De la pertinence de la pensée face aux turbulences de la politique » Par - Mohammed Nourredine Affaya

De la pertinence de la pensée face aux turbulences de la politique » Par - Mohammed Nourredine Affaya

La réflexion collective sollicitée par certaines institutions de l’État pour diagnostiquer les situations et réformer les « politiques publiques », mise à la disposition de l’État, ne trouve pas l’écho approprié auprès des décideurs politiques.

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À travers une lecture critique des dérives contemporaines de l’action publique, l’académicien et philosophe Mohammed Nourredine Affaya interroge la place de la pensée face aux turbulences de la politique. Entre montée des inégalités, domination des logiques technologiques, fragilisation de la cohésion sociale et crise structurelle de l’éducation, ce texte met en lumière l’écart grandissant entre production intellectuelle et décision politique, et appelle à une mobilisation nationale fondée sur la raison, la connaissance et la responsabilité collective.

Noureddine Affaya

L’action politique Vs l’intérêt général

L’action politique fait face à des difficultés naturelles en raison de sa vocation fondatrice, qui réside dans la résolution les problèmes, la proposition des alternatives aux multiples blocages, dans la volonté de fournir des services aux citoyens et à la société afin de préserver la dignité des personnes, d’assurer des conditions de vie répondant à leurs exigences humaines légitimes et de veiller à la primauté de l’intérêt général. Toutefois, cette action se dévoie chaque fois que des considérations catégorielles ou des intérêts ostensibles prennent le dessus chez ceux à qui elle est confiée, se rangeant au service des groupes qu’ils représentent et s’emploient à garantir les sources de leur enrichissement.

Face aux dérèglements de l’action politique, à l’élargissement des inégalités économiques et sociales, à la multiplication des foyers de tension et à l’irruption massive des technologies numériques dans les sphères les plus déterminantes de la vie des individus, des institutions, ainsi que dans les modes de pensée, de sensibilité et de communication, de nombreuses «victimes », individus et groupes, n’hésitent pas à proclamer leur sentiment d’exclusion pour des raisons diverses.

Tous se présentent désormais sur la scène publique en tant que victimes, et nul n’ose assumer la responsabilité tant que ceux qui l’incarnent sont protégés par l’argent, le pouvoir, la sécurité ou la technologie. La figure de la victime ne s’avance plus seulement au nom de la langue, de la religion, de l’identité, du territoire ou des valeurs, bien que ces registres continuent de mobiliser des acteurs qui revendiquent le « droit d’avoir des droits » au nom de la reconnaissance de leurs différences linguistiques, religieuses, identitaires ou territoriales. Il apparaît toutefois que la plus grande partie des individus, voire de l’humanité dans son ensemble, est désormais victime d’un « despotisme algorithmique » feutré, qui exerce de manière inédite son emprise sur les esprits, les émotions et les imaginaires. Il en est ainsi également de mécanismes d’asservissement nouveaux produits par « l’impérialisme numérique», exposant les jeunes et l’ensemble des catégories sociales à un affaiblissement des capacités de concentration, d’attention, de raisonnement, de mémorisation et d’apprentissage. Ces mutations surviennent dans un contexte où les politiques publiques, chez nous, peinent à réduire les inégalités sociales et de connaissance croissantes et échouent à créer les conditions garantissant la cohésion sociale et une solidarité nationale durable.

Ce tournant s’opère au sein d’une société marocaine traversée par des secousses visibles affectant les modes d’existence, les relations et les valeurs. Parmi ses manifestations figurent le recul des formes de solidarité et la montée de l’individualisation, l’ampleur des disparités sociales, territoriales et cognitives, le décalage frappant entre les attentes de la société, notamment chez les jeunes, et les offres politiques, l’érosion de la confiance entre les groupes sociaux, ainsi que l’affaiblissement de la classe moyenne et l’épuisement de ses ressources dans des charges sociales telles que l’éducation, la santé et le transport, destinées à compenser l’absence de services publics pour lesquels elle continue pourtant de s’acquitter de ses impôts. Cette situation se manifeste également par la domination des considérations matérielles, désormais érigées en critère déterminant des relations humaines.

Le divorce entre expertise institutionnelle et décision politique

L’ensemble de ces facteurs a fait entrer le Maroc dans la catégorie des « sociétés où le renouvellement générationnel ne s’opère plus », selon le rapport du Haut-Commissariat au Plan de 2024. Cette évolution s’est accompagnée de la montée en puissance du rôle des femmes dans la société et de l’élargissement du champ des différences générationnelles, donnant lieu à une transformation « anthropologique », culturelle et affective accélérée, qui échappe aux cadres d’analyse des spécialistes des sciences sociales et dépasse même leurs capacités d’accompagnement, de questionnement critique, d’interprétation et d’éclairage.

Malgré les insuffisances que constatent les chercheurs en sciences humaines et sociales eux-mêmes, une partie de cette élite a néanmoins orienté ses efforts scientifiques afin de contribuer à la réflexion collective sollicitée par certaines institutions de l’État pour diagnostiquer les situations et réformer les « politiques publiques », en vue d’améliorer leur qualité, de promouvoir un développement plus équitable et de réduire les inégalités. La contradiction la plus frappante réside toutefois dans le fait que ces efforts intellectuels, ainsi que les données et ouvertures qu’ils produisent et que les institutions publiques mettent à la disposition de l’État, ne trouvent pas l’écho approprié auprès des décideurs politiques. Ils font au contraire l’objet de déni, de justification défensive, voire d’une volonté politique à courte vue qui se manifeste par l’éviction et le remplacement des responsables de ces institutions, comme si de telles mesures pouvaient effacer les faits ou les dissimuler.

Les nombreux rapports produits par le Conseil économique, social et environnemental sur les politiques publiques dans divers secteurs sociaux et économiques, le rapport élaboré par l’Instance nationale de la probité et de la lutte contre la corruption, dont l’impact a été considérable en révélant les sources de la corruption et son coût pour la société et l’économie, ainsi que les évaluations et publications du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique, parmi d’autres institutions, montrent à quel point les instances constitutionnelles de l’État assument leurs missions de diagnostic et d’éclairage. Dans le même temps, les responsables publics persistent à adopter des politiques qui aggravent la situation générale et consacrent les ressorts du désespoir au sein des catégories sociales vulnérables, en particulier parmi les jeunes.

Le modèle de développement à l’épreuve de ses contradictions

C’est dans ce contexte que le Haut-Commissariat au Plan a publié un rapport abordant ce qu’il a qualifié de « vieillissement accéléré » de la société marocaine. Les données de ce rapport constituent, sans aucun doute, un véritable signal d’alarme pour tous ceux qui portent la responsabilité de la gestion des affaires publiques au Maroc. La montée de l’individualisation, le recul de la « solidarité familiale traditionnelle » et des politiques publiques qui produisent davantage d’inégalités que de facteurs de cohésion et de solidarité devraient s’accentuer au cours des deux prochaines décennies. Les manifestations de vulnérabilité globale toucheront de plus en plus la population âgée, dont le nombre passera de 5,03 millions en 2024 à plus de 10 millions en 2050. Or, selon le rapport, cette catégorie souffre d’un taux d’analphabétisme élevé, en particulier parmi les femmes, qui manquent des conditions d’une vie digne ainsi que des capacités élémentaires d’accès à l’information ou d’usage des outils numériques devenus aujourd’hui indispensables et appelés à l’être davantage dans les années à venir. À cela s’ajoutent la faiblesse de la couverture sanitaire et l’absence de revenus de retraite garantissant la dignité de la majorité des personnes âgées.

Le rapport du Haut-Commissariat s’est conclu par un appel explicite à une « révision radicale des politiques publiques ». Cet appel peut aujourd’hui apparaître comme une formule devenue « incantatoire » dans le discours institutionnel marocain, dans la mesure où cette exigence avait déjà été formulée par l’élite marocaine dans le Rapport du cinquantenaire sur « le Maroc possible » en 2005, puis dans le rapport sur la richesse globale du Maroc intitulé « Le capital immatériel : facteur de création de la richesse nationale et de sa répartition équitable », élaboré en 2016 par Bank Al-Maghrib et le Conseil économique, social et environnemental à la demande royale, dans l’objectif de réaliser un « changement radical des politiques publiques ».

Les faits ont confirmé que ce rapport a été relégué à la marge et rapidement oublié, après des présentations timides de la part de ceux qui ont contribué à son élaboration, sans que ses conclusions n’aient eu l’impact attendu sur les politiques publiques. Tenant compte de la même lucidité politique quant aux difficultés de réunir les conditions d’une réforme effective et durable, à l’absence d’une cohérence institutionnelle intégrée et à l’insuffisance d’une appropriation collective équitable et raisonnable des chantiers et des projets, les décideurs ont appelé à repenser les impasses du « modèle de développement », qui produit davantage d’inégalités que de mécanismes de solidarité. Il apparaît, une fois encore, que les leviers proposés par l’intelligence collective marocaine dans le « Nouveau Modèle de Développement» de 2021, ainsi que l’appel pressant à introduire des changements structurels profonds — leviers dont les politiques publiques actuelles se sont manifestement écartées — posent aujourd’hui, avec une grande clarté, la question de la crédibilité même du discours sur un « changement radical des politiques publiques ». En réalité, la situation exige une mobilisation nationale globale, scientifique, politique, sociétale et économique, afin d’apporter des solutions aux problèmes engendrés par les manifestations du déficit démographique et des inégalités sociales nationales, ainsi qu’aux sources potentielles de tensions qui peuvent en découler.

L’école, maillon faible du projet sociétal

Si le Maroc a connu, au cours des deux dernières décennies, des dynamiques de développement visibles en matière d’infrastructures, de diversification de la production industrielle, de circuits d’échanges commerciaux, de nouveaux moyens de transport et de requalification et de gestion de certaines villes, le système de l’éducation et de la formation demeure néanmoins le plus grand défi politique et social auquel les décideurs ont été confrontés et continuent de faire face durant cette période. L’ouverture de ce secteur social vital à l’initiative privée à but lucratif constitue une dérive majeure dans la gestion des politiques publiques, en raison de l’élargissement généralisé des inégalités qu’elle engendre, de l’aggravation de la fracture sociale et de l’accentuation des écarts cognitifs.

Il semble que les transformations économiques, sociales et axiologiques intervenues au cours de ces deux dernières décennies, ainsi que le bouleversement majeur provoqué par les technologies numériques et les réseaux sociaux dans les domaines de l’économie, de la société, de la politique, de l’art, de la communication et des valeurs au cours des trente dernières années, accentueront encore la migration collective vers les services de l’intelligence artificielle, avec ce qu’ils offrent aux individus en matière de réponses, de données et de solutions en un temps record, tout en leur épargnant des efforts considérables de réflexion, de planification, de concentration et d’effort. Cette évolution soulève des interrogations préoccupantes pour tous les acteurs de l’éducation, de l’enseignement et de la formation, ainsi que pour les méthodes d’acquisition des apprentissages fondamentaux et les parcours de « l’apprentissage de la réflexion», en particulier dans un contexte éducatif national où les décideurs politiques ont échoué à garantir un processus de réforme régulier, « équitable et de qualité » comme l’exige la Constitution. Ils n’ont pas non plus réussi à assurer une stabilité relative du système éducatif, cinq ministres s’étant succédé en l’espace de dix ans, à tel point qu’un de ces cinq n’a pas resté en fonction plus de six mois.

Parler de l’importance de l’investissement dans l’école peut sembler répétitif tant cette évidence s’impose d’elle-même. Il n’en demeure pas moins nécessaire de souligner que la réalité actuelle impose de reconnaître l’existence d’un véritable problème, à savoir l’évitement d’un débat national sur le contrat social requis concernant les fonctions du système d’éducation et de formation et son rôle dans la construction de ses fondements. Cela suppose de repenser les modalités de transmission des apprentissages et des savoirs, et de rechercher les moyens permettant à l’apprenant d’acquérir les compétences nécessaires pour apprendre à apprendre, apprendre à penser, à entreprendre, à participer, à résoudre les problèmes et à construire sa personnalité en interaction avec les nouvelles données. Nul ne peut prétendre répondre à ces exigences en recourant à des solutions toutes faites, en se contentant d’exposer les carences et les dysfonctionnements du système éducatif, ou en faisant porter la responsabilité de sa situation à une seule partie. Si le politique porte une responsabilité historique majeure dans l’état actuel des choses, il convient néanmoins de reconnaître que cette responsabilité est partagée, à des degrés divers, par l’ensemble des acteurs impliqués dans les impasses du système. La relation éducative est, par nature, complexe, et le processus d’enseignement demeure constamment menacé de fragilité, quelle que soit la qualité et la sincérité de la gestion politique. Toutefois, le flou des orientations ou les dérapages de leur mise en œuvre, comme ce fut le cas pour la Charte nationale au début des années 2000 et pour la Vision stratégique 2015-2030, a transformé la fragilité en dégradation et a élevé la difficulté au rang d’un gaspillage des efforts et des ressources. Cela est d’autant plus préoccupant qu’aujourd’hui, l’importance majeure du processus éducatif, en plus de ses dysfonctionnements et de ses contraintes, réside dans sa capacité à contrer la vague déferlante des technologies, avec ce qu’elles induisent en termes de dispersion de l’attention, de superficialité, de déperdition, de fraude et d’aliénation.

Il est certain que ces insuffisances en matière de savoir et de formation, auxquelles s’ajoute le recul des services sociaux, aggraveront les niveaux de déficit des conditions du «renouvellement de la société » et accentueront le rythme du vieillissement accéléré. De même, ce rapport, comme d’autres, appelle une nouvelle fois l’ensemble des acteurs à prendre conscience de la gravité des pratiques du champ politique consistant à vider de leur substance les contenus et les résultats de l’effort intellectuel produit par les élites nationales.