Asilah, de la beauté de la mémoire au désordre des murs peints - Par Youssef Tsouri

Asilah, de la beauté de la mémoire au désordre des murs peints - Par Youssef Tsouri

Une fresque murale de l’Asilah quand les ruelles de la blanche ville se transformait en une galerie vivante, où les fresques dialoguaient avec l’âme du lieu et son histoire.

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Depuis les années 1980, Asilah s’est imposée comme un modèle culturel où les fresques murales incarnaient une vision artistique harmonieuse et maîtrisée. Aujourd’hui, la prolifération anarchique des peintures sur les murs menace cet équilibre, transformant un patrimoine esthétique singulier en source de désordre visuel et posant la question urgente de sa préservation.

Par Youssef Tsouri*

Une mémoire artistique façonnée par les fresques

Dans les ruelles de la médina d’Asilah, mes promenades estivales, entamées dès le début des années 1980 et poursuivies au fil des décennies, commençaient toujours par les fresques murales. Les ruelles de la ville se transformaient alors en scènes ouvertes à l’art, me surprenant à chaque détour par une nouvelle œuvre. Je déambulais avec plaisir dans ces passages, comme si je parcourais une galerie vivante, où les fresques dialoguaient avec l’âme du lieu et son histoire.

Chaque été, ces créations donnaient le ton de la saison culturelle. La ville s’illuminait au rythme d’une créativité organisée, portée par des artistes intervenant dans des espaces définis, sous la supervision d’une direction artistique garantissant l’harmonie entre les œuvres et leur environnement.

L’acte de création devenait alors une expérience collective qui redessinait la ville, lui insufflant un souffle nouveau sans altérer son identité. Chaque fresque portait un sens, chaque mur remplissait une fonction dans cette symphonie visuelle soigneusement orchestrée.

Un projet culturel cohérent sur près d’un demi-siècle

Pendant près de cinquante ans, Asilah a constitué un projet culturel intégré, parvenant à transformer l’espace public en un langage artistique raffiné. Cette expérience singulière a fait des fresques murales un élément central d’une vision globale, structurée et cohérente, reflétant l’identité de la ville et exprimant son esprit.

Cependant, la situation actuelle suscite une réelle inquiétude. Les peintures murales se multiplient désormais de manière anarchique, en dehors de tout cadre artistique clair, sans vision esthétique cohérente ni encadrement spécialisé. Des murs sont peints ici et là, sans respect de l’identité visuelle qui a distingué Asilah pendant des décennies, ni considération pour l’équilibre entre création, goût et espace public.

Avec cette prolifération non encadrée, les fresques sont passées d’un élément de création à une source de perturbation visuelle, altérant l’un des principaux ressorts du charme de la ville.

De l’harmonie à la confusion visuelle

Ce qui fut jadis un symbole de rigueur artistique est devenu aujourd’hui l’expression d’un désordre lié à l’absence d’organisation. L’expression artistique dans l’espace public ne peut être laissée aux seules initiatives individuelles. Elle nécessite des règles claires, à l’image de l’urbanisme, qui encadre les constructions pour préserver l’équilibre général.

En l’absence de ces règles, l’initiative individuelle bascule dans le désordre, et la frontière entre création et dégradation devient floue. La liberté d’expression artistique, sans cadre, risque alors de produire l’effet inverse de celui recherché, en fragilisant l’identité visuelle collective.

Une responsabilité partagée pour préserver l’identité de la ville

Dans ce contexte, la responsabilité du conseil communal et des autorités locales apparaît centrale, non seulement en tant qu’instances de gestion, mais aussi en tant que garantes de la mémoire et de l’identité de la ville. La préservation de l’esthétique d’Asilah doit être envisagée comme une composante à part entière de la politique urbaine, avec la même exigence que celle appliquée aux règles d’urbanisme.

De la même manière qu’il n’est pas permis de construire de façon anarchique au détriment de l’équilibre urbain, il ne devrait pas être autorisé de réaliser des peintures non réfléchies susceptibles de perturber l’harmonie visuelle de l’espace public.

Cela suppose la mise en place d’un cadre réglementaire précis pour les fresques murales, définissant des critères clairs, assurant un encadrement artistique spécialisé et garantissant leur intégration dans des projets culturels structurés, à l’image de l’expérience du Moussem d’Asilah.

Un enjeu national pour la sauvegarde du patrimoine

Au-delà de l’échelle locale, cette responsabilité appelle un soutien à l’échelle nationale. La préservation de l’héritage culturel d’Asilah nécessite également l’implication du ministère de la Culture, en tant qu’institution chargée de la protection du patrimoine artistique national.

Le ministère pourrait jouer un rôle déterminant en établissant un cadre national régissant l’art dans l’espace public, tout en soutenant des programmes de mise à niveau esthétique dans les villes à forte vocation culturelle.

Asilah se trouve aujourd’hui à un tournant décisif. Elle doit choisir entre préserver son identité de ville de l’art et du goût maîtrisé, ou céder à une dérive vers le désordre et la dégradation visuelle.

*D’après le site ELAPH