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Du gouvernement des réformes à l’exigence des résultats : après la confiance, l’heure des comptes – Par Aziz Daouda
De Benkirane à El Othmani, d’Akhannouch à El Mansouri, les équipes changent, les priorités se recomposent et les promesses se renouvellent. Une même question traverse pourtant ces alternances : à quel moment l’ambition affichée se traduit-elle par une amélioration tangible de la vie quotidienne ?
Après l’investiture du gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri, Aziz Daouda examine les ambitions du programme 2026-2031 à l’épreuve des engagements électoraux et des attentes des Marocains. Pouvoir d’achat, emploi, santé, éducation, moralisation de la vie publique, la liste est longue : au-delà des objectifs chiffrés et des promesses renouvelées, l’enjeu réside dans leur traduction en résultats concrets. Une analyse qui rappelle que la confiance parlementaire ne constitue pas un blanc-seing et que le véritable jugement viendra de l’amélioration des conditions de vie.

Aziz Daouda
En présentant, lundi 19 octobre, sa déclaration gouvernementale devant les deux Chambres du Parlement, Fatima Ezzahra El Mansouri a ouvert une nouvelle séquence politique. Trois jours plus tard, la Chambre des représentants accordait sa confiance à son gouvernement par 204 voix contre 127.
L’investiture est acquise. Mais la confiance parlementaire, aussi nécessaire soit-elle, ne constitue ni un bilan ni une garantie de réussite.
De Benkirane à El Othmani, d’Akhannouch à El Mansouri, les équipes changent, les priorités se recomposent et les promesses se renouvellent. Une même question traverse pourtant ces alternances : à quel moment l’ambition affichée se traduit-elle par une amélioration tangible de la vie quotidienne ?
Les débats qui ont précédé le vote de confiance ont donné à cette interrogation une acuité particulière. Derrière les échanges parfois vifs entre la cheffe du gouvernement et les dirigeants de l’opposition, une exigence s’est imposée : le Maroc n’a pas seulement besoin d’un nouveau programme. Il attend que les engagements politiques deviennent des résultats mesurables, accessibles et équitablement répartis.
Le mandat d’El Mansouri a donc commencé.
Une confiance acquise, des attentes ouvertes
Une déclaration gouvernementale est un exercice de projection. Elle dessine un horizon, hiérarchise les urgences et propose une lecture des difficultés du pays. Elle est aussi un acte de persuasion : chaque nouvel exécutif doit convaincre qu’il dispose, sinon de toutes les réponses, du moins d’une méthode plus efficace que celle de ses prédécesseurs.
L’exercice n’a pas été sans hésitations pour la nouvelle cheffe du gouvernement. Les yeux souvent rivés sur son texte, tantôt détendue, tantôt crispée, Fatima Ezzahra El Mansouri a livré une prestation parfois heurtée, ponctuée de quelques traits d’humour à la marrakchie. Mais ni l’aisance à la tribune ni les accrocs de lecture ne préjugent de la capacité à gouverner. L’épreuve décisive commence après le discours, lorsque les engagements doivent devenir des décisions, puis des services effectivement rendus.
Le débat parlementaire a permis de dépasser la seule mise en scène de ce premier exercice. La majorité a défendu un programme destiné à répondre aux attentes sociales et économiques des Marocains. L’opposition, notamment le Parti de la justice et du développement, a contesté la précision de plusieurs engagements, leur calendrier et les moyens financiers nécessaires à leur concrétisation. Elle a également dénoncé l’absence de certaines promesses électorales ou leur reformulation en termes moins contraignants.
La discussion n’a donc pas opposé de simples partisans et adversaires du gouvernement. Elle a posé une question fondamentale : que vaut une promesse sans échéance précise, sans financement identifiable et sans obligation de rendre compte ?
Le vote de confiance a tranché la question institutionnelle. Il n’a pas clos le débat sur l’efficacité du programme.
Des priorités différentes, une même épreuve
Dans le récit des programmes successifs, Abdelilah Benkirane a incarné le temps des réformes structurelles, de la maîtrise des équilibres financiers et de la promesse de moralisation de la vie publique. Saad Eddine El Othmani a inscrit son action dans la continuité des chantiers engagés. Avec Aziz Akhannouch, l’investissement, la croissance, l’emploi et la protection sociale ont occupé le centre du discours gouvernemental.
Ces orientations ne sont pas nécessairement contradictoires. Assainir les finances publiques, soutenir l’activité économique et renforcer la solidarité peuvent relever d’une même construction. Encore faut-il que leur articulation soit cohérente et leurs effets perceptibles. Un équilibre budgétaire ne dit rien, à lui seul, de la qualité d’un service public. Un investissement annoncé ne renseigne pas sur les emplois réellement créés. Une couverture sociale élargie ne garantit pas l’accès effectif aux soins.
Le gouvernement El Mansouri reprend une partie de cet héritage, ce qui est à son honneur, tout en affichant une ambition de transformation. Son programme 2026-2031 vise notamment une croissance annuelle moyenne de 5%, une inflation contenue autour de 2% et une dette publique ramenée à 62% du PIB à l’horizon 2031.
Ces objectifs donnent un cap. Ils permettront aussi de mesurer l’écart entre les ambitions et les réalisations. Mais ils ne peuvent être appréciés indépendamment de leur traduction sociale. Une croissance de 5% qui ne crée pas suffisamment d’emplois, ne relève pas les revenus et ne réduit pas les inégalités territoriales ne répondra pas aux attentes des citoyens.
Le véritable enjeu est de faire de la performance économique un instrument d’amélioration des conditions de vie, et non une fin en soi.
À la tête du gouvernement, Fatima Ezzahra El Mansouri devra préciser ce qui sera poursuivi, ce qui sera corrigé et comment l’action publique gagnera en efficacité.
Car l’alternance ne remet pas les compteurs à zéro. Un nouvel exécutif hérite d’institutions, de contraintes, de projets en cours et d’engagements inachevés. Il doit prouver sa capacité à transformer cet héritage, plutôt qu’à s’en réclamer ou à s’en défausser selon les circonstances.
Le citoyen ne vit pas dans les indicateurs
La difficulté commence lorsque le langage de l’action publique ne rencontre plus celui de l’expérience quotidienne. L’administration parle de dispositifs, de taux de réalisation, de crédits mobilisés et de bénéficiaires inscrits. Le citoyen juge à partir de questions plus immédiates : obtient-il un rendez-vous médical dans un délai acceptable ? Son enfant apprend-il dans de bonnes conditions ? Une démarche administrative exige-t-elle encore plusieurs déplacements ? Un diplôme ouvre-t-il une perspective professionnelle ?
Ces deux manières d’évaluer ne doivent pas s’opposer. Les indicateurs sont indispensables à la conduite des politiques publiques. Mais ils perdent leur portée lorsqu’ils servent davantage à mettre en scène l’action qu’à en mesurer les effets.
Il faut donc distinguer ce qui est engagé de ce qui est accompli. Un budget voté n’est pas un service rendu. Une convention signée n’est pas un projet achevé. Une plateforme numérique n’est pas nécessairement une procédure simplifiée. L’ouverture d’un droit ne garantit pas la possibilité d’en bénéficier.
C’est dans cet écart que se joue une part essentielle de la confiance. Lorsque la communication célèbre une avancée que l’usager ne retrouve pas dans son parcours, elle produit l’effet inverse de celui recherché. Le problème ne tient alors plus seulement à l’insuffisance d’une prestation : il touche à la crédibilité de la parole publique.
Certains responsables, mal conseillés par des professionnels de la communication, finissent par confondre la présentation de l’action avec l’action elle-même. Ils privilégient la cosmétique au détriment de l’efficacité. Ils finissent toujours par le payer cher.
Le pouvoir d’achat, premier juge du programme
Les débats parlementaires ont remis au centre une préoccupation qui ne souffre aucun détour : le pouvoir d’achat.
Les Marocains n’évaluent pas leur situation économique à travers les seuls taux de croissance ou les équilibres macroéconomiques. Ils la mesurent au marché, à la facture d’électricité, au coût du logement, aux frais de transport et à ce qu’il reste à la fin du mois.
Le programme El Mansouri annonce plusieurs mesures : amélioration de l’approvisionnement des marchés alimentaires, réforme des circuits de commercialisation, aide ciblée sur la facture d’électricité pour les ménages éligibles, réforme progressive de l’impôt sur le revenu et augmentation des aides sociales directes.
Le gouvernement prévoit notamment de porter l’aide sociale directe de 500 à 1 000 dirhams à la fin de la législature. C’est précisément ce calendrier qui a suscité des critiques. Une aide annoncée pour la fin d’un mandat ne répond pas de la même manière aux besoins d’une famille qui peine aujourd’hui à boucler ses fins de mois.
Il faut donc apprécier les mesures selon leur montant final, leur calendrier et le nombre de personnes qui pourront réellement en bénéficier.
Il en va de même pour la réforme de l’impôt sur le revenu. Le parti de la cheffe du gouvernement avait promis de le ramener à 20%. Le programme évoque désormais un taux de 30% à l’horizon 2030. Or 20% ne sont pas 30%. Les Marocains en discutent déjà, et ils s’en souviendront. Une promesse électorale ne doit pas se transformer, une fois le pouvoir obtenu, en simple orientation générale.
Une baisse de la pression fiscale sur les revenus du travail peut soutenir la consommation, encourager la déclaration des rémunérations et dynamiser l’activité. Mais ses effets sur les recettes publiques dépendent de conditions précises et d’une mise en œuvre rigoureuse. La parole politique doit donc être claire : annoncer, chiffrer, planifier et rendre compte.
Des droits, mais aussi des devoirs
Aucune réforme ne peut réussir sans l’engagement des citoyens. L’exigence de résultats ne saurait être unilatérale. Si l’État doit rendre des comptes sur l’emploi, la formation, la santé et l’accès aux opportunités, le citoyen a lui aussi des responsabilités à assumer.
On ne peut réclamer durablement du travail tout en laissant subsister, dans l’agriculture, le bâtiment, l’industrie, l’hôtellerie ou les services, des besoins de main-d’œuvre non pourvus. Comment demander un emploi lorsque des secteurs entiers peinent à recruter ? Comment prétendre à une insertion professionnelle lorsque certaines activités, pourtant rémunératrices et formatrices, sont regardées avec dédain ?
Un jeune Français peut aller faire les vendanges sans que cela soit perçu comme une humiliation sociale. Le jeune Marocain pense rarement à la cueillette des olives ou aux travaux agricoles saisonniers, alors même qu’ils peuvent offrir un revenu, une expérience et une voie vers d’autres opportunités.
Il faut réhabiliter la valeur du travail sous toutes ses formes, y compris manuel et saisonnier, et combattre l’idée qu’un emploi digne se limite à un bureau, à un statut ou à une administration. Cela suppose aussi d’interroger le rêve d’émigration, qui ne doit pas devenir l’horizon exclusif d’une génération. Partir peut-être un choix ; cela ne saurait remplacer la construction d’un projet dans son propre pays.
Le gouvernement annonce vouloir former chaque année 100 000 jeunes selon les besoins des entreprises et permettre à environ 100 000 autres de bénéficier d’une première expérience professionnelle. Ces objectifs ne prendront sens que si les formations débouchent sur des emplois réels, si les compétences correspondent aux besoins économiques et si les entreprises offrent des perspectives durables.
Former pour former ne suffit pas. Inscrire des jeunes dans un programme ne signifie pas les insérer professionnellement. Il faut mesurer les résultats, suivre les parcours et corriger les dispositifs qui ne produisent pas les effets attendus.
L’État a le devoir d’offrir des perspectives ; le citoyen a le devoir de s’en saisir avec sérieux, discipline et ambition. Mme la cheffe du gouvernement a manqué l’occasion de marteler davantage cette exigence dans son premier discours, sans doute le plus suivi de sa carrière.
Entendre les députés réclamer un « emploi décent » ne suffit pas. Encore faut-il préciser ce que recouvre cette notion, souvent invoquée sans définition claire. Où commence le travail décent et où s’arrête celui qui ne le serait pas ? Réduire la dignité au statut, au bureau ou à la fonction publique revient à disqualifier des activités essentielles : agricoles, artisanales, industrielles ou saisonnières qui font vivre des milliers de familles. Il n’y a pas, en réalité, des travaux indignes et d’autres dignes : il y a des conditions de travail à améliorer, des rémunérations à rendre justes, une protection sociale à garantir et une reconnaissance à restaurer. L’État doit agir sur ces éléments. Mais les jeunes doivent aussi accepter que la première expérience professionnelle, même modeste, manuelle ou saisonnière, puisse être un point de départ et non une humiliation. Distribuer des aides à l’insertion est une chose ; en faire un droit pérenne sans exigence d’effort, de formation ou de parcours vers l’emploi risquerait de créer une dépendance plutôt qu’une émancipation.
Cette responsabilité individuelle ne doit jamais exonérer les pouvoirs publics de leurs obligations. On ne peut demander aux jeunes de s’adapter à l’économie sans se préoccuper de la qualité de la formation, de l’accessibilité des emplois et de la dignité des rémunérations.
La moralisation : des paroles aux actes
Un autre enseignement des débats concerne la lutte contre la corruption, les conflits d’intérêts et les pratiques de rente.
Le programme gouvernemental annonce l’incrimination de l’enrichissement illicite, le renforcement des obligations de déclaration de patrimoine, la sanction des conflits d’intérêts, le contrôle des marchés publics et une action contre les monopoles. Il prévoit également de réserver légalement 30% de la valeur des marchés publics aux PME marocaines.
Ces annonces touchent à un problème central : la confiance dans les institutions ne peut se construire si les citoyens ont le sentiment que les règles ne s’appliquent pas également à tous.
La moralisation de la vie publique ne se réduit toutefois pas à l’adoption de nouveaux textes. Une loi n’est efficace que si elle est applicable, si les contrôles sont effectifs et si les infractions établies donnent lieu aux suites prévues. Les problèmes ne résident pas seulement dans les règles, mais dans les usages. Voter une loi ne règle pas forcément un problème ; elle peut même en créer de nouveaux si son application n’est pas pensée.
Faciliter l’accès des PME aux marchés publics peut élargir la base productive, soutenir l’emploi et mieux répartir les opportunités. Encore faut-il que les procédures soient transparentes, que la concurrence soit respectée et que les entreprises disposent des capacités nécessaires pour exécuter les contrats.
L’opposition a raison de demander des précisions sur les moyens d’application et le calendrier. La majorité ne peut se contenter d’applaudir des intentions qu’elle devra elle-même traduire en actes.
Gouverner, c’est organiser l’exécution
Réclamer des résultats ne signifie pas nier le temps nécessaire aux transformations. Une réforme de l’école, de la santé ou de l’administration ne peut être jugée à l’aune de ses seuls premiers mois. Il serait tout aussi réducteur d’attribuer au gouvernement chaque difficulté économique ou chaque défaillance institutionnelle.
Mais la complexité ne saurait devenir un alibi permanent. Elle impose une méthode rigoureuse : hiérarchiser les priorités, attribuer clairement les responsabilités, fixer des échéances, rendre des comptes et mesurer les écarts entre objectifs et réalisations.
Une ambition qui mobilise plusieurs administrations doit avoir un pilotage identifiable. Un chantier retardé appelle une explication précise. Un dispositif inefficace doit pouvoir être corrigé sans que cette correction soit vécue comme un désaveu politique.
La rupture la plus utile ne réside pas dans l’annonce répétée de nouveaux départs, mais dans la capacité à identifier les blocages et à les lever. Gouverner ne consiste pas seulement à décider ce qu’il faudrait faire. C’est réunir les conditions pour que ce qui a été décidé soit réellement réalisé.
La responsabilité politique commence avec l’engagement. Elle se mesure dans l’exécution.
La continuité n’est pas l’immobilisme
Chaque majorité cherche à affirmer sa singularité. Mais un pays ne peut reconstruire ses politiques publiques à chaque changement d’équipe. La continuité des objectifs de long terme est une exigence de sérieux, à condition qu’elle ne serve pas à reconduire les mêmes insuffisances.
Il faut distinguer la stabilité du cap de la rigidité des méthodes. Poursuivre un objectif ne signifie pas sanctuariser les instruments censés permettre de l’atteindre. Une procédure inefficace doit être revue. Un programme mal ciblé doit être réorienté. Une dépense sans effet probant doit être réexaminée.
Reconnaître la pertinence d’un chantier engagé par un prédécesseur n’affaiblit pas un gouvernement. Admettre qu’une mesure doit être corrigée ne ruine pas son autorité. Ces deux attitudes témoignent d’une même maturité : faire passer l’utilité publique avant la propriété politique des réformes.
La nouveauté ne réside pas toujours dans un programme inédit. Elle peut tenir à une autre manière de conduire un chantier ancien : plus coordonnée, plus transparente et plus attentive à ses destinataires.
École et santé : deux tests décisifs
Les débats ont également remis en évidence la place des services publics dans la relation entre l’État et le citoyen.
En matière d’éducation, le gouvernement vise à porter à au moins 80% la proportion d’élèves maîtrisant les apprentissages fondamentaux d’ici 2031, et à atteindre le zéro décrochage scolaire à l’horizon 2030. Ces ambitions devront être évaluées à partir des acquis réels des élèves, de la réduction des inégalités entre établissements et territoires, de la formation des enseignants et des moyens effectivement mobilisés.
Un premier chantier s’impose : évaluer l’efficacité de l’agence chargée de la lutte contre l’analphabétisme, dont les résultats restent insuffisants au regard des besoins. Le dernier recensement l’a montré : la situation ne s’améliore pas à la hauteur des enjeux. Nombreuses sont les agences spécialisées, gourmandes en budgets, dont l’efficacité mérite d’être sérieusement interrogée.
Dans la santé, l’amélioration de l’offre de soins, la réorganisation des parcours des patients, la prise en charge des urgences et la réduction des disparités territoriales figurent parmi les priorités annoncées. Là encore, les chiffres ne suffiront pas. Il faudra savoir si les citoyens accèdent plus rapidement à un médecin, si les hôpitaux disposent des ressources nécessaires et si la qualité des prestations progresse dans les territoires les moins bien servis.
Le gouvernement a lui-même reconnu que les fruits des réformes précédentes n’avaient pas profité également à toutes les catégories sociales et à toutes les régions. Cette reconnaissance doit orienter l’action publique : il ne s’agit plus seulement d’élargir la couverture des dispositifs, mais d’en améliorer la qualité et l’impact.
Cela passe notamment par une valorisation réelle, et non cosmétique, des salaires et des conditions de travail du personnel médical. Perdre chaque année des centaines de médecins, partis exercer ailleurs alors que le pays en a besoin, est un échec que le Maroc ne peut plus se permettre.
Rendre des comptes, autrement
L’exigence de résultats ne doit se réduire ni à une compétition de chiffres ni à la recherche d’effets immédiats au détriment des transformations durables. Elle doit porter sur la quantité des progrès accomplis, mais aussi sur leur qualité, leur accessibilité et leur répartition.
Créer des emplois appelle d’autres questions : quels emplois, pour quels profils, dans quels territoires et avec quelles perspectives ? Développer une infrastructure impose de se demander qui pourra l’utiliser et à quelles conditions. Étendre un mécanisme de solidarité exige d’en examiner les effets réels sur la sécurité matérielle des ménages.
L’évaluation retrouve alors sa fonction essentielle : non pas défendre un bilan, mais comprendre ce qui fonctionne, pour qui et à quel coût.
Pour le gouvernement El Mansouri, l’enjeu sera moins de promettre davantage que de rendre ses engagements vérifiables. Dire ce qui doit changer, dans quels délais et sous quelle responsabilité. Expliquer les contraintes sans s’y abriter. Publier les avancées sans dissimuler les retards. Accepter qu’une politique soit jugée sur ses effets, et non sur ses seules intentions.
Les parlementaires de l’opposition ont un rôle essentiel à jouer. Leur mission ne consiste pas seulement à contester le programme adopté, mais à en suivre l’application, à interroger les résultats et à vérifier que les engagements annoncés ne disparaissent pas dans les méandres administratifs.
La majorité, elle, ne peut considérer le vote de confiance comme un blanc-seing. Les 204 voix favorables ont permis au gouvernement de franchir l’étape constitutionnelle. Elles créent aussi une responsabilité politique : soutenir les réformes, contrôler leur exécution et assumer les choix opérés.
Le premier grand rendez-vous : le budget
L’examen du projet de loi de finances pour 2027 constituera l’une des premières occasions de vérifier la cohérence entre les engagements du programme et les moyens réellement affectés à leur réalisation.
Les ambitions en matière d’emploi, de pouvoir d’achat, de santé, d’éducation et de protection sociale doivent se retrouver dans des choix budgétaires identifiables. Il faudra examiner les ressources mobilisées, les dépenses prioritaires, les arbitrages retenus et leurs conséquences sur les équilibres publics.
Un programme peut être généreux dans ses intentions et contraint dans son financement. C’est précisément pour cela que le budget importe : il oblige à passer du discours aux arbitrages, des objectifs aux moyens et des promesses à la hiérarchie des urgences.
Le gouvernement vise une croissance moyenne de 5%, un déficit budgétaire maintenu autour de 3% du PIB et une réduction progressive de l’endettement. Ces objectifs devront être conciliés avec les besoins d’investissement, les engagements sociaux et les aléas économiques. Il ne s’agit pas de présumer qu’ils sont impossibles, mais d’exiger que leur cohérence soit démontrée et que les résultats soient suivis dans la durée.
Après le vote, la responsabilité
Le vote du 22 octobre marque une étape. Il ne doit pas être confondu avec l’aboutissement du travail politique.
Dès les premiers mois de cette nouvelle législature, les Marocains attendront des signes concrets : une amélioration de leur pouvoir d’achat, des perspectives professionnelles pour les jeunes, des soins plus accessibles, une école qui transmet mieux les savoirs et une administration qui respecte le temps du citoyen.
L’action gouvernementale devra également rester fidèle aux engagements électoraux des partis composant la majorité. Les coalitions sont nécessaires à la stabilité politique, mais elles ne doivent pas devenir le moyen de diluer les promesses formulées devant les électeurs. Chaque formation devra expliquer ce qu’elle a obtenu, ce qu’elle a accepté de modifier et ce qu’elle entend défendre.
La promesse de ramener l’impôt sur le revenu à 20% ne peut rester suspendue au bon vouloir des circonstances. Elle doit faire l’objet d’une clarification et d’un calendrier. Il en va de même pour les autres engagements qui ont contribué à mobiliser les électeurs.
La cheffe du gouvernement ne pourra pas éternellement se retrancher derrière les arbitrages de la coalition ou les contraintes de l’administration. Elle devra assumer les résultats de son équipe. Et la majorité devra assumer collectivement les décisions qu’elle aura soutenues.
Une déclaration gouvernementale ouvre un mandat. Le vote de confiance lui donne une assise constitutionnelle. Mais ni l’une ni l’autre ne dispensent d’apporter des réponses aux questions qui ont nourri le débat parlementaire.
Les joutes entre Mme la Cheffe du gouvernement et les ténors de l’opposition n’ont pas manqué de sel, de répartie et de ce charme légèrement acide propre aux grands duels parlementaires. Espérons seulement que cette belle rivalité ne se réduise pas à un match Fès–Marrakech ou Marrakech – Fès, peu importe qui reçoit, avec ballon rond, supporters survoltés et arbitre dépassé. Car le Maroc n’a pas besoin d’un derby entre deux villes, mais d’une équipe nationale : celle qui joue enfin pour le citoyen.
La confiance des députés est une condition de l’exercice du pouvoir. La confiance des citoyens, elle, se construit jour après jour.
Elle ne se décrète pas. Elle se mérite.