De l’expérience de la presse indépendante au Maroc

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couv-medlaoui

Arri?re plan g?n?ral

Avec les changements socio-?conomiques qui d?clenchent, sur le plan politique, une ?volution et un cheminement vers un syst?me d?mocratique, avec ce que ce syst?me implique en termes d??mergence de l?opinion publique en tant que nouvelle instance d?influence sociopolitique, la presse acquiert une importance de plus en plus pr?pond?rante dans la soci?t?. C?est ainsi que cette derni?re fonction communicationnelle moderne est n?e dans les soci?t?s occidentales ? l?aube de leurs cheminements divers vers la d?mocratie, ? l?instar mutatis mutandis de la fonction des orateurs dans la d?mocratie antique en Gr?ce par exemple. Dans les deux cas, cette fonction forme l?opinion du publique de l?ensemble du public ayant le statut de citoyen, et l?informe de tout ce qui concerne la gestion des affaires publiques.

Ainsi, avec les premiers grands changements socio-?conomiques, socioculturels et intellectuels qui ont d?clench? lesdits cheminements vers les d?mocraties modernes dans le monde euro-am?ricain, les politiciens r?formateurs (De Condorcet, Gambetta, par exemple) ont accord? une grande importance ? la fonction et au r?le de la presse dans le processus d?engagement de la soci?t? dans un syst?me d?mocratique et dans l?exercice de la d?mocratie. Le mod?le du droit historique et des pr?rogatives h?rit?es ayant ?puis?, avec l??volution, toutes ses potentialit?s et ces capacit?s ? assurer la coh?sion sociale, un autre droit lui succ?de, et a besoin d?instances et de m?canismes pour fonctionner; c?est le droit de la m?ritocratie comme base d?octroi, ? titre individuel, de pr?rogatives circonscrites, non d?l?gables et encore moins l?gables, mais plut?t r?vocables. Ce nouveau droit, ?tabli sur des principes ?thiques et philosophiques nouveaux, instaure de nouveaux crit?res pour rejoindre l??lite de la soci?t?. Ces crit?res remplacent les anciens crit?res d?appartenance pr??tablie ? cette ?lite en vertu de la seule appartenance ? une classe de familles. Le dernier syst?me est socialement verrouill? ? telle enseigne que m?me les aventuriers les plus audacieux et talentueux n?y ont pas de chance d?entrer dans l?ar?ne politique ? moins qu?ils ne se forgent, de toutes pi?ces, des identit?s frauduleuses de lignage noble. C?est ce qu?a fait par exemple, au Maroc, il y juste un si?cle, l?aventurier Jilali Zerhouni dit Rougui Bouhmara, qui s?est fait passer pour un prince, fils obscur pr?tendu de roi Moulay Hassan-I, pour s?entourer des foules m?contentes entre Taza et Selouane et disputer militairement la l?gitimit? au pouvoir central du royaume au temps tumultueux de Moulay Abdelaziz et Moulay Abdelhafid. La presse des puissances europ?ennes de l?aube coloniale lui a vite donn? la parole (voir? HYPERLINK "http://www.maghress.com/alittihad/Ici111971" Ici en ar.).

Par contre, le nouveau droit de m?ritocratie ouvre des portes et des canaux dans le tissu de l?organisme social pour l?alimentation et le renouvellement continus de l??lite. Et puisque partout l? o? il y a des crit?res comme pr?-requis, il doit y avoir ?galement des instances d??valuation, lesdits crit?res de m?ritocratie ont besoin d?instances d?arbitrage/?valuation. La plus haute instance de ce genre, dans les syst?mes d?mocratiques, est en principe l?opinion publique, telle que celle-ci s?exprime formellement ? travers le m?canisme de suffrage universel, mais aussi ? travers toutes les formes qui d?rivent de son principe (des ?lections ? diff?rents niveaux jusqu?aux concours publics sectoriels). C?est ? partir de l? que l?instrument qui cr?e et fa?onne l?opinion publique occupe sa position de pierre angulaire dans tout mod?le d??dification de la d?mocratie et de son exercice. Cet instrument l?, c?est la presse, sous toutes ses formes et avec tous ses supports d?hier et d?aujourd?hui.

Mais, comme le rel?ve Charles Bigot, parmi les professions lib?rales, le journalisme est la seule profession o? tout le monde peut s?improviser. Les journalistes modernes, tout comme les orateurs antiques, sont des individualit?s que s?octroient la mission de se m?ler aux affaires publiques sans en avoir aucun titre ni aucun mandat. Bigot estime, d?autre part, qu?? cause notamment de cela, entre autres choses, la presse fran?aise de son ?poque pr?sentait deux d?fauts fondamentaux?: l?ignorance et la frivolit? (abstraction faite du plan ?thique o? tout les m?tiers sont ?gaux en risques). Pour ce qui est de l?ignorance, on peut par exemple ?s?instituer critique artistique ou homme politique? sans qu?aucun corps professionnel ne bronche. La frivolit?, qui en est le corolaire, quoi que renforc?e ?galement par le poids de la censure ou/et de l?autocensure, se traduit par l?absence o? ?la disparition progressive des articles demandant un certain effort au lecteur, ne serait-ce que par leur longueur? (v.? HYPERLINK "http://www.ec.ubi.pt/ec/01/pdfs/bautier-roger-cazenave-fonction-de-elite.pdf" Ici). Cette ignorance et cette frivolit? d?une part, et la paresse intellectuelle qu?elle entretient d?autre part chez le lecteur, se nourrissent ainsi mutuellement, pervertissant en fin de compte la fonction de la presse comme instrument de formation d?une opinion publique citoyenne et progressive.

Contexte marocain

L?occasion qui constitue le pr?texte de l??vocation des id?es exprim?es plus haut et qui rel?vent de l?histoire sociale de la presse en tant que fonction, est celle des r?centes et nombreuses r?actions journalistiques (avril 2014) fort sensationnelles, qu?? suscit?es la parution du livre Journal d?un prince banni;? demain le Maroc, sign?: Moulay Hicham El Alaoui. Autant de r?actions caract?ris?es par l??talage subit et d?lateur, dans tous les sens, d?un sal linge dont les p?trifications s??talent sur une dizaine d?ann?es dans les coulisses de certains milieux journalistiques. Un ?talage qui enl?ve le voile sur les m?thodes suspectes et obscures par lesquelles un large pan de la presse marocaine dont on ne soup?onnait pas de fil conducteur organique, fa?onnait l?opinion publique le long d?une d?cennie.

Sur le plan de l??volution des formes et couleurs de la presse marocaine, cette ?cole journalistique a vu le jour sous l??tiquette qualificative de presse ind?pendante, par opposition ? la presse officielle et ? la presse partisane. Et c?est ainsi que l?opinion publique l?a accueillie, quoique la litt?rature des deux autres ?coles l?ait toujours cantonn?e entre des guillemets-pincettes de suspicion: presse dite "ind?pendante".

Gr?ce ? l??talage subit de ce sal linge, comme il arrive avec l??clatement interne d?un gang, beaucoup d?aspects g?n?raux et de manifestations particuliers se sont montr?s au jour comme illustrations de ce qui est mentionn? plus haut comme d?fauts d?ignorance, de frivolit? et de manque d?int?grit? morale, qui menacent souvent la profession journalistique et la noble fonction de la presse en tant qu?instrument r?gulateur de formation de l?opinion publique et d?exercice de la d?mocratie par cons?quent. Il s?est av?r? ainsi qu?une large portion du discours sur les principes de d?mocratie, de modernit? et de gouvernance rationnelle, commercialis? tout au long de cette p?riode comme autant d?efforts intellectuels r?formistes dans le sens de mettre au point de nouvelles bases de renouvellement des ?lites, des structures et du droit, sur les base de la m?ritocratie, de la qualification et de la rationalisation, n??tait au fond, d?apr?s les r?v?lations cons?cutives ? la d?sint?gration des n?uds de l??cheveau, qu?autant de slogans pervertis et d?tourn?s, qui servaient d??cran-?tiquette convenable pour le chevauchement et l?intersection de divers calculs d?int?r?t du m?me mod?le de conception d??lite ? l?ancienne. Tout un chass?-crois? ? plusieurs temps de confluences conjoncturelles d?int?r?ts de diverses parties ayant en commun le fait d?estimer avoir fait l?objet d?une injustice (nakba) de l?histoire ancienne et/ou r?cente quant aux rangs qu?elles croient ?tre les leurs par nature dans la soci?t?. Un mod?le prisonnier du pass? et qui r?duit l?histoire de la nation aux seules annales heureuses ou malheureuses de cette famille noble ou de celle-l?, selon les cas, et dont la m?thode en politique consiste, face ? "la contradiction principale", ? conclure des alliances et compromis conjoncturels obscurs et ? estomper les contradictions secondaires latentes au sein des composantes du spectre de l??lite traditionnelle quelles que soient la nature des ?tiquettes actuellement affich?es aujourd?hui par ces composantes: une ?tiquette familiale, partisane, confr?rique, ou un cocktail plus ou moins r?ussi de tout cela, d?clin?, en conformit? avec le lexique composite du temps, comme ind?pendantisme, chefferie spirituelle ou intellectualisme lib?ral, selon les positions particuli?res de chaque partie.

Sur le plan taxinomique formel toujours, force est de relever que l?une des caract?ristiques paradoxalement anachroniques qui justifient la suspicion affich?e ? propos de l?identit? de l??cole de presse dite ind?pendante, est la place centrale qu?y occupe une composante essentielle de la presse traditionnelle (officielle et partisane, d?antan), une composante abandonn?e graduellement et progressivement m?me par cette presse traditionnelle elle-m?me sous le poids de l??volution des mentalit?s. Il s?agit du composant de l??dito. C?est l? en fait un syntone qui, ne serait-ce qu?? lui seul, trahit la conception archa?que que cette nouvelle ?cole se fait de la fonction de la presse moderne. Une conception o? une telle fonction consiste ? r?fl?chir ? la place du lecteur et au nom du peuple, au lieu de se limiter ? pr?senter les faits en soumission totale aux normes professionnelles en ce qui concerne l?information et l?enqu?te et en rel?guant m?me l?analyse ? des experts ind?pendant du staff ?ditorial. Cet indice devient plus r?v?lateur de la vraie nature profonde des organes les plus influents de cette ?cole de presse lorsqu?on se rend compte de la r?p?titivit? monotone du sujet et de l?orientation de ces ?ditos. Comme s?il n?y avait pas dans le pays d?autres causes-th?matiques de fond dans des domaines sociopolitiques divers, tels que l?enseignement et l??ducation, la justice, la rente ?conomique et politique, les libert?s publiques et individuelles, les lois sur les partis politiques et les syndicats et leurs pratiques concr?tes circonstanci?es, l?universit?, la recherche scientifique et les m?dia y compris la presse professionnelle et ses pratiques, l?essentiel des ?ditos de cette ?cole de presse tourne vicieusement, comme de la r?clame, autour d?un seul sujet f?d?rateur de pr?dilection ? l?adresse d?un lectorat frustr? et paresseux que seules les grands slogans r?conforte dans sa paresse. Il s?agit du type de r?gime, abord? et pr?sent? de fa?on r?ductrice et personnalis?e. Le discours hant? par la th?matique de "r?gime" ne v?hicule jamais de contenus positifs portant sur une restructuration rationnelle de l??difice des pr?rogatives publiques en termes constitutionnels. Il pr?f?re plut?t s?attaquer syst?matiquement et cat?goriquement aux ?l?ments symboliques coutumiers de l?gitimit? de ce r?gime en soi et en tant que tel (la bay3a, la c?r?monie d?all?geance, le baisemain, le protocole en g?n?ral; v.? HYPERLINK "http://orbinah.blog4ever.com/en-arabe-1-du-protocole-a-popos-du-debat-sur-la-constituion-au-maroc-1" Ici en ar.).

Quelle est donc la diff?rence entre les pan?gyriques matinaux quotidiens d?antan d?un certain feu Moulay Ahmed Alaoui par exemple et les oracles funestes nocturnes des ?ditos de cette ?cole de presse, ind?pendante vis-?-vis de qui? Ou porte-parole de quelle partie dont elle reconnait "la voix de son ma?tre" pour que, en son nom, elle juge que tout est pourri en haut exclusivement?

Bref, c?est plut?t d?un ?Hier le Maroc? qu?il s?agit dans cette histoire; car m?me les proph?ties de l??ch?ance fatidique de 2006, qui ont tant pr?occup? les ?analystes? d?une certaine presse, appartiennent d?j? aujourd?hui au pass? (v.? HYPERLINK "http://orbinah.blog4ever.com/de-la-frenesie-prophetique-2006-au-maroc-la-curieuse-genese-d-une-hexa-mancie" Ici,). En conclusion: les aspirations des Marocains vers une soci?t? moderne, r?gie par des principes de droit constitutionnel o? les privil?ges et rentes ?conomiques et politiques n?ont pas de place, est un fait que seule une d?connexion autiste totale vis-?-vis de l?esprit de l?histoire peut rendre imperceptible. Tout l?enjeu, pour la masse des citoyens, est que celle-ci soit suffisamment avertie et vigilante afin que les slogans associ?s ? cette aspiration-l? ne soient pas pervertis et d?tourn?s pour faire les jeux des diff?rents protagonistes de ?rangs? divers, qui se disputent justement de tels privil?ges comme legs naturels, par certains commis interpos?s.