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CAN, succès et contradictions : le Maroc face à la rançon de la réussite ? – Par Abdelahad Idrissi Kaitouni
Apparemment nos comportements ne seraient pas dignes de ce que nous sommes devenus. D’ailleurs, un auteur, respecté et respectable a été jusqu’à dire que les réactions de certains de nos concitoyens, rappellent celles de nos voisins de l’Est. Il ne faut pas prendre cette comparaison pour une insulte. C’est tout juste la formulation d’un doute sur notre capacité à dépasser le côté émotionnel, à nous inscrire résolument dans le rationnel (Photo AFP)
Entre réussite sportive, progrès structurels et tensions émotionnelles, la CAN a agi comme un révélateur brutal des mutations profondes du Maroc et des résistances qu’elles suscitent, à l’intérieur comme à l’extérieur. Dans cette tribune, Abdelahad Idrissi Kaitouni interroge la capacité collective à assumer le succès national avec lucidité, sang-froid et maturité politique, tout en appelant à une posture de dignité, de fermeté et de tolérance face aux jalousies régionales et aux hostilités croissantes.

Abdelahad Idrissi Kaitouni
Ah, la CAN ! Elle aura été un grand succès, sur bien des plans, mais elle a connu de surprenants couacs. L’un ne va généralement pas sans les autres. Il me fallait attendre plusieurs jours pour me dégager de l’emprise de ce que je lisais sur les réseaux sociaux. Il importait que j’évite de me laisser submerger par l’émotion glanée ici et là. Maintenant, je crois que j’ai pris assez de recul pour retrouver toute ma sérénité, et je vais me risquer à faire une analyse qui ne sera pas du goût de tout le monde.
L’idée cardinale est que le Maroc change profondément. Comme le disait Bourita, le Maroc d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le Maroc d’hier. On ne peut que regretter que beaucoup de Marocains ne le réalisent pas encore. On vient de le constater amèrement avec les incidents qui ont émaillé la CAN. Apparemment nos comportements ne seraient pas dignes de ce que nous sommes devenus. D’ailleurs, un auteur, respecté et respectable a été jusqu’à dire que les réactions de certains de nos concitoyens, rappellent celles de nos voisins de l’Est. Il ne faut pas prendre cette comparaison pour une insulte. C’est tout juste la formulation d’un doute sur notre capacité à dépasser le côté émotionnel, à nous inscrire résolument dans le rationnel, et ce en toute circonstance.
Revenons à l’axiomatique de base, comme quoi le Maroc d’aujourd’hui est différent de ce qu’il était, et posons-nous la question, en quoi est-il si différent !
Il n’échappe à personne que le Maroc a connu des développements appréciables ces deux dernières décennies. S’agissant de l’économie et des infrastructures, on s’accorde à louer les grands progrès. Mais dans les autres domaines, notamment ce qui touche au social, les mutations sont très timides. Mais, l’un dans l’autre, l’opinion générale convient que le Maroc est en mode succès, notoirement.
Évidemment le mot succès est flatteur pour celui à qui cela s’applique. Mais il est en même temps porteur de risques majeurs à cause de réactions violentes qu’il fait naître chez les autres. Dans une fratrie, dans un groupe d’amis, et même un groupe d’États, le succès d’un membre suscite chez les autres un sentiment hostile, qui va de la simple envie, à une forme de défiance, et peut quelques fois culminer par une haine viscérale.
Les Marocains connaissent bien, depuis des décennies, l’animosité des Algériens qui trouvent insupportables nos progrès. À chaque succès à l’Ouest répond une animosité encore plus forte à l’Est. Cela ne nous a pas empêchés d’aller de l’avant. Avec un peu de cynisme, certains vont jusqu’à dire que leur hostilité nous donne des ailes. On ne s’est jamais mieux développé que depuis que nous tournons le dos à l’Algérie !
Il va falloir que le Maroc s’habitue à ce que ses prétentions de succès soient contrariées. Le plus proche voisin le fait avec méthode et détermination. Il est suffisamment conscient de notre trend de progrès, au point de n’avoir d’autre politique que de nous contrer.
Maintenant, il n’y a pas que l’Algérie que ce trend dérange ! Désormais, nous allons vivre avec des hostilités de plus en plus grandes, de la part d’un nombre croissant de pays. C’est la rançon du succès, acceptons-le ! La jalousie des pays se mesurera à l’aune du différentiel de développement entre eux et nous. Plus ils sont loin derrière, plus leur hargne est grande.
Il faut accepter cet état de fait, et ne pas s’offusquer de leur rejet. La nature des rapports entre humains étant ce qu’ils sont, en toute logique, il ne faut attendre que la défiance de la part de tous ceux que le succès du Maroc inquiète. Alors, de grâce, arrêtons de nous gargariser avec des slogans éculés, qui ne répondent à aucune logique. D’accord les pays africains sont nos frères, mais tous les hommes sont, après tout, nos frères dans l’humanité !
Mais même dans une famille, peut-on imaginer un frère se laissant aller dans la précarité, parce que son autre frère est dans la misère ? Faut-il refuser d’améliorer sa propre situation, parce que votre frère ne veut pas se donner la peine ou les moyens d’en faire autant ? C’est de la démagogie d’imaginer un bonheur égal pour tous.
Si nous devons parler de fraternité africaine, nous sommes en droit d’attendre que nos frères soient un peu contents pour ce que nous sommes devenus. Pourquoi veulent-ils nous tirer vers le bas, alors que nos progrès nous aideront à les tirer vers le haut ?
Nous n’allons pas nous offusquer par leur attitude, une attitude somme toute normale. Tâchons de la comprendre et même de la tolérer. Tolérance formelle, sans rien concéder sur le fond ! Aucune concession sur le respect de ce que nous sommes ! Jouer dans la cour des grands, suppose une attitude de grands, avec l’arrogance et le mépris en moins.
Oui la rançon de nos succès nous incline à accepter la défiance de nos frères africains. La refuser, c’est une manière de nous rendre malheureux pour eux et à cause d’eux. Alors que de tout temps, avec l’Afrique, nous avons été, et nous sommes dans notre bon droit.
Abdelahad Idrissi Kaitouni , le 29 janvier 2026 , 19h 40 UTC
Plein Océan Atlantique-Sud vers les îles malouines (920 miles nautiques de Port Stanley)