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Contenu, réseaux sociaux et transformation sociale : penser au-delà du like – Par Dr Az-Eddine Bennani
Le parcours de Nisrine El Kettani, ingénieure marocaine, ambassadrice de bonne volonté auprès de l’Union européenne et créatrice de contenu, elle conjugue engagement, compétence et influence pour porter des messages forts : inclusion des femmes, protection de l’environnement, valorisation des savoirs locaux.
À l’heure où les réseaux sociaux redéfinissent nos manières de penser, d’apprendre et d’agir, le contenu en ligne devient un véritable levier de transformation sociale. Dans une réflexion nourrie par son ouvrage L’intelligence artificielle au Maroc, Dr Az-Eddine Bennani plaide pour une gouvernance éthique du numérique, une reconnaissance des créateurs engagés, et une souveraineté cognitive fondée sur la production de récits ancrés, critiques et inclusifs. L'exemple de Nisrine El Kettani, influenceuse et ingénieure marocaine, incarne cette promesse d’un numérique responsable et émancipateur.

À l’ère de l’intelligence artificielle, des plateformes numériques et de l’infobésité, les réseaux sociaux ne sont plus de simples vitrines personnelles, ni des divertissements anodins. Ils sont devenus des espaces politiques, éducatifs et culturels à part entière, où se joue désormais une large part de notre rapport au savoir, à l’engagement et à l’action.
Dans mon ouvrage L’intelligence artificielle au Maroc – Souveraineté, inclusion et transformation systémique, je souligne que le numérique n’est pas une couche technique, mais un phénomène culturel, politique et cognitif. Les réseaux sociaux en sont l’expression la plus visible, mais aussi la plus ambivalente.
Ce qui donne du pouvoir aux réseaux sociaux, ce n’est pas seulement leur technologie, mais le contenu qui y circule. Dans un écosystème mondialisé, celui qui maîtrise les récits maîtrise les imaginaires. Les publications virales ne sont pas anodines : elles modèlent notre rapport à l’information, au savoir, à la norme.
Un contenu peut éduquer, éveiller, transformer. Encore faut-il qu’il soit authentique, ancré, conscient. Ce que nous écrivons, partageons, montrons, n’est jamais neutre. Comme je l’écris dans mon livre : « Le contenu devient un levier de souveraineté cognitive, dès lors qu’il émane d’une pensée structurée, enracinée et ouverte à l’altérité. »
Créer du contenu ne consiste donc pas à suivre des tendances, mais à produire du sens – à fabriquer de l’intelligence collective, à nourrir les imaginaires positifs, à renforcer les récits des Sud.
Là où certains ne voient qu’un flux de distractions, je vois un levier puissant d’émancipation, notamment pour les jeunes et les femmes. Les réseaux sociaux permettent aujourd’hui de diffuser des ressources éducatives à grande échelle, de créer des ponts entre les talents locaux et la diaspora, de rendre visibles des réalités invisibilisées par les grands médias, et de développer des modèles économiques enracinés dans le social et le culturel.
Au Maroc, comme dans de nombreux pays africains, des milliers de jeunes utilisent TikTok, YouTube, Facebook ou Instagram non pas comme un passe-temps, mais comme un outil de formation, d’auto-emploi ou d’activisme civique.
Le parcours de Nisrine El Kettani en est une illustration remarquable. Ingénieure marocaine, ambassadrice de bonne volonté auprès de l’Union européenne et créatrice de contenu, elle conjugue engagement, compétence et influence pour porter des messages forts : inclusion des femmes, protection de l’environnement, valorisation des savoirs locaux.
Mais au-delà des chiffres et de la notoriété, Nisrine agit concrètement sur le terrain : elle anime des ateliers de sensibilisation auprès de jeunes lycéens et étudiants marocains, met en lumière des initiatives locales, partage du contenu éducatif, relaie des opportunités concrètes offertes par l’UE et insiste sur la responsabilité sociale des influenceurs.
Qui bénéficie réellement de ce qu’elle fait ? D’abord, ce sont les jeunes filles marocaines, souvent confrontées à des modèles dominants qui les invisibilisent. Ensuite, ce sont les jeunes en situation de précarité sociale ou cognitive, qui trouvent dans son contenu un miroir positif, une source d’estime et un accès à des opportunités concrètes.
Ce que Nisrine transmet, au fond, c’est une reconnaissance sociale, une dignité partagée, un droit à l’ambition. Elle montre que la réussite peut être utile, la visibilité servir l’inclusion, l’influence devenir responsabilité.
Mais il serait naïf de croire que cet écosystème est neutre ou horizontal. Les plateformes sont gouvernées par des logiques algorithmiques opaques, dictées par des intérêts commerciaux mondiaux. Dans mon ouvrage, j’alerte sur cette dérive : « L’algorithme est devenu un filtre invisible qui hiérarchise le visible et l’invisible, le dicible et l’indicible. Il faut impérativement questionner sa gouvernance. »
Répondre à ces questions, c’est poser celle de la souveraineté éditoriale : comment faire en sorte que les récits du Sud ne soient pas noyés ou filtrés par les modèles dominants ? C’est aussi penser une gouvernance éthique et inclusive des plateformes, en intégrant les préoccupations citoyennes dans leur architecture même.
Créer du contenu de qualité demande du temps, des compétences, de la rigueur. Ce travail mérite d’être reconnu, soutenu et financé. Or aujourd’hui, la plupart des algorithmes récompensent l’émotion brute, la distraction rapide, la polémique virale.
Il devient stratégique de créer des fonds de soutien au contenu éthique et éducatif, de valoriser les créateurs locaux à impact social, de développer des incubateurs de projets numériques citoyens et d’encourager une coopération Sud–Sud dans l’économie du contenu.
Comme je le propose dans L’intelligence artificielle au Maroc, il est temps d’adopter une politique culturelle numérique, au même titre qu’une politique industrielle ou éducative. C’est ainsi que nous pourrons transformer les réseaux sociaux en leviers de transformation, et non en espaces de distraction systémique.
Les réseaux sociaux ne sont ni bons ni mauvais en soi. Ils sont ce que nous en faisons.
C’est pourquoi je plaide pour une approche systémique, souveraine et inclusive de leur gouvernance. Si nous voulons qu’ils servent la société, nous devons en comprendre les logiques profondes, soutenir les initiatives responsables, former les jeunes à leur usage critique, et bâtir des écosystèmes de contenu au service de l’humain.
Le parcours de femmes comme Nisrine El Kettani montre que l’on peut conjuguer excellence technique, ancrage local et influence mondiale. À nous d’accompagner ces trajectoires, de leur donner des cadres, des financements et une reconnaissance à la hauteur des enjeux qu’elles portent.
Mais cette dynamique vertueuse suppose aussi une vigilance lucide. Car si certains organismes internationaux soutiennent réellement les talents marocains dans une logique de coopération et d’ouverture, d’autres les instrumentalisent subtilement, les réduisant à des vitrines de communication. Valoriser nos jeunes ne doit jamais rimer avec récupération. Il en va de notre dignité collective.
Il est donc essentiel que l’État, les universités, les médias et la société civile marocains prennent pleinement part à cette reconnaissance, pour éviter que des trajectoires prometteuses ne soient confisquées par des agendas extérieurs.
Gouverner le numérique, ce n’est pas seulement coder, c’est aussi penser, raconter, transmettre.