Le pluralisme entre la liberté d’expression et le malaise dans sa communication – Par Mohammed Noureddine Affaya

Le pluralisme entre la liberté d’expression et le malaise dans sa communication  – Par Mohammed Noureddine Affaya

La participation au débat public devient d’autant plus complexe qu’elle se heurte aujourd’hui à un phénomène nouveau et déstabilisant : la révolution numérique. Cette dernière a profondément bouleversé – et continue de bouleverser chaque jour davantage – la notion même « d’espace public », telle qu’on l’associait traditionnellement à la pluralité et à la démocratie

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Entre idéal démocratique et réalité médiatique, le pluralisme reste l’un des défis majeurs des sociétés contemporaines. Dans cette réflexion dense, Mohammed Noureddine Affaya explore les tensions qui traversent le champ de la communication au Maroc : entre la liberté d’expression et l’angoisse du vacarme numérique, entre la parole encadrée et le débat ouvert. Essayiste, philosophe, membre de l’Académie du Royaume, ancien membre de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle, il procède à une lecture critique du pluralisme à l’heure des mutations technologiques et du rétrécissement de l’espace public.

Mohammed Noureddine Affaya

Un cadre politique, mais aussi une éthique

On entend souvent dire que la démocratie est un choix politique de gouvernement fondé sur plusieurs piliers essentiels : l’adoption d’une Constitution consensuelle, la reconnaissance d’un pluralisme politique réel – et non simplement quantitatif –, l’organisation d’élections donnant naissance à de véritables institutions représentatives, ainsi que la garantie des conditions d’une alternance pacifique du pouvoir.

Cependant, ces conditions nécessaires à l’enracinement des fondements démocratiques s’inscrivent dans le cadre des choix du libéralisme constitutionnel. Pour consolider ces bases et passer à une démocratie pleinement établie, il faut intégrer l’ensemble des droits humains — économiques, sociaux, politiques, culturels et environnementaux.

La démocratie, avant tout, n’est pas qu’un système institutionnel : elle est, dans son essence, la traduction d’un mode de pensée, d’un ensemble de valeurs et d’une éthique du dialogue, de la concurrence loyale, de l’échange et du service de l’intérêt général.

Le pluralisme, socle et épreuve de la démocratie

Le pluralisme constitue le fondement même de tout régime démocratique. Les manières de le concevoir et de le gérer révèlent le degré de maturité intellectuelle, politique et institutionnelle des élites culturelles, politiques et médiatiques, qu’elles soient en charge de la gestion des affaires publiques ou aspirent à le devenir.

Mais possédons-nous la distance critique nécessaire pour comprendre le sens des discours tenus sur le pluralisme, évaluer les politiques et pratiques qui en découlent, et observer les indicateurs permettant de mesurer l’écart entre les slogans proclamés et la réalité des réformes engagées pour refonder l’espace politique sur des bases démocratiques modernes?

Sortir du monologue : vers un traitement pluraliste de l’information

Cette interrogation, teintée d’un doute légitime, s’impose : passer de l’autoritarisme à la démocratie exige de se libérer de la logique propagandiste des médias, en particulier dans la communication audiovisuelle publique, et de rompre avec la domination du récit unique — celui qui impose une seule lecture des événements, de la société, de la politique et de la culture. La démocratie authentique suppose d’adopter un traitement pluraliste de l’information, des faits et des opinions. Il s’agit d’une condition préalable à toute transition réussie vers une culture politique ouverte et partagée.

Le défi du pluralisme effectif

Nombreux sont ceux qui défendent, sur les plans philosophique et politique, le principe du pluralisme comme condition fondatrice de la démocratie. Mais suffit-il de le proclamer, notamment dans l’espace public ? Comment définir la différence des courants de pensées et d’opinion et leur représentativité ? Jusqu’où peut-on aller dans la reconnaissance des divergences, sans risquer de basculer dans une pluralité sans repères ni limites ?

Ces interrogations prennent tout leur sens lorsqu’on sait combien la mise en œuvre institutionnelle, politique et médiatique du pluralisme reste complexe. Il ne s’agit pas seulement de garantir l’équité ou l’égalité de traitement, mais de bâtir une véritable « culture publique » fondée sur des valeurs communes et des critères partagés, capables de structurer un « espace public » vivant — un espace d’enrichissement mutuel où la discussion collective, la prise de parole et la confrontation des arguments deviennent les garants de la vitalité démocratique.

La révolution digitale, un défi inédit pour la pluralité

La participation au débat public devient d’autant plus complexe qu’elle se heurte aujourd’hui à un phénomène nouveau et déstabilisant : la révolution numérique. Cette dernière a profondément bouleversé – et continue de bouleverser chaque jour davantage – la notion même « d’espace public », telle qu’on l’associait traditionnellement à la pluralité et à la démocratie. Cette transformation, aux effets encore mal maîtrisés, désoriente juristes et acteurs politiques. Même si les conditions juridiques, institutionnelles, politiques et médiatiques de gestion du pluralisme sont réunies, une mutation s’est produite dans la manière de prendre la parole et d’exprimer les courants d’idées et d’opinion.

Qu’il s’agisse des moyens de communication classiques ou numériques — ou d’une combinaison des deux —, le facteur essentiel de la « démocratie communicationnelle » réside dans l’information, la consultation, la participation et le pluralisme. Ces dimensions s’exercent dans des rapports variables entre citoyens et décideurs, selon la nature et l’intensité des contextes politiques.

C’est pourquoi le législateur marocain, en réfléchissant au pluralisme, l’a articulé à la question de la représentativité, afin d’assurer une certaine cohésion sociale. Il y a ajouté le principe de « l’importance » : celle qu’occupe un parti ou un courant intellectuel dans la société. En outre, il a lié la conception et l’application du pluralisme dans le domaine audiovisuel au principe du service public. Or, l’expérience a montré que l’approche purement normative du pluralisme, bien que nécessaire, demeure insuffisante. Le pluralisme est une réalité complexe, au croisement d’enjeux juridiques, politiques, socioculturels et médiatiques. Il exige une conscience collective adaptée à cette complexité, ainsi qu’un engagement commun pour en comprendre toutes les dimensions, notamment dans les pratiques audiovisuelles et numériques.

Un pluralisme fragilisé par le rétrécissement politique

Cette conscience législative, née d’une période d’ouverture au début des années 2000, s’est progressivement rétrécie au fil des dernières années. Le pluralisme s’en trouve affaibli, tandis que la parole publique reste trop souvent encadrée, voire suspendue. Or, la participation au débat démocratique repose précisément sur la remise en question et la confrontation argumentée, afin d’éviter les positions tranchées, manichéennes ou extrémistes. Le pluralisme, par essence, s’oppose à toute forme d’exclusion ou de radicalisme.

Entre ouverture et recul : la parole publique en suspens

Cette évidence mérite d’être rappelée dans un contexte où tout semble « suspendu » ou provisoire au Maroc. Les décisions oscillent entre ouverture et repli, dans une atmosphère de constante hésitation — parfois même de marchandage ou de pressions multiples. Ce climat rend urgente la reconstruction d’espaces de communication capables d’assurer un véritable traitement pluraliste de l’information. Il s’agit de médias ayant le courage d’enquêter sur les mécanismes de décision, de donner la parole aux différents acteurs et de refléter la diversité réelle des courants d’opinion — et non une pluralité de façade, où ceux qui s’expriment peinent souvent à représenter une différence authentique.

Sortir du récit unique

Si le pluralisme est avant tout une question culturelle et l’expression de convictions démocratiques, il se heurte encore à de fortes résistances. Il peine à s’extraire du cercle du récit unique, de la logique de la propagande, du « consensus mou » et de l’absence d’un traitement pluraliste de l’information et de l’actualité par les médias eux-mêmes.

Cette réalité soulève une question fondamentale : comment concevoir l’implication des médias — écrits, audiovisuels et numériques — dans le développement du débat public, la diffusion d’une culture citoyenne et la participation des citoyens à la construction des décisions politiques et sociales ?

Gérer la pluralité dans des sociétés en transition

La gestion du pluralisme devient problématique lorsqu’on évite de poser ces questions. Les périodes de transition, marquées par des avancées et des reculs, exacerbent ce que l’on appelle les « nœuds conflictuels » : héritages des décennies de contrôle et de soumission. Ces nœuds résident au cœur de toute société — dans la lecture de l’histoire, la place de la religion, la diversité linguistique ou la condition des femmes. Les médias audiovisuels publics, en particulier, ont une responsabilité décisive dans le traitement de ces questions sensibles. Leur rôle est de les présenter de manière à renforcer la paix civile et la cohésion nationale, afin d’éviter les dérives susceptibles de compromettre les efforts de transition démocratique.

Or, ce travail se déploie dans un environnement culturel, politique et médiatique encore marqué par ce que Abdallah Laroui appelle les « obstacles à la modernisation » — un contexte où la culture démocratique demeure incomplète et fragile.

Du cadre légal à la pratique vivante

Cette conscience des enjeux est bien présente dans plusieurs références normatives marocaines : la Constitution, le dahir instituant la Haute Autorité de la communication audiovisuelle. Mais l’essentiel réside dans la mise en œuvre. L’enjeu n’est plus seulement de fixer des principes, mais de reconstruire un espace public vivant et attentif, capable de proposer un contenu médiatique et communicationnel réactif, apte à créer une véritable interaction avec un public exposé à une offre concurrentielle toujours plus diversifiée — notamment avec la prolifération des débats sur les plateformes en ligne, les podcasts et les web-télévisions.

C’est tout un élan nouveau qu’il faut insuffler, pour transformer le cadre légal en dynamique concrète, et résister à la résignation face aux contraintes du réel sous prétexte que le changement est difficile ou impossible.

Il devient essentiel de protéger le service public audiovisuel des rivalités partisanes ou des affrontements identitaires, quelles qu’en soient les justifications. Dans les démocraties matures, le consensus s’est imposé : le service public doit être soustrait aux luttes politiques et à la propagande, et fonctionner selon un contrat fondé sur l’équité, la régulation pour servir l’intérêt général.

Cet espace doit demeurer un lieu d’expression démocratique pluraliste, capable de refléter la diversité des idées et des opinions dominantes dans la société.

Pour une parole publique lucide et pluraliste

Prendre la parole, aujourd’hui, suppose une compréhension fine des contextes de communication. Or, ceux-ci sont marqués par un vacarme croissant, par la prolifération des fausses informations et par une fragmentation inédite des supports.

Il en résulte une forme de malaise communicationnel qui empêche l’émergence d’un discours adapté à la multiplicité des espaces réels et virtuels. Ces derniers produisent désormais des phénomènes, des voix et des groupes peu disposés à la confrontation argumentée et manquant de la rationalité nécessaire au débat public.

D’où l’urgence de restaurer un traitement pluraliste des faits et des informations, et de redonner aux médias publics leur rôle institutionnel dans l’animation du débat national autour des grands enjeux de société et de citoyenneté.

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