromises par un système incapable de les accueillir