En pleine révolution numérique, les tablettes-garderies

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Hypnotisé par un contenu qui exerce une hyper stimulation visuelle et auditive bien supérieure au monde réel, l’enfant risque par la suite de confondre la réalité avec le virtuel.

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Autour de la table, le père est accroché à son smartphone, et c’est à peine s’il fait attention au garçon de café qui veut prendre la commande. La mère a le regard rivé sur le sien, branchée apparemment sur quelque chose de si captivant qu’elle ne prend garde à ses deux enfants, une fille et un garçon, qui se chamaillent pour qui aura droit le premier à la tablette, n’arrivant pas à s’entendre sur une connexion commune. 

Leurs voisins de table au restaurant, un instant censé être une fugue de communion, tout aussi occupés, ne s’embarrasse guère de ce qui se passe à côté. Le cliché, désormais coutumier, ne suscite l’intérêt de personne. Par moments l’un ou l’autre interpelle son partenaire de la vie pour partager avec lui… ce qu’il est en train de voir sur son appareil. Le couple a tout de la famille nucléaire de la catégorie professionnelle supérieure plus. A la fin de l’échappée au restaurant, le père sortira sa carte bancaire pour régler l’addition et ensemble quitteront les lieux sans qu’aucun d’eux se rende compte qu’ils viennent de faire une sortie en solitaire. Passe pour les parents qui ont achevé leur développement personnel et social dans un environnement qui faisait encore place au relationnel et à l’interaction avec autre chose qu’une « intelligence artificielle ». 

Cela mériterait plus d’un séminaire, plus d’une enquête approfondie, la constitution d’associations pour assurer l’accompagnement et le suivi. Car Il y a péril en la demeure, et jamais cet aphorisme n’a autant mérité son sens.  Car il s’agit d’abord de nos enfants et de leur épanouissement et du développement de leurs aptitudes psychomotrices. Dans une ère contemporaine impitoyable, marquée par la vitesse ou par ses excès, la froideur et la prédominance technologique, l'unité familiale souffre de plus en plus de la solitude en groupe. Les parents, tiraillés entre carrières qui s’accaparent une grande partie de leur journée et contraintes du quotidien se retrouvent face à un dilemme atroce : comment être attentionné et affectif, en fin de journée ou lors d’une virée, pour subvenir aux besoins affectifs et intellectuels de ces petits êtres qui leur sont les plus chers au monde ?

Indépendamment de leur statut, ingénieurs, professeurs ou ouvriers, les parents, vidés et esquintés, eux-mêmes pseudo-branchés high tech, érigée en refuge de leurs angoisses et de leurs tracas, à court d’idée mais aussi en manque d’énergie pour nourrir la curiosité et les jeux de leurs enfants, ont de plus en plus tendance à se décharger de leur mission sur le gadget des nouveaux temps moderne. Un désir et un besoin de paix qui se transforment insidieusement en démission. 

Ecoutez cette mère au foyer, Hafsa. Son petit Adam « ne veut plus sortir jouer dehors. Il refuse même de prendre son biberon s’il n’est pas bien installé devant la télévision. Mes corvées ménagères interminables me poussent à fermer les yeux sur cette situation que je sais malsaine». Puis écoutez cette autre, qui n’est pas mère au foyer, Maria, qui se plaint du comportement addictif de sa fille âgée de 4 ans, qui entretient avec sa tablette une relation fusionnelle. : «Je travaille à l’intérieur et à l’extérieur de la maison, c’est un mode de vie infernal, je suis complétement épuisée et puis il n’y a pas d’autres moyens pour l’occuper, elle se lasse vite des jouets». Mais cette ligne de défense cède vite devant le sentiment de culpabilité doublé de la complainte.  Ce qui la dérange le plus ? « La violence disproportionnée de ma fille qui imite les dessins animés diffusés en boucle. »

Au début, rappelez-vous c’était il y a moins d’un quart de siècle, il faisait snob d’avoir un portable, pendant un temps pris pour un signe extérieur de richesse. Puis c’est devenu une façon d’être juste in, avant qu’il se transforme en le bien le mieux partagé et le plus démocratique du monde. Qui s’étonne encore à la vue d’un mendiant ou d’une mendiante assis(e) à quémander accroché(e) à son portable, basique, mais portable tout de même. Les envahisseurs qu’on craignaient tant sont bien arrivés, mais pas ceux qu’on redoutaient. Ceux qui nous sont arrivés dans une soucoupe de publicité et d’événementiels de lancement ont une apparence docile, amicale, serviable et douce, soft dit-on aujourd’hui, avant que l’on commence à prendre conscience qu’ils phagocytent notre temps, perturbent notre compréhension de ce qui nous entourent, déstabilisent nos relations, colportent et amplifient toutes les nuisances que porte l’humanité en elle. Sans que l’on puisse réellement se révolter, mener à leur encontre une guerre de libération et élaborer un manifeste de l’indépendance au moins égale à celui que nos anciens ont brandi un 11 janvier 1944 à la face du protectorat français.  

Après l’électricité et la radio et le téléphone à manivelle qui annonceront le monde futur en s’automatisant et en se rapetissant, ce fut la télévision. Une petite fenêtre magique qui va focaliser les regards et entamer l’isolation et l’isolement des membres d’une même famille mais qui au moins à ses débuts permettait à tous de regarder dans une même direction autour d’un programme unique. Puis la télévision s’est multipliée, ses chaines ont connu une croissance géométrique offrant dans une pléthore de choix le non choix. IPhone, tablettes, jeux vidéo qui ont tellement essaimé qu’on a pour eux désormais développé des phobies comme la nomophobie, la peur de ne pas avoir sur soi son portable.  Si bien qu’on ne vit plus que par et pour les écrans qui offrent un divertissement illimité sans distinction de contenus, l’approprié comme l’inapproprié, qui finit toujours par avoir le dernier mot et échapper au contrôle des parents, eux-mêmes souvent hors contrôle dans un univers magique, un mélange séduisant de couleurs, d’images et de sonorités, dont les premiers gibiers sont les familles et les ultimes victimes les enfants.

Pour avoir bonne conscience et à la fois leurrer la population cible, la société et la matrice mercantile qui s’enrichit de ces évolutions en même qu’elle édicte les règles à la société, ont fixé les âges limites pour l’utilisation des technologies modernes : Elles sont nocives pour les enfants de moins de trois ans ! Sic ! Comme lorsqu’on se dédouane de toute responsabilité en disant que l’abus d’alcool nuit à la santé ou la cigarette tue. Mais encore…

Plusieurs rapports et recherches scientifiques ont démontré l’impact néfaste d’une surexposition des tout-petits, et surtout des bébés, sur leur éveil ainsi que sur leur développement cognitif, psychomoteur et émotionnel, entrainant des déficits d’attention et même des troubles apparentés à l’autisme. Des études internationales récentes ont même révélé une corrélation assez importante entre le retard dans l’apprentissage du langage et le temps passé devant un écran.

Les professionnels de la santé ne cessent de sonner d’alarme devant l’amplitude du phénomène. La marocaine Asmae Boumediane, médecin psychothérapeute et spécialiste de la petite enfance, affirme que les enfants en bas âge ont besoin de développer l’ensemble de leurs sens aux côtés de leurs parents et fratrie afin qu’ils puissent s’identifier et tisser des liens avec leur entourage. «Une surexposition des enfants aux écrans impacte d’une manière conséquente non seulement leur développement psychomoteur et cérébral, avec des séquelles telles que les troubles d’attention, du langage et du sommeil, mais aussi leur développement relationnel à cause du manque d’interaction avec les parents». Mais n’est-ce pas l’exposition tout court qui induit l’addiction. N’est-ce pas la première cigarette qui est le premier pas vers la dépendance, le premier verre vers l’alcoolisme, le premier joint vers l’habitude ?

Les experts sont catégoriques et unanimes sur un point : les enfants doivent passer plus de temps dehors. Parcs de jeux, jardins, salles de sports, sorties en plein air… les lieux et structures de loisirs n’en manquent pas ! Il faut juste bien s’organiser et arrêter de vivre dans cette insouciance désastreuse. Certes, les écrans peuvent contribuer aux apprentissages de la petite enfance, mais à quel prix ? C’est un début…

Les professionnels de la santé, psychomotriciens et pédopsychiatres, recommandent plusieurs pistes pour soutenir et accompagner les enfants accros aux écrans. Il s’agit notamment d’introduire des activités parallèles ciblant la motricité fine qui reste sous-développée à cause des écrans. Coloriage, découpage, pâte à modeler … tout l’arsenal doit être mis à la disposition des enfants pour stimuler les mouvements manuels. Sans doute…

Face à l’écran, l’enfant devient hypnotisé par un contenu qui exerce une hyper stimulation visuelle et auditive bien supérieure au monde réel, et risque par la suite de confondre la réalité avec le virtuel, explique encore le Dr. Boumediane. Pour remédier au problème elle propose aux parents de commencer par éteindre leurs propres téléphones et inviter les enfants à jouer, expérimenter et trouver du plaisir dans d’autres activités, ajoutant qu’il est primordial que l’enfant sorte, interagisse avec son environnement, se salisse et même qu’il s’ennuie afin de réaliser un développement socio-cognitif équilibré. Soit…Mais que disent les mères citées plus haut : qu’elles n’ont pas le temps ni la patience, qu’elles n’en peuvent plus. Les parents en sont à confondre tablettes et garderies.