Réforme de la santé : le paradoxe marocain de la mobilité des médecins – Par Dr Anwar Cherkaoui

Réforme de la santé : le paradoxe marocain de la mobilité des médecins – Par Dr Anwar Cherkaoui

Les disparités territoriales restent une réalité. Certaines provinces continuent de manquer de cardiologues, de chirurgiens, de rhumatologues, d'endocrinologues ou d'autres spécialistes

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La réforme de l’Ordre national des médecins ouvre la voie à une participation accrue des praticiens marocains établis à l’étranger à la gouvernance de la profession et, potentiellement, au fonctionnement des Groupements Sanitaires Territoriaux (GST). Mais cette évolution met en lumière une contradiction qui interpelle Anwar Cherkaoui

 

Anwar Cherkaoui

 Expert en communication médicale et de santé

Une ouverture vers la diaspora, mais des freins persistants au niveau national

Pourquoi est-il plus facile de faire venir un médecin marocain de Paris pour exercer au Maroc, alors que c’est quasiment impossible de le faire de Casablanca ou de Rabat à Errachidia ?

Les grandes réformes sont souvent révélatrices de contradictions inattendues.

Celle de l'Ordre national des médecins n'échappe pas à cette règle. À la lecture du projet de loi, un paradoxe interpelle. 

Le texte ouvre une nouvelle perspective aux médecins marocains établis à l'étranger.  Il leur accorde une place dans la future gouvernance ordinale et laisse entrevoir la possibilité pour les Groupements Sanitaires Territoriaux (GST) de recourir à leurs compétences afin de répondre à des besoins spécifiques du système de santé national.

Si cette orientation est confirmée par les textes d'application, le Maroc franchira une étape importante en favorisant une mobilité internationale de ses compétences médicales.

Mais, dans le même temps, une question demeure sans réponse : pourquoi un médecin marocain exerçant à Paris, Bruxelles ou Montréal pourrait-il intervenir dans un GST au Maroc, alors qu'un médecin libéral installé à Casablanca, Fès ou Marrakech ne peut toujours pas exercer librement et de façon pérenne dans une autre région du Royaume sans se heurter aux contraintes ordinales ?

Le contraste est saisissant.  La mobilité internationale semble appelée à se développer, tandis que la mobilité nationale demeure limitée.

Cette situation paraît d'autant plus paradoxale que les Groupements Sanitaires Territoriaux ont précisément été conçus pour réduire les inégalités d'accès aux soins et assurer une meilleure répartition des ressources médicales.

Faire circuler les compétences là où les besoins sont les plus urgents

Les disparités territoriales restent une réalité.  Certaines provinces continuent de manquer de cardiologues, de chirurgiens, de rhumatologues, d'endocrinologues ou d'autres spécialistes, alors que les grands centres urbains concentrent une part importante des compétences.

Dans ces conditions, pourquoi ne pas permettre à un spécialiste exerçant en libéral de consacrer régulièrement une ou deux journées par semaine à une province voisine confrontée à une pénurie, tout en conservant son inscription auprès de son Ordre régional d'origine, dans un cadre juridique transparent et sécurisé ?

Une telle évolution ne remettrait pas en cause les Ordres régionaux. Elle constituerait au contraire un puissant levier de solidarité territoriale, d'optimisation des compétences disponibles et d'amélioration de l'accès aux soins pour les populations les plus éloignées.

La véritable modernisation du système de santé ne consiste pas uniquement à attirer les compétences marocaines de la diaspora. Elle suppose également de lever les obstacles qui empêchent les compétences déjà présentes sur le territoire national de répondre rapidement aux besoins des régions les moins dotées.

Au fond, le débat dépasse largement la seule organisation de l'Ordre des médecins. Il pose une question essentielle : le Maroc veut-il un système où les médecins demeurent administrativement rattachés à un territoire, ou un système où les compétences circulent librement, chaque fois que l'intérêt des patients l'exige ?

À l'heure où le Royaume s'apprête à faciliter la mobilité internationale de ses médecins, maintenir des barrières administratives à leur mobilité nationale constituerait une contradiction difficile à justifier.

La réussite de la réforme sanitaire se mesurera moins à la capacité de faire venir des médecins de l'étranger qu'à celle de permettre aux médecins déjà présents au Maroc d'aller, simplement et efficacement, là où les citoyens ont le plus besoin d'eux.

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