société
Betty, le blasphème et nous – Youssef Aït Akdim
Ibtissam Lachgar, tente mois de prison pour un t-shirt : la militante féministe a mordu la ligne rouge. La vraie offense, c'est de la maintenir enfermée.
La condamnation de la militante féministe Ibtissam Lachgar à trente mois de prison pour avoir porté un t-shirt jugé blasphématoire relance au Maroc le débat sur la liberté d’expression et les limites du sacré dans l’espace public. Le Chroniqueur Maure, Youssef Aït Akdim entre dans ce débat qui cristallise la tension entre le droit à la provocation et la répression judiciaire, interrogeant la cohérence des réformes pénales et la promesse d’une justice proportionnée dans un État de droit.

Par Youssef Aït Akdim
La liberté de critiquer, de choquer, même de blasphémer, n'est pas une coquetterie postmoderne héritée de Mai 68. C'est le cœur de la promesse libérale. Dans De la liberté (1859), le philosophe anglais John Stuart Mill explique - avec son bon sens implacable - que censurer une opinion, c'est se priver non seulement de sa vérité éventuelle, mais aussi de la possibilité de la réfuter. CQFD.
Au Maroc, la militante féministe Ibtissam Lachgar vient de payer chèrement le fait d'avoir publié sur X (ex-Twitter) une photo d'elle portant un t-shirt où l'on pouvait lire « Allah est lesbienne ». La psychologue et militante féministe a été condamnée à trente mois de prison ferme pour « atteinte à la religion islamique ». Si la provocation était assumée, on peut penser que l'enfermer pour deux ans et demi, c'est un peu fort de café !
Le 10 août dernier, Betty a été arrêtée après une campagne de harcèlement en ligne menée par des comptes identitaires. Elle a été poursuivie, surtout, quelques heures après l'indignation publique exprimée sur Facebook par Mostafa Ramid , ancien ministre de la justice et figure du parti de la justice et du développement (PJD). Le tribunal de première instance de Rabat l'a ensuite condamné, le 3 septembre, au titre de l'article 267-5 du code pénal. Ajouté à la législation répressive en 2016 sur l'insistance du même Ramid, cet article sanctionne d'emprisonnement l'« atteinte à la religion islamique »1. Formule vague, arme juridique massue. C'est sur ce texte qu'a reposé la condamnation.
Sans revenir sur le caractère extrêmement vague de l'atteinte à la religion islamique, le choc de cette condamnation tient également au fait que le Maroc a adopté une loi sur les peines alternatives (loi 43.22), récemment entrée en vigueur et présentée comme une étape décisive vers une justice pénale plus proportionnée. Ou condamner une militante pacifique à trente mois de prison pour un t-shirt, n'envoie pas exactement le même message…
On connaît le parcours de Betty Lachgar. Depuis 2009, elle incarne une forme d'activisme vigoureux sur les libertés individuelles : pique-nique symbolique en plein ramadan, kiss-in devant le Parlement, soutien à l'accostage d'un bateau proposant des avortements. Revendiquant la désobéissance civile, elle répète que les droits et les libertés ne se donnent pas mais s'arrachent par la lutte. Ceux qui critiquent ses méthodes estiment qu'elle détourne l'attention des combats moins médiatisés : la garde des enfants, la tutelle parentale, ou le versement d'une pension alimentaire. Ce débat est légitime.
On peut trouver sa provocation inutile, excessive ou maladroite. On peut aussi juger tel slogan blessant pour une population massivement croyante. Mais ce souci esthétique ne doit pas masquer l'essentiel : une femme est privée de liberté pour un t-shirt. Là est la ligne rouge. On me dira que c'est pour sa protection, pour éviter la colère de la rue. Mais il n'existe pas de frappe préventive contre la liberté. Priver quelqu'un de liberté « pour le/la protéger », c'est infantilisant et hypocrite. Dans le cas présent, la justice ne protège pas Betty, elle la punit. Et elle envoie surtout un message : voici la limite, franchisez-la et vous serez broyés.
C'est ici que l'analyse d'un intellectuel américain m'est revenu en mémoire. Ross Douthat, éditorialiste conservateur du New York Times , catholique pratiquant et auteur de plusieurs essais sur la religion dans les sociétés modernes, a commis en 2015 une chronique éclairante : « The Blasphemy We Need », juste après le massacre de Charlie Hebdo . Son argument central est que, dans une démocratie libérale, le blasphème n'est pas un luxe, mais une nécessité. Le raisonnement de Douthat peut se résumer ainsi :
- La liberté d'expression doit couvrir les propositions les plus impopulaires. Interdire une opinion parce qu'elle choque ou offense, revient à détruire le mécanisme qui permet de la contredire.
- Le blasphème est particulièrement critiquable. Parce qu'il touche au sacré, il porte une pression sociale et politique intense, parfois violente. C'est le type de discours le plus exposé à la censure.
- Conclusion : plus une parole est risquée pour celui qui la prononce, plus il est impératif de la défendre. Si l'on accepte qu'une menace - de violence, de lynchage ou de prison - puisse faire taire une voix, on reconnaît aux intimidateurs un droit de veto sur la parole publique. À ce moment-là, écrit Douthat, « ce n'est plus vraiment une civilisation libérale ».
Ce syllogisme est simple et redoutable à la fois. Et il s'applique, je crois, à notre affaire. On peut critiquer Betty et contester ses méthodes, juger ses slogans contre-productifs. C'est du blâme, et il est légitime. Mais ce n'est pas la même chose que de la condamner à la prison. Le syllogisme de Douthat nous invite à distinguer entre jugement moral et sanction légale.
Appliquant une loi médiocre, la justice entretient une confusion paresseuse entre critique et répression, blâme et punition. Elle montre ses muscles plutôt que d'appliquer le principe de proportionnalité. C'est pourquoi le jugement d'appel à venir est un test. Il ne s'agit pas seulement de corriger une peine manifestement excessive, qui fait de Betty une prisonnière d'opinion. Le procès en appel d'Ibtissam Lachgar est l'occasion de montrer que la réforme des peines alternatives n'est pas un slogan creux. Pour l'instant, on retient qu'au Maroc, trois mots vous vaudront trente mois au trou.
«Est puni d'un emprisonnement de six mois à deux ans et d'une amende de 20.000 à 200.000 dirhams ou de l'une de ces deux de ces deux peines seulement quiconque porte atteinte à la région islamique, au régime monarchique ou incite à porter atteinte à l'intégrité territoriale du Royaume.
La peine encourue est portée à deux ans à cinq ans d'emprisonnement et une amende de 50.000 à 500.000 dirhams ou à l'une de ses peines seulement lorsque les actes visés au premier alinéa ci-dessus sont commis soit par discours, cris ou menaces proférés dans les lieux ou réunions publiques, ou par affiches exposées aux regards du public soit par la vente, la distribution ou tout moyen remplissant la condition de publicité y compris par voie électronique, sur papier et par voie audiovisuelle.
Mettre le lien avec le titre et avec le Chroniqueur Maure dans le chapô