société
Déterminants de la responsabilité et mutations du débat public au Maroc – Par Mohamed Noureddine Affaya
Certains programmes donnent l’illusion d’offrir la parole aux partis représentés au Parlement – majorité et opposition – afin de satisfaire formellement aux exigences du pluralisme telles que définies par les cahiers des charges encadrés par la Haute Autorité de la communication audiovisuelle. À l’occasion, ils ouvrent aussi, de manière ponctuelle, leurs plateaux à quelques chercheurs ou intellectuels. Mais ces émissions restent loin de ce que devrait être le rôle des médias
Entre effritement du sens des mots et transformation du débat public, Mohamed Noureddine Affaya analyse la place de la responsabilité, de la liberté et du dialogue dans la vie politique et intellectuelle marocaine. Universitaire, philosophe, membre de l’Académie du Royaume, ancien membre de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle, Affaya interroge la maturité démocratique du pays, la faiblesse des médias publics, et la difficulté à faire de la discussion publique un véritable instrument de construction collective.

Mohamed Noureddine Affaya
La dilution du mot Responsabilité
Souvent, certains mots perdent leur sens et leur portée à force d’être répétés, au point d’en devenir banals. C’est le cas du mot « responsabilité ». Or, dans son acception linguistique, le responsable est la personne que l’on questionne, à qui l’on demande des comptes sur les décisions qu’elle prend. Il doit répondre des missions et des actions dont elle a la charge, en évaluer les résultats et les retombées, et mesurer l’impact réel dans le domaine qu’elle administre ou gère.
Interroger un responsable, c’est examiner dans quelle mesure ses décisions, individuelles ou collectives, ont contribué à créer de véritables valeurs ajoutées, tangibles et durables, au-delà du simple éclat médiatique ou de la satisfaction éphémère qu’elles peuvent susciter. La responsabilité est à la fois conscience et compréhension, respect des lois, engagement envers les programmes, interaction institutionnelle interne et production concrète cumulative. Elle se mesure à l’aune du respect des cadres juridiques et institutionnels qui régissent les domaines de responsabilité, conformément au préambule de la Constitution, lequel affirme la volonté de « consolider les institutions d’un État moderne, fondé sur la participation, le pluralisme et la bonne gouvernance ».
Une société en quête de débat et de pluralisme
Le mouvement social et politique que connaît actuellement le pays invite, une fois encore, à repenser la notion de responsabilité, ainsi que l’usage public du dialogue et de la critique. Il incite à prendre en considération les opinions diverses concernant les élites, les interventions des intellectuels, des créateurs, des journalistes, des acteurs sociaux et des jeunes dans l’espace public, et à s’interroger sur leur capacité à exprimer leurs idées, leurs analyses et leurs positions, à agir et à participer aux débats de société et à la fabrication des événements.
Certains recherchent les positions ou la notoriété. Mais la production de l’intellectuel – qu’il soit poète, romancier, peintre, cinéaste, musicien, théoricien, journaliste ou militant civil – demeure, en toute circonstance, l’instrument le plus efficace pour formuler les interrogations du temps, de la société et de l’existence. C’est par elle qu’il participe à la vie publique et contribue à la dynamique culturelle, politique et sociale.
Malgré la montée des émotions, l’excès d’affect et la domination du bavardage et du verbiage sur la culture et le sens critique, on continue d’être surpris par la capacité de nombreux acteurs, créateurs, écrivains, journalistes, artistes et jeunes à résister au vacarme, à persévérer dans l’écriture, à occuper les espaces numériques et à demeurer présents dans le débat.
La liberté d’expression et la participation à la discussion publique ne sont pas seulement des revendications politiques ; elles constituent un principe fondateur de la société moderne et une condition essentielle de la construction démocratique. Et même si le Maroc a inscrit « le choix démocratique » parmi les constantes fondamentales de la Nation dans sa Constitution, la dernière décennie a été marquée, comme chacun peut le constater, par un recul manifeste des médias publics dans la présentation et le traitement des questions nationales et sociétales sous un angle pluraliste, permettant de faire émerger les divers courants d’idées et d’opinions à l’œuvre dans les sphères sociale, politique et culturelle.
Les médias publics, entre pluralisme affiché et voix étouffées
Certains programmes donnent l’illusion d’offrir la parole aux partis représentés au Parlement – majorité et opposition – afin de satisfaire formellement aux exigences du pluralisme telles que définies par les cahiers des charges encadrés par la Haute Autorité de la communication audiovisuelle. À l’occasion, ils ouvrent aussi, de manière ponctuelle, leurs plateaux à quelques chercheurs ou intellectuels. Mais ces émissions restent loin de ce que devrait être le rôle des médias : assurer un véritable service public pluraliste, garantissant des espaces de débat libre, affranchis de la logique de propagande et des calculs de censure, tout en veillant à diversifier les modes d’analyse pour mettre en lumière les manquements, les inégalités et les déséquilibres que reconnaissent eux-mêmes les décideurs politiques.
Enfin, défendre la libre circulation de l’information et sa diffusion sans entrave demeure un impératif fondamental pour éclairer les citoyens et nourrir le jugement du public.
Et puisque la discussion publique constitue à la fois un choix politique et un engagement collectif permettant la participation des acteurs sociaux, politiques et culturels à l’élaboration des politiques publiques – à travers les mécanismes du plaidoyer et de la démocratie participative – en vue de décisions adéquates servant l’intérêt général, il est essentiel de rappeler que cette participation repose sur deux conditions fondamentales : l’accès à l’information et la mobilisation de données objectives et d’arguments convaincants.
Le principe de la démonstration rationnelle devient, dans de nombreux cas, plus efficace que la simple logique majoritaire ou minoritaire, à condition de prendre en compte la diversité des opinions et de garantir l’égalité de parole et d’échange.
Depuis le début de ce millénaire, le Maroc a connu plusieurs moments marquants de débat public. L’un des plus notables fut la mobilisation scientifique et politique nationale pour évaluer les politiques publiques depuis l’indépendance jusqu’à la fin des années 1990. Cette démarche donna lieu à des recherches, délibérations et débats entre les élites du pays, toutes tendances confondues, qui aboutirent au célèbre « Rapport du Cinquantenaire », posant les bases du « Maroc possible ».
Un autre moment fort fut l’ouverture du chantier historique de relecture du passé récent à travers l’expérience de l’Instance Équité et Réconciliation, qui constitua une séquence dense de débat public autour de thèmes essentiels tels que la liberté, la justice, les droits humains, l’identité nationale, l’unité et la diversité. Ces échanges mobilisèrent intellectuels, militants, journalistes, politiques et victimes de violations des droits humains, issus de diverses sensibilités, générations et régions.
Sans m’attarder sur tous les épisodes de participation collective à ces discussions publiques, il suffit de rappeler les débats qui ont accompagné les événements du 20 février 2011, et qui ont conduit à l’appel à une réforme constitutionnelle. De vastes consultations furent alors menées avec les partis, syndicats, associations, élites et citoyens, donnant lieu à une riche production de documents, de propositions et de programmes de communication autour des conditions nécessaires à l’édification d’un Maroc démocratique fondé sur des référentiels partagés.
Une démarche similaire fut adoptée lors de la préparation du « modèle de développement des provinces du Sud », pilotée par le Conseil économique, social et environnemental, ou encore dans le cadre du projet de « régionalisation avancée », de l’étude sur la « richesse globale du Maroc », et des efforts d’évaluation ayant conduit à la formulation de la « Vision stratégique 2015-2030 » pour la réforme de l’éducation, élaborée par le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique. On peut aussi citer la vaste consultation nationale autour du « Nouveau modèle de développement ».
Liberté et responsabilité : un couple encore inachevé
Reste comment les rédactions finales de ces projets tiennent-elles compte des conclusions issues de ces discussions ouvertes ? Les résultats traduisent-ils réellement les grandes orientations exprimées par les intellectuels, les acteurs politiques et sociaux sur ce que devraient être les politiques publiques ? Et dans quelle mesure les décideurs intègrent-ils ces consensus dans des programmes et politiques concrètes visant la justice et la réduction des inégalités sociales et territoriales flagrantes au Maroc ? Enfin, pourquoi le débat public n’a-t-il pas réussi à s’imposer comme un choix politique, médiatique et culturel permanent, garant d’une culture de la reddition des comptes ?
D’un autre côté, une question fondamentale se pose : disposons-nous, au Maroc, de la maturité émotionnelle nécessaire pour accepter la critique et la responsabilité ? Et les conditions intellectuelles sont-elles réunies pour un usage public constant de la liberté ?
Ces deux interrogations nous renvoient à l’idée même de liberté, restée chez nous prisonnière de considérations idéologiques et de conjonctures circonstancielles. Comme l’écrit Abdallah Laroui, « si la liberté est un slogan, un concept ou une expérience, il faut distinguer entre l’expérience elle-même et la manière de l’exprimer ». Trop souvent, la liberté a été réduite à un simple mot d’ordre. Son concept n’a jamais été véritablement clair, enraciné dans les esprits ni pleinement réalisé dans la réalité. Pire, elle n’a pas toujours été traduite en comportements concrets.
Pourquoi ? Parce que, comme le soulignent plusieurs de nos penseurs, dont l’incontournable Abdallah Laroui, la cause première réside dans l’absence d’une compréhension historique et cognitive approfondie du concept de liberté. J’ajouterais que le problème ne se limite pas aux dérives et à l’usage confus du mot liberté. Il touche à l’un des fondements mêmes d’un État qui aspire à la modernité : la légèreté croissante avec laquelle nombre de responsables prennent leurs obligations juridiques, institutionnelles et morales.
C’est pourquoi il devient urgent d’activer, de manière sérieuse et rigoureuse, les mécanismes d’évaluation et de reddition des comptes, notamment en ce qui concerne la gestion des deniers publics et la concrétisation effective des résultats promis.