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Abidjan et la Maison des Arabes : la fin d’une époque – Par Hatim Betioui
Bien que de nouveaux établissements de grand standing soient apparus dans la capitale ivoirienne, un ancien ambassadeur arabe affirmait que le Grand Hôtel restait incomparable, « par l’esprit qui l’habite ».
Ce récit de Hatim Betioui retrace l’histoire singulière du « Grand Hôtel » d’Abidjan, devenu au fil des décennies un véritable « Maison des Arabes » grâce à l’engagement de son propriétaire, Samy Mohamed Hassan, figure emblématique de la diaspora libanaise en Côte d’Ivoire. Entre mémoire, hospitalité et attachement à deux patries, le texte explore le destin d’un lieu devenu légende et celui d’un homme partagé entre Beyrouth et Abidjan.
Hatim Betioui
L’héritage d’un hôtel chargé d’histoire
Lorsque le général Charles de Gaulle demanda au chef du protocole de la présidence française où logerait sa délégation lors de sa première visite en Côte d’Ivoire, en 1956, celui-ci répondit avec un sourire : « Dans un hôtel, Monsieur le Président, exactement comme le Grand Hôtel de Paris. »
L’établissement portant ce même nom venait alors d’être achevé dans le quartier du Plateau, cœur des affaires d’Abidjan, avec une vue imprenable sur la lagune Ébrié qui divise la capitale économique en deux rives et constitue un élément central de sa géographie.
C’est là que le général de Gaulle posera la première pierre du pont qui porte à ce jour son nom, reliant le centre d’Abidjan à ses périphéries.
Un Libanais d’Abidjan et son combat pour préserver un symbole
Samy Mohamed Hassan, issu de la communauté libanaise – ou plutôt « ivoirienne-libanaise », comme il aimait le dire – avait vu le jour en 1946 en Côte d’Ivoire. Il hérita du Grand Hôtel alors qu’il était en mauvais état, acquis dans le cadre d’un partenariat avec un autre Libanais. Mais la dégradation de la situation du pays poussa ce dernier à céder sa part en échange d’un terrain à Beyrouth.
Le septuagénaire Samy traversa les décennies en résistant aux vicissitudes politiques et économiques : années de prospérité, guerre civile, puis retour à la stabilité. La présence de plus de deux cent mille Libanais en Côte d’Ivoire dominant le commerce et les affaires aurait pu l’inciter à l’appeler ‘’laMaison des Libanais’’. Il préféra faire du Grand Hôtel un lieu unique, sunommé « la Maison des Arabes » d’Abidjan.
Dans la cour de l’hôtel se croisent ambassadeurs, hommes d’affaires et voyageurs de passage. Tous connaissent la réputation de l’établissement, que Samy présentait ainsi : « Je ne veux pas que ce soit seulement un hôtel, mais une maison pour les Arabes en terre ivoirienne. » Il en fit effectivement un centre de rencontre pour l’élite arabe d’Abidjan.
Préserver l’âme du lieu, entre tradition et modernité
En 2013, le Grand Hôtel fut entièrement rénové, sans modification extérieure, en raison de son statut patrimonial : il est considéré comme le premier véritable hôtel construit dans la ville.
Bien que de nouveaux établissements de grand standing soient apparus dans la capitale ivoirienne, un ancien ambassadeur arabe affirmait que le Grand Hôtel restait incomparable, « par l’esprit qui l’habite ».
Samy accueillait ses visiteurs avec des manaqiche au zaatar ou du foul m’dammès et ajoutait en souriant : « Cela fait partie d’une hospitalité sans laquelle l’hôtel ne serait pas lui-même. »
Une vie entre deux patries
Jusqu’à son décès, le 10 mai 2020 dans un hôpital parisien, des suites d’une longue maladie, Samy hésitait : construire un nouvel hôtel sur un terrain prêt à bâtir, ou se retirer dans son petit village du Sud-Liban ?
Je me souviens de ses paroles lors de notre rencontre à l’occasion de mon déplacement à Abidjan pour couvrir le sommet UA-UE des 29 et 30 novembre 2017. Entre deux gorgées de café noir, il m’avait confié : « Mon cœur est suspendu entre deux patries… Chacune me dispute l’autre. Beyrouth est mes racines, Abidjan mon lieu de naissance. »