société
Du fil de pêche au fil de la vie, un rituel de survie au bord du Bouregreg - Par Anwar CHERKAOUI
Peut-être un père et son fils. Peut-être deux amis. Peut-être deux frères.
Dans le silence de la nuit, deux hommes quittent la ville endormie pour rejoindre les bords de la mer. À la lueur d’une lampe à pétrole, ils mettent dans l’eau leurs sepoirs, au bout de leurs lignes, leurs espoirs. Ce récit d’Anwar Cherkaoui est une ode à la résilience, au lien entre l’homme et la mer, et à ces pactes silencieux qui font tenir la vie, nuit après nuit.

Par Anwar Cherkaoui
Une scène courante, presque banale à Rabat-Salé, sur les deux rives du Bouregreg
Il était 20 h 56.
La chaleur de septembre 2025 collait encore aux murs des maisons de Salé et Rabat
Les deux villes riveraines du Bouregreg s’étouffaient dans la moiteur de cette fin d’été aux canicules récidivistes.
Sortant d’une ruelle mal éclairée, une mobylette bleu toussotait avant de s’élancer sur la route qui mène à la mer.
Sur la mobylette, deux silhouettes.
Deux hommes.
Deux cannes à pêche en travers du guidon, comme des lances prêtes pour une joute.
Ils ne parlaient pas.
Le vent chaud et humide leur flagellait le visage.
Peut-être un père et son fils.
Peut-être deux amis. Peut-être deux frères.
Ils laissaient derrière eux une maison aux volets entrouverts, une femme qui rangeait le dîner, des enfants qui se jouaient les prolongations de leur journée autour d’un ballon.
La mer était leur refuge. Leur confessionnal.
Leur raison d’espérer.
La nuit étendait son obscurité sur les rochers.
Le ressac des vagues qui montaient et se brisaient en écume blanche, venaient se plier en deux au contact des rochers comme pour saluer l’arrivée des deux hommes.
Ils allumèrent une lampe à pétrole, lancèrent les hameçons virevoltant au bout de la ligne, plantèrent leurs cannes dans les fissures de la pierre et attendirent.
Dans le silence.
Confiant leurs espoirs à un fil tenu et à leur patience.
Le bruit du fil qui tend finit par se faire entendre, en chœur avec le sifflement discret de la mer qui offre un premier poisson.
Le père – ou l’aîné – le saisit d’un geste sûr.
Son visage, tanné par le sel et le soleil, esquissa un sourire visiblement comblé.
— On a peut-être une bonne prise
Le plus jeune hocha la tête, sans se déconcentrer, le regard toujours fixé sur le flotteur.
Leurs gestes étaient lents, précis, économes, comme ceux des hommes qui savent que chaque mouvement compte. De lui dépend aussi le prise.
À l’aube, le ciel, entre chien et loup, rosissait.
Leur petit butin brillait dans un seau : Pageots, mulets, loup bar et quelques sardines.
Pas beaucoup, mais assez pour nourrir les bouches à la maison.
Ils se partagèrent le silence du retour.
La mobylette reprit la route vers la ville qui s’éveillait.
À la maison, la moitié du poisson sera grillée pour le déjeuner.
L’autre vendue sur le marché du coin.
Avec l’argent, ils achèteraient du sucre, de l’huile, un peu de farine.
Ce n’était pas seulement une nuit de pêche.
C’était leur pacte avec la vie : affronter l’océan pour arracher de quoi continuer le lendemain.
L’un des deux hommes tourna la tête vers l’horizon, où le soleil se levait.
Il pensa : un jour, peut-être, j’aurai assez de poissons pour qu’on ne pêche plus que par plaisir.
Mais il ne dit rien.
Le vent du matin couvrait ses rêveries, emportant dans son souffle ronronnement de la vieille moto.
Lui seul résonnait encore dans l’air, comme une promesse qu’il les porterait encore et encore...