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Cette coupe qui déborde - Par Pr Eugène Ebodé*
En janvier 1961, autour de Mohamed V, Roi du Maroc, cinq autres chefs d’États, Gamal Abdel Nasser pour la RAU, le Dr Kwame Nkrumah pour le Ghana, Sekou Touré pour la Guinée, Modibo Keita pour le Mali et Ferhat Abbas, président du Gouvernement provisoire de la république algérienne prenaient part à la conférence de Casablanca au Maroc qui a été un événement clé où furent jeter les bases de l'unité africaine,
À travers une lecture critique et profondément humaniste de la CAN 2025, le professeur Eugène Ebodé, écrivain camerounais et aadministrateur de la Chaire des littératures et des arts africains de l’Académie du Royaume du Maroc, interroge les débordements émotionnels qui ont suivi la finale et met en lumière les fractures symboliques révélées par l’événement. Entre réussite organisationnelle, ferveur populaire et dérives numériques, son texte appelle à replacer le sport dans sa vocation première : un espace de jeu régi par la règle, la responsabilité et l’éthique. Au-delà du football, il invite à une réflexion panafricaine sur la mémoire, les traumatismes historiques, la citoyenneté sportive et la nécessité de transformer les tensions en dialogue et en construction collective.

Eugène Ebodé, son épouse Rabiaa Marouch et leur fille Aya
Cher citoyen africain,
Depuis la Chaire des littératures et des arts africains que j’ai le bonheur d’animer à l’Académie du Royaume du Maroc, je puis témoigner d’un choix intellectuel et politique fort : depuis 2015, l’institution académique, placée sous la protection de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, a voulu que l’Afrique soit un horizon de pensée. Mais de quelle Afrique parlons-nous ? D’une Afrique qui pense par elle-même, qui affronte les questions de son temps et assume sa responsabilité historique, conformément au socle fondateur de l’Académie posé en 1977 par Sa Majesté le Roi Hassan II.
L’une des questions de notre temps, à l’issue de la Coupe d’Afrique des Nations 2025, concerne précisément le surgissement de l’irrationnel dans l’espace public, amplifié par le commérage numérique. L’expression anonyme n’y vaut plus comme point de vue : elle se déguise en tribunal. Les propos incendiaires, affranchis de la nuance, glissent vers la clameur et l’invective, la gronderie algorithmique nourrissant la fièvre des détestations, les vindictes complotistes et les colères irrationnelles.
J’ai vu les matches, respiré la ferveur des stades, partagé l’émotion populaire. J’ai vu une belle compétition et un grand pays organisateur. J’ai même vu des visiteurs, déambulant dans les jardins de l’Académie, s’émerveiller à la vue des orangers et, invités à cueillir les fruits mûrs, s’étonner de leurs juteux breuvage.
Une CAN réussie, un pays à la hauteur
De l’avis quasi unanime, le Royaume du Maroc vient d’organiser l’une des plus belles éditions de la Coupe d’Afrique des Nations. Le nouveau format à 24 équipes impliquait des investissements financiers lourds, une logistique accrue et une exigence organisationnelle sans précédent. Ce type d’événement met à l’épreuve la capacité d’un pays à livrer, dans des délais contraints, des infrastructures durables et fonctionnelles.
Les avis convergent et louent la qualité des infrastructures sportives, du réseau routier urbain et périurbain, de la gastronomie et des arts du design marocain. Nombre de visiteurs ont salué la beauté des villes, notamment Rabat, l’état du bitume, la propreté constante, l’attention portée depuis des années à la salubrité publique et l’assiduité des agents affectés au maintien d’une esthétique environnementale admirable. Quant à la ferveur populaire, elle s’est exprimée dans un accueil chaleureux, festif, marqué par le désir sincère de partager un moment continental de convivialité.
Il y eut, certes, des affinités plus spontanées entre Marocains et certains ressortissants. Il en est ainsi des relations humaines, qui ne s’accordent jamais mécaniquement. Pour ma part, tout au long de la compétition, il m’a semblé que le supporter marocain, rêvant d’une finale, portait en lui plusieurs équipes, dont le Sénégal. Les deux nations partagent une histoire spirituelle – notamment autour de la Tijaniyya –, un amour de l’Histoire, une passion pour les arts plastiques, le cinéma et un goût profond pour les lettres.
À cet égard, comment ne pas dire ici que l’Académie du Royaume du Maroc a inscrit à son agenda, le 24 juin 2026, une journée d’hommage et d’étude approfondie de l’œuvre de Léopold Sédar Senghor ? Nous sommes déjà au travail, avec l’aimable et précieux concours de Son Excellence Mme Seynabou Dial, Ambassadeur du Sénégal à Rabat, pour préparer et commémorer avec éclat le 25ᵉ anniversaire du rappel à Dieu du premier président de la République du Sénégal. Léopold Sédar Senghor fut l’un des tout premiers membres de l’Académie du Royaume du Maroc qui compte d’autres Sénégalais illustres : les professeurs Souleymane Bachir Diagne et Alioune Sall. Des hommes à la culture gigantesque, des fromagers de bonté et de simplicité à l’ombre desquels j’aime à me cultiver quand ils sont de passage à Rabat durant les séances de l’Académie.
Le débordement : symptôme d’autre chose
Pourtant, après une finale homérique – intense, équilibrée, footballistiquement enjouée –, sa conclusion inattendue, précédée d’une longue et inhabituelle interruption, a été suivie de débordements : agitation en tribune, ballet absurde autour d’une serviette derrière les buts du Sénégal, et surtout de la dramatisation soudaine d’une relation bilatérale déplacée hors de la sphère strictement étatique.
Le Sénégal a bien joué. Les deux nations, portées par de brillants athlètes, méritaient la victoire.
Pourquoi alors ce sentiment qu’autre chose se manifeste et perce une carapace solide ? Quelque chose de l’ordre du refoulé, qui affleure dans la tension, les accusations, et trouve dans les réseaux sociaux un miroir à la fois déformant et grossissant. C’est ce “quelque chose” qui donne le sentiment que la coupe n’est pas seulement pleine de l’ivresse de la victoire, mais qu’elle déborde. De quoi déborde-t-elle ? Non de joie, mais de torrents de détestation, de fureur, alimentés par ce que Spinoza appelait les passions tristes.
J’ai reçu quantité de messages, dont celui d’un écrivain me demandant ce que j’avais à dire. Beaucoup d’autres allaient dans le sens de l’émotion brute, du débordement non maîtrisé. C’est en réponse à cette interpellation que je m’adresse, depuis Rabat, au citoyen et à la citoyenne d’Afrique.
La règle du jeu
Le football est un jeu, mais aussi un art. Comme tout jeu, il obéit à des règles. S’y engager, c’est accepter de s’y soumettre. Il requiert des habiletés individuelles et des chorégraphie collectives, se déroule en un lieu – le terrain –, un temps codifié – 90 ou 120 minutes –, un temps additionnel, et des tactiques diverses.
Une figure en garantit la possibilité même : l’arbitre. Il est le souverain du jeu. Sans lui, il n’y a pas de match. Son autorité, assistée aujourd’hui par la VAR, repose sur un consensus tacite. Sa décision est irrévocable. Délégitimer l’arbitre, c’est saper l’architecture symbolique du jeu et se perdre dans l’arbitraire.
Tout joueur, tout spectateur lui doit respect – respect de la personne, respect du sifflet.
Je repense ici à Michel Leiris, et à ce qu’il disait de « La règle du jeu » (Gallimard, Biffures, 1948) :
« Il n’y a de jeu que réglé, et c’est la règle qui fonde à la fois le risque, l’intensité et la valeur de l’enjeu. » Leiris posait la condition du gai savoir et la disposition à la fête.
À la sortie des stades de la CAN, et même après la finale, dans l’anonymat où je me tenais, je n’ai rencontré que regards fraternels et j’ai eu des discussions apaisées. D’où vient alors le débordement actuel ? « Des réseaux sociaux », a justement observé Joseph-Antoine Bell, appelant à l’apaisement, rappelant les valeurs transmises par ses parents : équité, règle, responsabilité.
Je me souviens de ma jeunesse étudiante à Sciences Po, lorsque, président de l’association des étudiants, nous avions invité Joseph-Antoine Bell, alors capitaine de l’Olympique de Marseille, à donner une conférence dans notre Ecole intitulée : Le sport, facteur de cohésion nationale ou source de dysfonctionnement international ? C’était il y a quarante ans. Il nous parlait déjà d’éthique, de responsabilité, de lucidité. Gardien de but, il ne vivait pas son positionnement sur l’aire de jeu comme un exilé, mais comme un rempart jaillissant et un point de relance.
Il le répète aujourd’hui : si la coupe déborde, c’est par oubli du raisonnable. Par excès de ce sentiment délétère selon lequel l’autre nous priverait d’oxygène ou nous serait redevable. Ce sentiment, lorsqu’il s’embrase, ne mène qu’au drame. Est-ce à dire que le sport exclu toute dramaturgie ? Non. La dramaturgie sportive doit rester artistique, non devenir haine. La haine tue. Le théâtre apprend la maîtrise des émotions ; le sport devrait en être l’école pratique. Il doit se tenir à distance du chauvinisme, du fanatisme, de l’exutoire des inimitiés. L’histoire du Heysel, le 29 mai 1985 - cette finale de la Coupe de clubs champions connut des débordements dans les tribunes opposant les hooligans de Liverpool aux supporters de la Juventus, fit près de 40 morts - nous rappelle où mènent les débordements. Le sport lui-même renvoi à l’imprévisible : c’est la glorieuse incertitude de son issue qui fait sa grandeur. Et si la maxime de Corneille nous dit qu’à vaincre sans péril on triomphe sans gloire, il n’est point besoin, après une finale de mobiliser des bataillons ni de siffleurs ni de stigmatiseurs qui allument à coups de vidéos les feux de la mésentente entre le Nord et le Sud de l’Afrique.
Les questionnements de notre temps
La CAN 2025 n’a pas créé ces tensions : elle les a peut-être révélées. D’où la nécessité de nommer les questions profondes qu’elles convoquent.
Parmi elles :
– la question de l’esclavage et de ses différentes formes, y compris dans le monde arabo-musulman ;
– la nécessité d’un mémorial panafricain en hommage aux déportés ;
_ la mise en place de résidences portant sur la biographie de leaders africains afin que la pensée et la mémoire africaine soit mieux partagées ;
– l’instauration d’une journée du souvenir dans les institutions panafricaines ;
– un enseignement de l’histoire intégrant toutes les formes d’esclavage, mais aussi des traumatismes africains contemporains (Rwanda, Apartheid, misère économique sur fond de splendeur du sous-sol, haine de soi et dépigmentation…) sans hiérarchisation ni déni ;
– l’organisation de colloques sur les traumatismes africains et leurs réparations symboliques ;
– une réflexion collective sur la conflictualité et ses modes de règlement ;
_ Une promotion des cours de « citoyenneté sportive » dans l’enseignement primaire ;
– l’inscription, dans une charte rénovée du panafricanisme, du principe fondamental de la non-transmissibilité des responsabilités historiques aux générations futures.
La Chaire des littératures et des arts africains se propose d’aborder ces questions sous différents angles : mémoriel, scientifique, générationnel, symbolique et éthique, conformément à ce que rappelle Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie : « Faisons vivre l’éthique du savant, non retranché dans sa tour d’ivoire, mais pleinement connecté aux affaires de la cité. »
C’est dans cet esprit que le prochain colloque de la Chaire des littératures, prévu le 28 janvier 2026, réactualisera la mémoire du Congrès de Manchester de 1945 et celle de la Conférence de Casablanca du 4 janvier 1961. Au cours de ce dernier symposium, Sa Majesté le Roi Mohammed V, entouré de Nasser, Nkrumah, Modibo Keita et Sékou Touré, réaffirma – comme il l’avait déjà effectué à Anfa en 1943 – que « les indépendances africaines doivent être totales et l’Afrique totalement unie ».
Conclusion
Nous avons eu une belle CAN 2025. Il nous faut maintenant sortir de la nuit du drame pour entrer dans la clarté fraternelle. D’autres CAN viendront. Ne les noyons pas sous l’écume des ressentiments ourlés d’irritation. Ne laissons pas la colère défigurer les visages et asphyxier l’esprit de la fête. En 2030, le Maroc sera en fête et l’Afrique, également, pour la Coupe du Monde.
Que la coupe ne déborde plus de détestation, mais de sens. Les fractures mal pensées, mal dites ou instrumentalisées ne laissent parfois voir de la mer des relations humaines que son écume grisâtre. Le sport appelle la performance et le dépassement de soi. Il rebat les cartes de la fierté nationale, certes, mais révèle aussi les impasses où s’engouffre la passion aveugle, celle qui ignore ce qu’elle piétine et détruit sur son passage.
À nous, Africains, d’apprendre à contenir la coupe pour qu’elle demeure une source, et non un gouffre. C’est aussi ce que nous enseigne le legs diplomatique multiséculaire marocain qui met en avant l’offre facilisatrice du dialogue pour une Afrique respectable et respectée.
*Pr Eugène Ebodé est Administrateur de la Chaire des littératures et des arts africains
de l’Académie du Royaume du Maroc