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Deux réponses contraires face à la même misère – Par Mustapha HMIMOU
Pierre Rabhi, dans Vers la sobriété heureuse (2010), montre que la quête frénétique du confort matériel rend fragile. Une existence fondée sur la sécurité vacille dès que le confort disparaît. À l’inverse, les peuples du Sud, habitués à l’imprévisible, ont développé une intelligence dans la gestion du manque, doublée d’une résilience organique.
À l’heure où les métropoles occidentales exhibent une misère nouvelle, marquée par la désocialisation, la dépendance et l’effondrement intérieur, d’autres peuples, du Sud, affrontent des tragédies plus brutales tout en préservant une dignité tenace. Deux réponses opposées à une même détresse interrogent les modèles culturels, les systèmes de valeurs et les imaginaires collectifs qui façonnent la résilience humaine.

Mustapha HMIMOU
Il y a quelque chose de bouleversant dans la manière dont la misère façonne les hommes selon le monde qu’ils habitent. Sur les réseaux sociaux, des vidéos devenues virales montrent, jusque dans les grandes capitales occidentales, comme Washington, Paris ou Berlin, des loques humaines victimes de la crise : des êtres errants, tassés dans des tentes, étendus sur les trottoirs ou tordus par les drogues, des zombies privées de dignité autant que de toit.
Ce spectacle n’est pas marginal. Il s’agit plutôt d’un phénomène social massif et surtout nouveau dans sa forme. Certes, la misère a toujours existé en Occident, mais jadis elle s’exprimait par la faim, la maladie et le labeur accablant. Aujourd’hui, elle se traduit par la désocialisation, la dépendance et la perte totale de repères.
Par exemple, l’enquête Samenta : Prévalence des troubles mentaux et des addictions chez les SDF en région parisienne, menée par Anne Laporte montre que la majorité de ces sans-abris y souffrent de troubles mentaux ou d’addictions, confirmant l’émergence d’une misère spécifiquement moderne. Et cette détresse psychique et matérielle, typique des sociétés prospères en crise, n’a pas non plus d’équivalent dans le reste du monde.
À des milliers de kilomètres de là, au milieu des ruines de Gaza, dans les montagnes d’Éthiopie, le désert de Somalie ou les plaines inondées du Bangladesh, d’autres hommes et femmes affrontent des tragédies plus cruelles encore. Et pourtant, dès que les bombardements cessent ou que les eaux se retirent, ils se relèvent, prient, sourient et reconstruisent. Leur dignité demeure intacte, comme si rien ne pouvait leur arracher l’essence de la vie : l’espoir.
Ce contraste fascine jusqu’aux observateurs occidentaux : pourquoi la même misère détruit-elle les uns et fortifie-t-elle les autres ? La réponse, disent-ils, ne tient ni à la géographie ni à la richesse, mais à la manière dont chaque civilisation conçoit la vie, le lien social et la souffrance.
Selon Harry Triandis dans Culture, Self and Individualism/Collectivism, (1985), l’homme occidental vit dans une culture où la valeur se mesure à la possession et à la performance. Quand tout cela s’écroule, il s’effondre. Dans le Sud, l’individu existe à travers le groupe où la famille, le voisinage et la foi constituent une armature invisible qui soutient même les plus démunis. La pauvreté y est partagée, donc moins déshumanisante.
Pour Viktor Frankl dans The Meaning of Life Despite Suffering, la souffrance n’a pas le même statut. En Occident, elle est vécue comme une anomalie à fuir ; au Sud, comme une épreuve à traverser et à transcender. La douleur y trouve un sens, elle n’y est donc pas une absurdité insuportable.
Mircea Eliade rappelait déjà, dans Le Sacré et le Profane (1957), que l’homme moderne, coupé du spirituel, vit dans un monde désacralisé. Quand tout s’effondre autour de lui, il n’a plus de repère intérieur. L’homme du Sud, encore habité par la foi, garde un ciel au-dessus de lui ; il prie, espère et se relève.
Pierre Rabhi, dans Vers la sobriété heureuse (2010), montre que la quête frénétique du confort matériel rend fragile. Une existence fondée sur la sécurité vacille dès que le confort disparaît. À l’inverse, les peuples du Sud, habitués à l’imprévisible, ont développé une intelligence dans la gestion du manque, doublée d’une résilience organique.
Enfin, Amartya Sen dans Development as Freedom, (1999) rappelle qu'en Occident la pauvreté ne se réduit pas juste au manque de biens, mais s’étend à la privation de dignité et de liberté d’agir. Elle y est une honte, et au Sud, c’est plutôt la lâcheté qui l’est. La dignité y réside non dans ce que l’on possède, mais dans la manière dont on reste debout.
Pourtant le paradoxe est cruel : l’Occident s’emploie à imposer au monde un modèle de vie dont il subit lui-même certains effets pervers. Tandis que l’homme occidental s’effondre au premier choc, il érige en idéal le mode d’existence qui mine sa propre résilience. Les peuples du Sud, eux, savent que, malgré la pauvreté et les épreuves, leur mode de vie demeure plus humain. Ils s’y attachent avec obstination, même lorsqu’ils émigrent : ils ne se dissolvent pas dans le moule occidental, mais préservent leur essence et leur identité. Et pourtant, c’est justement ce qu’on leur reproche dans certains pays de l’Occident, voulant les assimiler de gré ou de force.
Et de plus en plus d’intellectuels occidentaux commencent à le reconnaître. Par exemple, Boaventura de Sousa Santos, dans Épistémologies du Sud, montre que l’Occident s’est appauvri en marginalisant les savoirs et les sagesses du Sud. Retrouver la convivialité, la solidarité et la chaleur humaine dans de la vie commune face à la logique du marché, dit-il, est vital pour réconcilier la raison avec l’âme.
La preuve en est, sur le plan populaire, l’élection triomphale du jeune Zahrân Mamdânî, devenu récemment maire de New York, la plus grande et plus riche ville du monde. Il s’est présenté comme un fils du Sud, fier de ses racines et de son identité islamique. En invitant ses parents à la tribune le soir de l’annonce des résultats, les appelant tendrement à l’orientale mama et baba, il a rappelé la force du lien familial, valeur toujours assez vive dans le Sud. Et il a souligné la richesse culturelle que les migrants apportent toujours à l’Occident, rappelant que New York fut bâtie par eux, vit grâce à eux et se montre très fière d’élire son maire parmi eux.
Cette élection, comme celle de Sadiq Khan, musulman d’origine pakistanaise, élu pour la troisième fois maire de Londres, incarne l’espoir d’un renouveau culturel. Dans des sociétés rongées par l’individualisme, les valeurs des migrants du Sud global leur offrent la salutaire occasion du retour aux sources morales nécessaires pour contrer la déchéance inhumaine.
Alors que les images de misère qui circulent dévoilent l’échec d’un système impitoyable, l’ascension de figures politiques issues du Sud rappelle que les derniers bastions de l’humanisme s’y trouvent encore vivants. L’Occident, paradoxalement, ne pourra peut-être se régénérer qu’en puisant dans ce qu’il avait longtemps regardé d’en haut, méprisé et marginalisé. Ce retour vers le sens et la solidarité est déjà en marche, porté notamment par sa jeunesse, celle-là même qui, en soutenant avec conviction Zahrân Mamdânî, a choisi pour maire de la plus grande capitale financière du monde un homme incarnant une autre vision de la réussite : plus humaine, plus sociale et vraiment universelle.