Changer de regard : quand la cécité révèle le vrai handicap de la société - Par Dr Anwar Cherkaoui

Changer de regard : quand la cécité révèle le vrai handicap de la société - Par Dr Anwar Cherkaoui

La cécité n’efface ni la pensée, ni la sensibilité, ni la créativité. Elle ne réduit ni l’imagination, ni la capacité d’aimer, ni le désir de comprendre le monde.

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À travers une réflexion humaniste, Anwar Cherkaoui invite à déconstruire les représentations sociales qui entourent la cécité pour mieux révéler le véritable enjeu : non pas la déficience visuelle en elle-même, mais le regard réducteur que la société porte sur celles et ceux qui en vivent l’expérience. La cécité n’altère ni l’intelligence, ni la créativité, ni la capacité d’agir. Elle constitue une autre manière d’habiter le monde, fondée sur des formes d’attention, d’écoute et de perception souvent sous-estimées. En creux, c’est une critique des limites de l’inclusion formelle qui se dessine, au profit d’un appel à une transformation plus intime et quotidienne des attitudes.

Dr Anwar CHERKAOUI

 Expert en communication médicale et en journalisme de santé

Dans nos villes, il arrive parfois qu’une silhouette avance lentement sur le trottoir.

Une canne blanche effleure le sol. Elle cherche les repères invisibles que les yeux des autres repèrent sans effort.

La scène est familière, presque banale.

Et pourtant, le regard qui l’accompagne ne l’est pas toujours. Car trop souvent, la société regarde la personne aveugle sans le voir, ou pire, comme un être diminué.

C’est une erreur profonde. Une personne aveugle n’est pas un être humain “moins capable”.

Ce n’est ni une intelligence amputée, ni une volonté fragilisée.  C’est simplement un homme, une femme, un enfant privé d’un sens. Rien de plus. Rien de moins.

La cécité n’efface ni la pensée, ni la sensibilité, ni la créativité. Elle ne réduit ni l’imagination, ni la capacité d’aimer, ni le désir de comprendre le monde.

L’histoire humaine regorge d’exemples qui nous le rappellent avec force. Des écrivains, des musiciens, des philosophes, des enseignants, des citoyens engagés ont traversé la vie sans voir la lumière des paysages.  Et pourtant, ils ont éclairé celle des idées.

La vraie obscurité n’est pas toujours là où on l’imagine. Elle se niche parfois dans le regard que la société pose sur celles et ceux qui vivent autrement.

Le véritable handicap n’est pas toujours dans le corps. Il se trouve souvent dans la perception étroite que les autres entretiennent. Une vision réductrice qui enferme l’individu dans une étiquette avant même d’avoir rencontré la personne.

Quand un aveugle entre dans une pièce, certains voient d’abord la canne. D’autres voient le manque. Rares sont ceux qui voient immédiatement l’être humain dans toute sa richesse.

Et pourtant, la cécité ne définit pas une personne. Elle décrit simplement une manière différente d’habiter le monde.

Celui qui ne voit pas développe d’autres cartes pour se repérer dans l’existence.

L’écoute devient plus fine. La mémoire des sons s’affine.  Les gestes apprennent à dialoguer avec l’espace. Les mots prennent parfois une profondeur que les images rapides de notre époque ne laissent plus toujours apparaître.

Dans ce monde dominé par le regard, la personne aveugle nous rappelle une vérité oubliée : la perception humaine ne se résume pas aux yeux. Elle passe aussi par l’attention, par l’écoute, par la présence à l’autre.

La société moderne se veut inclusive, ouverte, attentive aux différences. Mais l’inclusion ne se décrète pas dans les discours. Elle se construit dans les attitudes quotidiennes. Elle commence par un simple changement de regard.

Regarder une personne aveugle non pas comme quelqu’un que la vie aurait diminué, mais comme un citoyen qui avance avec d’autres repères. Un voisin. Un collègue. Un étudiant. Un artiste. Un ami possible.

La canne d’une personne aveugle n’est pas le symbole d’une faiblesse. Elle est un outil d’autonomie. Une manière de dialoguer avec l’espace. Une prolongation de la liberté de se déplacer.

Lorsque la société comprend cela, quelque chose change dans la relation humaine. La gêne disparaît. La distance s’efface. L’échange devient naturel.

On ne parle plus à une “personne handicapée”. On parle simplement à une personne.

Et c’est peut-être là que commence la véritable révolution.

Le jour où la société cessera de voir la cécité comme une frontière et commencera à la comprendre comme une différence parmi d’autres, notre relation à ceux qui avancent guidés par une canne deviendra plus simple, plus respectueuse, plus fraternelle.

Car au fond, l’humanisme commence toujours par un geste très simple.

Apprendre à regarder l’autre autrement.