société
Aie la foi… et passe la nuit avec le serpent - Par Abdelfattah Lahjomri
« Fais confiance… et passe la nuit avec le serpent » n’est pas un simple proverbe destiné à faire sourire ; il condense une longue désillusion humaine face aux apparences. Dans la vie, la bonne intention ne suffit pas à protéger de la blessure, pas plus que la pureté du cœur ne rend le monde moins prédateur.
À partir d’un proverbe populaire, Abdelfattah Lahjomri propose une réflexion profonde sur les illusions de la confiance, les formes subtiles de la tromperie et les dangers d’une innocence sans vigilance. Entre critique sociale et méditation philosophique, le texte interroge la capacité de l’individu à discerner dans un monde où le danger se dissimule derrière les apparences, et appelle à une réconciliation lucide entre la pureté du cœur et la clairvoyance de l’esprit.

Abdelfettah Lahjomri
NDLR : Selon les contextes annya ( النيّة ) peut signifier croire, avoir la foi, l’intention (ici la bonne) et même à l’occasion, naif.
À propos de la confiance, de la tromperie et du prix de l’innocence
Ce texte est né d’une expression, "دِيرْ النيّة وْبَاتْ مْعَ الحَيّة" que m’a envoyée, dans un message, mon ami le journaliste Naïm Kamal. Une formule qui s’est insinuée dans la conscience, avant de se transformer d’un simple échange entre nous en une étincelle discrète, réveillant le désir d’écrire. De cette empreinte légère, le sens a commencé à prendre forme peu à peu, jusqu’à se déployer dans cette chronique comme le prolongement d’une intuition enfouie.
Quand l’intention trahit celui qui la porte
Quelle est donc cette quiétude qui nous pousse à avoir foi en le monde, même lorsqu’il montre ses crocs ? Et quelle est cette bonne intention que l’on célèbre, si elle conduit parfois son porteur dans les bras du danger au lieu de le conduire vers le salut de l’âme ? La pureté du cœur suffit-elle à apprivoiser le poison de la vie, ou bien le monde ne lit-il pas ce qui habite les cœurs autant qu’il éprouve la vigilance des esprits ?
Et qui a dit que le serpent ne vivait que dans les étendues sauvages ? Ne rampe-t-il pas parfois dans la politique, lorsqu’il se pare des habits de la vertu ? Dans la société, lorsque l’hypocrisie se maquille en savoir-vivre ? Dans la culture, lorsque l’idée brillante dissimule son vide sous l’ornement du langage ? Et qu’est-ce que ce serpent, ici : est-ce une personne, un pouvoir, une habitude, une idée, ou bien une époque entière qui maîtrise l’art de se dissimuler sous des noms rassurants ?
Entre la bonne intention et la morsure du serpent
« Fais confiance… et passe la nuit avec le serpent » n’est pas un simple proverbe destiné à faire sourire ; il condense une longue désillusion humaine face aux apparences. Dans la vie, la bonne intention ne suffit pas à protéger de la blessure, pas plus que la pureté du cœur ne rend le monde moins prédateur.
C’est une sagesse née de l’expérience des hommes avec leurs contemporains : ceux qui portent la douceur comme un masque et cachent, sous des mots soyeux, les crocs de l’intérêt. Le danger ne réside pas toujours dans l’hostilité déclarée, mais bien souvent dans une confiance mal placée.
Cependant, aussi rude soit-il, ce proverbe n’appelle ni à la brutalité ni à la suspicion maladive. Il interroge plutôt la confiance elle-même : sur quoi repose-t-elle ? Sur la seule bonté de notre intention, ou sur une connaissance lucide de la nature de ceux qui nous entourent ?
On comprend alors que la quiétude, dans son sens le plus profond, n’est ni une soumission naïve ni un abandon dans les bras du monde. Elle est une conscience éveillée, qui sait que le bien est possible sans être universel, que la confiance est une vertu, mais qu’elle ne se dispense pas sans discernement.
La tragédie de beaucoup tient peut-être à ce qu’ils ont confondu la sérénité avec l’absence de vigilance, alors qu’elle est en réalité une réconciliation entre le cœur et l’esprit : rester pur sans être vulnérable, préserver la bienveillance sans en faire une cécité, comprendre que les hommes changent comme le temps change, et ne confier son âme qu’à ce qui a prouvé sa solidité à l’épreuve.
Ce proverbe ne méprise pas l’intention ; il la sauve de la naïveté. Il nous dit : sois bon, mais ne sois pas distrait ; sois pur, mais ne sois pas désarmé dans ta conscience. Car la vie n’épargne pas celui qui dort auprès du serpent en se fiant uniquement à la pureté de son intention.
Dormir au bord du poison
Beaucoup de gens ne craignent pas le mal manifeste ; ils craignent la solitude. C’est pourquoi ils concluent une trêve tacite avec tout ce qui les blesse. Ils ménagent, sourient, disent : « fais confiance », puis posent leur tête sur des oreillers façonnés par la complaisance.
Ainsi, le groupe produit une forme de sérénité factice, fondée non sur la résolution des tensions, mais sur leur enfouissement ; non sur l’affrontement de la laideur, mais sur son voilement. Dans les cercles, les relations, les liens de parenté et les intérêts quotidiens, beaucoup préfèrent la sécurité de leur position à la justesse du sens. L’individu devient aimable non parce que son cœur s’est élargi, mais parce qu’il redoute le prix de la franchise.
C’est là que commence une lente érosion morale : les valeurs se fanent chaque jour sous la pression de petites complicités. Le serpent, dans la société, ne se présente donc pas toujours sous les traits d’un manipulateur évident ; il peut apparaître sous la forme même de la norme lorsqu’elle étouffe la conscience. Il peut se loger dans une habitude qui honore l’hypocrisie sociale, dans une courtoisie qui sauve les apparences mais étouffe la vérité, ou encore dans une amitié fondée sur l’échange des rôles plutôt que sur celui de la sincérité.
Quand la société sacralise l’harmonie apparente au détriment de la justice intérieure, elle élève ses enfants dans un long sommeil au bord du poison, qu’elle nomme élégance, sagesse ou « compréhension du monde ». Or, la tranquillité née de la peur réciproque n’est pas une véritable tranquillité : ce n’est qu’une trêve fragile entre fragilités voisines.
Sous cet angle, le proverbe ouvre une perspective plus déroutante encore : le serpent peut revêtir l’habit d’une belle idée. Combien de discours culturels ont appris aux gens à faire davantage confiance à l’éclat des mots qu’à la réalité des faits ? Combien d’intellectuels ont transformé la rhétorique en un anesthésiant de la conscience, embellissant l’impuissance, donnant à la défaite des noms nobles, persuadant que la profondeur suffit en lieu et place de l’action, et que l’interprétation dispense de l’affrontement ?
Le danger ne réside pas toujours dans l’ignorance ; il peut aussi se cacher dans un savoir raffiné qui a perdu son intégrité intérieure. Lorsque la culture se sépare du courage, elle devient une chambre luxueuse où l’on dort avec le serpent : des livres nombreux, des analyses élégantes, des concepts scintillants, mais personne n’ose toucher la blessure à mains nues.
« Fais confiance »… mais ouvre les yeux
Le danger le plus redoutable auquel l’homme contemporain est confronté ne réside pas seulement dans la multiplication des tromperies, mais dans l’érosion de sa capacité à discerner. Les anciens craignaient le loup parce qu’ils le voyaient ; l’homme d’aujourd’hui craint moins, tant les images se sont multipliées au point que le danger en a perdu ses contours.
C’est pourquoi ce proverbe devient aujourd’hui plus philosophique que jamais : ne dors pas avec le serpent sous prétexte que ton intention est pure ; ne dors pas avec lui parce que tout le monde s’y est résigné ; ne dors pas avec lui parce que la culture l’a justifié, ni parce que la politique l’a apprivoisé, ni parce que la société l’a embelli.
Éprouve les choses à l’aune de leur effet sur ton esprit, ta raison et ta dignité, non à l’éclat de leur apparence. L’intention élève l’homme, certes, mais elle ne le dispense pas de la responsabilité de comprendre. La vie ne récompense pas toujours les cœurs blancs ; elle les éprouve et en extrait quelque chose de plus profond que l’innocence : la clairvoyance.
Celui qui ne cherche pas cette clairvoyance répète le proverbe comme une plainte contre les autres. Celui qui le comprend réellement en fait une méthode d’existence : aimer sans naïveté, faire confiance sans se livrer, participer au monde sans s’y dissoudre.
Comment la pureté du cœur nous trompe-t-elle ?
N’est-il pas troublant de confondre la pureté du cœur avec la naïveté du regard ? Comment préserver sa bonté lorsque le monde exige chaque jour d’en payer le prix ? Que reste-t-il de l’innocence lorsqu’elle devient insouciance, et que reste-t-il de la prudence lorsqu’elle se transforme en mur isolant l’âme de la vie ?
La véritable sauvegarde ne consiste-t-elle pas à connaître la nature des choses sans perdre la capacité d’aimer, à apprendre à tendre la main sans livrer les clés de son être ? N’est-ce pas rendre justice au monde que de le voir tel qu’il est, et non tel que nous le souhaitons, de lui accorder la confiance qu’il mérite, et non celle que nous dicte l’illusion ?
À méditer… et à une autre réflexion.