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Deepfakes : l’illusion numérique entre fascination et menace
Célébrités, personnalités d’Internet, dirigeants politiques, influenceurs... Nul n’est épargné par ces montages sophistiqués qui manipulent les visages, les voix, et parfois même les certitudes
Les réseaux sociaux sont submergés par les deepfakes, ces vidéos générées par intelligence artificielle qui manipulent les visages, les voix et les expressions avec un réalisme saisissant. D’abord perçues comme une prouesse technologique, elles suscitent aujourd’hui de vives inquiétudes, car elles redéfinissent notre rapport à la vérité et à l’image.
Par Salma BELHAJALI – MAP avec Quid
Rabat - Photos de stars détournées, voix imitées, fausses images générées par l’IA… Sur Internet, l’illusion règne en maître, nourrie et entretenue par le flot des "deepfakes", ces vidéos truquées d’un réalisme troublant qui inondent la Toile.
Un outil puissant aux usages multiples
Célébrités, personnalités d’Internet, dirigeants politiques, influenceurs... Nul n’est épargné par ces montages sophistiqués qui manipulent les visages, les voix, et parfois même les certitudes, mais derrière cette prouesse technologique se cachent de sérieux risques.
Ces vidéos, conçues via l’intelligence artificielle, peuvent faire dire n’importe quoi à n’importe qui, avec un résultat souvent bluffant : expressions faciales, intonation de la voix et mouvements des lèvres quasi-authentiques. Phénomène encore récent mais en pleine expansion, les deepfakes bousculent le rapport à l’image et à la vérité, suscitant des inquiétudes quant à leur diffusion massive sur les réseaux sociaux.
Les deepfakes sont générés par l’IA via le deep learning destiné à produire un contenu qui tend à ressembler au réel et à paraître authentique, indique Marouane Harmach, expert dans les domaines de l’IA et des technologies émergentes. Ces technologies peuvent reproduire les mouvements, les voix et les visages humains inexistants ou tout simplement manipuler des images de personnalités publiques.
Des internautes partagés entre curiosité et inquiétude
Contrairement aux deepfakes, les vidéos générées "de manière classique" par l’IA à l’aide de techniques de montage traditionnelles (retouches image par image, ajout de filtres, découpages, ou encore synchronisation d’un nouvel audio sur des images existantes) sont facilement détectables à l’œil nu ou avec des logiciels ou des outils de montage classique, fait-il observer. Si certains arrivent à repérer les signes d’un deepfake, beaucoup d’internautes, notamment les utilisateurs lambda, peinent encore à distinguer le vrai du faux.
Les jeunes eux-mêmes, très actifs sur TikTok, Instagram ou X, partagent des avis contrastés sur leur capacité à déceler ces manipulations. Soufiane, 29 ans, un utilisateur de ces réseaux sociaux, reste partagé. "Beaucoup de gens utilisent l’IA sur les réseaux sociaux juste pour faire des vidéos absurdes ou pour rigoler, mais ce serait tellement mieux si on s’en servait pour quelque chose d’utile, comme vulgariser l’Histoire ou la science, par exemple", suggère-t-il. Amal, 26 ans, enseignante et doctorante, se montre, elle, particulièrement préoccupée par ces dérives. "Je me méfie de ce que je vois en ligne. Cela m’inquiète, tant qu’il devient ardu de distinguer le vrai du faux. En tant qu’enseignante, je constate que mes élèves croient ce qu’ils voient en ligne et c’est inquiétant !", confie-t-elle.
Vers une ère de la post-vérité ?
Lorsqu’on évoque l’avenir des deepfakes, les experts s’accordent à dire que ceux-ci ne feront que gagner en réalisme et complexité. M. Harmach estime que "ces outils vont devenir de plus en plus sophistiqués, donnant naissance à ce qu’on appelle ’les multimodaux’ où il y a une réelle synchronisation entre le geste, la voix et les traits de la personne qui parle".
Cette montée en réalisme de ces vidéos rend la manipulation plus crédible, avec des risques accrus pour la vie privée et l’émergence d’une ère post-vérité où la véracité d’une information importe moins que la manière dont elle touche le public"
Deepfakes : Comment les repérer avant qu’il ne soit trop tard
Si les outils de production de deepfakes peuvent servir à l’art ou à l’humour, ils s’inscrivent désormais, de par leurs risques, dans la cybersécurité et posent un défi majeur : comment déceler le faux avant qu’il ne devienne viral, eux dont l’utilisation va de la simple parodie à la désinformation politique, en passant par des arnaques sophistiquées.
Pour l’instant, même sans outils avancés, certains détails peuvent alerter : clignements d’yeux trop rares ou mécaniques, mouvements de lèvres légèrement décalés par rapport au son, éclairage incohérent sur le visage, texture de peau trop lisse ou floue. Les transitions autour des cheveux, des dents ou des lunettes trahissent parfois le trucage.
Des outils pour vérifier
Des solutions technologiques existent également et il faut espérer qu’ils colleront aux évolutions du deepfake. Des logiciels comme Deepware Scanner ou Microsoft Video Authenticator attribuent un score de probabilité à une vidéo suspecte. Des projets de watermarking (filigrane invisible) sont aussi en développement par les grands acteurs de l’IA pour authentifier les contenus générés. L’analyse spectrale de la voix permet également de détecter les sons artificiels. Encore faudrait-il que les main-opérateurs de l’IA jouent vraiment le jeu. Mais il bien garder à l’esprit que les sections désinformation et autres manipulations des services d’intelligence, ne se priveront certainement pas de l’aubaine.
Vérifier avant de partager, Éduquer pour se protéger
Le réflexe essentiel reste la vérification : chercher si la vidéo est reprise par des médias fiables, croiser les sources, et utiliser des outils comme InVID ou la recherche inversée d’images pour retrouver l’original. Une vidéo isolée, sans contexte ni preuve journalistique, doit susciter la prudence.
Au-delà de la technologie, la lutte contre les deepfakes passe par l’éducation numérique. Apprendre aux internautes – jeunes et moins jeunes – à douter, à se méfier de l’invraisemblable, vérifier et éviter de partager à la hâte est devenu une nécessité démocratique.
Les deepfakes continueront de se perfectionner. Les repérer ne sera jamais simple, mais combiner vigilance, outils techniques et vérification citoyenne reste la meilleure défense contre une ère de désinformation totale.