Driss Ajbali décrypte soixante ans de politiques migratoires marocaines

Driss Ajbali décrypte soixante ans de politiques migratoires marocaines

Avec cet essai, l’ambition est de verser une pièce dans le débat. Certes, de nombreux travaux existent, mais malgré les apparences, il n’y en a pas tant que ça. De plus, il y a, au Maroc, des chercheurs qui ont écrit dix fois, quinze fois le même livre

1
Partager :

À travers son nouvel essai consacré à l’émigration marocaine, Driss Ajbali propose une lecture structurée d’un phénomène inscrit dans la durée et au cœur des transformations sociales et politiques du Royaume. Nourri d’archives de la MAP et d’un travail documentaire étendu, l’ouvrage articule analyse historique, approche académique et expérience personnelle. Il retrace l’évolution de la gestion institutionnelle de l’émigration depuis les années 1960, en mettant en lumière ses différentes phases et ses acteurs, tout en interrogeant les représentations dominantes du phénomène. L’auteur s’attache notamment à dépasser une lecture strictement économique au profit d’une approche plus sociologique et politique, dans un contexte international marqué par des mutations profondes des politiques migratoires. Dans cet entretien avec Naïm Kamal, Driss Ajbali, sociologue, revient sur la genèse de son cinquième essai et détaille sa démarche qui font de son ouvrage, Migration et Politique, l’Équation marocaine (Edition La Croisée des chemins), un livre à part dans l’histoire de l’émigration marocaine.

Entretien réalisé par Naïm Kamal

Figures de la presse marocaine, un livre sur Zemmour et maintenant Migration et politique, est-ce le grand écart ?

Nullement. La migration a toujours été mon sujet de prédilection. C’est un simple retour aux sources. Cependant l’idée même de ce livre est née à la MAP. Il devait s’inscrire dans le contexte de mon travail de médiateur.  Après les Figures de la presse marocaine, j’ai suggéré à feu Khalil Hachimi Idrissi le projet d’un essai sur l’émigration à travers les archives de la MAP qui, en tant qu’agence, est le vrai disque dur de la mémoire institutionnelle marocaine, et ce depuis 1959. Comme Khalil était un intuitif, il avait, outre apprécier l’idée, perçu l’intérêt d’une telle initiative. Grâce à des archives bien organisées par un documentaliste chevronné, Rachid Tijani et surtout grâce à l’appui de ma collaboratrice, Sanae Benhida, une documentaliste comme on en fait plus, on a rassemblé des centaines de dépêches relatives au sujet. Le décès de Khalil, en avril 2023, est venue contrarier le projet. Au lendemain du discours de Sa majesté Mohamed VI du 6 novembre 2024, appelant à un aggiornamento du paysage institutionnel dédié à l’émigration marocaine, j’ai proposé, à Driss El Yazami, que je reprenne le projet. Il a estimé la démarche pertinente et possiblement féconde. Je me suis donc attelé à la tâche.

C’est un travail académique, historique ou la transcription d’une expérience personnelle, sachant que vous-même vous êtes issu de cette immigration et que pendant de longues années vous avez été l’une de chevilles ouvrières du Conseil Consultatif de Marocains de l’Étranger (CCME) ?

Les trois approches sont entremêlées. C’est un essai qui a un souci académique quasi névrotique. Et dans le même temps, de tout ce que j’ai écrit sur le sujet, c’est l’un de mes essais le plus intimiste. En filigrane, il y a un peu mon histoire dans laquelle peuvent se reconnaitre ceux qui ont émigré dans le milieu des années 1970. Cependant la part dosée de subjectivité n’empêche nullement la rigueur. Mon livre comporte presque six cent notes. Je n’invente rien. Tout est factuel. Et quand il fut nécessaire d’aborder des aspects un peu piquants, je me suis abrité derrière le populaire aphorisme marocain qui recommande de « manger l’ail avec la bouche des autres ». Toutefois et, sachant par avance qu’on m’en fera le reproche, les seuls aspects que je n’aborde pas, c’est le travail de la Commission du CCDH entre 2005 et 2007 et l’avènement du CCME. Au risque d’être ou trop complaisant ou trop sévère, je pouvais difficilement, dans les deux cas, éviter d’être juge et partie. Pour enrayer cet écueil, un autre l’adage :« Il y a beaucoup de choses qu’on règle en les abandonnant » m’a été d’une grande utilité. Cette sagesse, bien marocaine, m’a semblé être frappé au coin du bon sens.

Il y a beaucoup d’ouvrages sur l’émigration marocaine, une abondance de travaux sur le sujet. Qu’apporte de plus ou de différent ton ouvrage ? 

Avec cet essai, l’ambition est de verser une pièce dans le débat. Certes, de nombreux travaux existent, mais malgré les apparences, il n’y en a pas tant que ça. De plus, il y a, au Maroc, des chercheurs qui ont écrit dix fois, quinze fois le même livre. Il y a, par ailleurs, lieu d’observer que les premiers chercheurs et universitaires qui ont choisi de travailler sur l’émigration ont des formations juridique ou économique. Ils avaient, pour la plupart, contribué à forger une approche à précellence économiste. Le suivi des transferts du Franc, français ou belge, du Florin hollandais ou du Deutsche Mark allemand, avant l’avènement de l’Euro, le 1 janvier 1999, avait une valeur totémique. Le tropisme « devise » prenait le pas sur la dimension sociologique pour ne pas dire anthropologique. Il y a près de 30 ans, je qualifiais cette lourde tendance de « baztamization » (de porte-monnaie NDLR) du sujet. Aujourd’hui, les choses ont bougrement évolué et la connaissance sur le sujet s’est étoffée. La recherche s’est enrichie et s’est diversifiée en particulier avec l’émergence de nouveaux chercheurs, issus de l’émigration marocaine. Ils produisent une réflexion globale sur les migrations. Ils œuvrent dans de multiples universités européennes en Belgique, au Pays-Bas ou en France. Ils apportent une vraie valeur ajoutée.

Qu’apporte de différent ou de plus original votre ouvrage ?

D’abord, je n’aborde que l’émigration marocaine et la manière dont s’est, peu à peu, construite sa gestion institutionnelle par l’État marocain. Trois éléments saillants ont retenu mon attention :

1. L’histoire de l’émigration marocaine est un phénomène récent. Il a tout au plus une soixante d’années. Celle-ci se distingue par son éclectisme. Autant elle concerne toutes les régions du pays autant elle se distingue par l’éventail de sa dispersion, dans les pays européens avant que ceux-ci ne soient rejoints par d’autres contrées : l’Afrique, les Amériques, les pays arabes. Cet éclectisme, interne et externe, est une spécificité de taille par rapport, et à titre d’exemple, à l’émigration algérienne principalement cantonnée en France ou la turque fortement implantée en Allemagne. Après les départs collectifs encadrés par les conventions bilatérales, il y a eu beaucoup de départs, volontaires ou forcés par les conditions de vie, le regroupement familial ou le départ de compétences et d’étudiants qui finissent par s’enraciner. Ce sont là des raisons suffisantes pour réfuter le mot « diaspora marocaine » qui n’est, pour ma part, qu’un abus de langage. Une diaspora, c’est dans un temps donné, et pour des raisons ethniques ou religieuses, un départ collectif et forcé.  L’émigration marocaine, évaluée à cinq, six millions d’âmes, est le résultat d’un long et lent processus. Elle a mis six décennies pour atteindre le volume qui est le sien aujourd’hui.

2.  La gestion institutionnelle marocaine de l’émigration est un peu tributaire des profondes transformations que celle-ci a connu dans les pays européens. A chaque fois, le Maroc fut sommé de s’adapter. Dans une forme de coupe géologique, on peut distinguer principalement quatre strates, Il y a la phase des années soixante, celles des conventions bilatérales où ce sont les pays d’accueil, le patronat tout particulièrement, qui sont les chefs d’orchestre opérationnels de la gestion des flux. Il faut attendre les années 1970, pour assister à l’émergence d’une approche institutionnelle proprement marocaine, principalement sécuritaire. Avec les années 1980 et face aux politiques d’intégration dans les pays d’accueil, le Maroc a entamé, comme par réaction chimique, une politique dont la principale philosophie est « l’attachement à la mère patrie », comme on le disait à l’époque. Viendra ensuite la phase du dispositif institutionnel impulsé par le défunt Roi Hassan II, et ce à partir de 1990.  Enfin, et nous en vivons encore les soubresauts, il y a la phase de Mohammed VI où l’émigration est devenue au cœur du narratif royal. Et comme on ne peut isoler l’émigration marocaine de son contexte international, il y a, en permanence et tout le long du récit, un va et vient entre les choix nationaux et leur juxtaposition avec l’évolution du débat sur la migration dans les pays d’accueil où, politiquement, il est devenu, progressivement et au fil du temps, phobique et anxiogène.

3. Le dossier de la communauté marocaine dans le monde, dans des moments décisifs n’a pu avancer qu’avec des impulsions royales. D’abord avec le défunt.  Roi Hassan II qui fut, certes avec tâtonnement, le premier architecte du dispositif institutionnel dans les années 1980-1990. Avec Mohammed VI, le dossier de l’émigration prendra un envol sans précédent et deviendra éminemment royal. Et de ce point de vue, mis à part le style de chacun des monarques, il y a lieu de noter et de la permanence et de la continuité. Et s’il y a incohérence, c’est principalement dû à une forme discontinuité gouvernementale. C’est la raison pour laquelle, je finis la première partie par « Hassan II et l’émigration » et la seconde par « Mohammed VI et l’émigration ».

Si j’ai bien compris, le livre est en deux parties, une première consacrée aux personnages et institutions, qui sous le règne de Hassan II, à différent degrés, de Felix Mora à Driss Basri en passant par Youssef Bel Abbès, ont à gérer l’intendance de ce que l’on pourrait appeler la politique hassanienne. la deuxième au narratif royal dur l’émigration et aux différents responsables qui ont eu à prendre en charge ce dossier depuis l’avènement de Mohammed VI ?

Oui deux parties avec dix chapitres chacune.  Dans la première, je me suis intéressé à certains acteurs qui, mine de rien (et pour moi ce fut une découverte), ont marqué, de leur empreinte l’histoire de l’émigration marocaine. Le choix de ces acteurs n’est pas une affaire de style. C’est un critère que je me suis infligé. Et, on le sait, le critère peut être exclusif. C’est même le propre de la critériologie. En convoquant ces personnages, on peut, en creux, décrypter la lente évolution de la gestion institutionnelle de l’émigration par l’État marocain, voire en tirer des enseignements pour l’avenir du dossier. Avec ces figures, surtout dans la première partie du livre, j’ai déroulé un fil où ils apparaissent, telles les pierres du petit poucet, comme décisifs, dans l’élaboration des différentes phases institutionnelles. C’est le cas de la figure de Felix Mora qui incarne, avec une gestion primaire et ses deux tampons, le vert et le rouge, la mise en œuvre des conventions signées avec la France dans le début des années soixante. Avec les années soixante-dix, il y a comme une jonction d’acteurs qui, chacun dans sa fonction, participera à l’édification de la seconde phase de la gestion du dossier. Il y a l’arrivée aux affaires de Driss Basri, la création de la DST et de la DGED, la nomination de l’ambassadeur Youssef Bel Abbès en septembre 1972, (qui restera 19 ans en poste), la création de la première Amicale en 1973, l’ouverture, à Paris du premier bureau de la MAP à l’étranger… tous ces acteurs jaillissent au lendemain des deux coups d’état avortés. Chacun dans son domaine semble participer d’une reprise en main globale et d’une nouvelle vision marocaine qui n’omet pas d’inclure, de manière claire, l’émigré marocain. En France surtout. C’est le début d’une gestion institutionnelle, certes embryonnaire, qui vise à l’encadrement des émigrés marocains. Cette étape est surtout frappée du sceau sécuritaire. Mais elle reste le premier étage d’une fusée institutionnelle qui ne cessera d’évoluer. Une décennie plus tard, avec la figure de Akka Ghazi, on assiste alors au début d’un semblant de surenchère entre les pays d’accueil et les pays d’origine. Avec les nouvelles lois intégratrices en France et bientôt en Belgique et aux Pays-Bas, le Maroc va changer de fusil d’épaule. L’Etat marocain entend désormais renforcer puissamment les attaches avec ses ressortissants.  De ce point de vue, le Roi Hassan II, se vérifiera comme un personnage central et déterminant. C’est lui qui a très vite compris les enjeux identitaires et le risque de dilution de la marocanité dans un enracinement en devenir. Dès 1984, il procède à l’élection de cinq députés de l’émigration. L’expérience portera, dès sa mise en œuvre, les raisons de son échec. Après l’affaire du foulard de Creil, Hassan II annonce, trois mois plus tard, à l’occasion de la fête du trône du 3 mars 1990, la promesse d’un dispositif (qu’il avait déjà évoqué en 1985). Rapidement, le dispositif sera mis en place en juillet 1990 sous forme de triptyque constitué d’un ministère, d’une Fondation portant son nom et une banque dédié aux émigrés. C’est le temps de la valorisation du Marocain de l’étranger avec essentiellement deux axes : l’attachement à la mère patrie et le bon accueil surtout pendant la période estivale.

Avec Mohammed VI, et c’est remarquable, l’émigration marocaine est au cœur du narratif Royal, il a consacré plusieurs discours à la question. Après avoir consulté le CCDH, il procédé à la création du CCME et sa constitutionnalisation. Ces décisions sont le plus souvent annoncées à l’occasion du 6 novembre, c’est dire la symbolique sachant l’importance de cette date avant son remplacement par le 30 octobre. En appelant le 6 novembre 2024 à une refondation du paysage institutionnel dédié à l’émigration marocaine et à la création de la Fondation Mohammadia, c’est de nature à annoncer et augurer une nouvelle phase qui serait, en quelques sortes, le cinquième étage de la fusée institutionnelle. Ainsi, et en dénommant l’établissement de son propre nom, le Souverain marocain s’inscrit dans les pas de son auguste père.

Pour ce qui est de la seconde partie du livre, elle traite de la galerie des sept personnages qui ont eu à occuper, sous le règne de Mohammed VI, le portefeuille ministériel chargé des Marocains du monde : de Nouzha Chekrouni à Nezha El Ouafi. Sans oublier ceux qui les avaient précédés : Rafik Haddaoui, Ahmed El Ouardi, Lahcen Gaboune mais aussi, et de manière Indirecte, Zoulikha Naciri ou Omar azziman.

Driss Ajbali présentera son livre le samedi 02/05/2026 de 12h30 à 13h30, au Stand du CCME. Il fera, dans la semaine, une signature dans la Croisé des chemins.