Femmes dans la guerre, justice absente : le cri d’alarme de la société civile face à l’impuissance internationale – Par Soukaina Regragui

Femmes dans la guerre, justice absente : le cri d’alarme de la société civile face à l’impuissance internationale – Par Soukaina Regragui

Des Iraniennes pleurent lors des funérailles des victimes de la guerre contre leur pays, au cimetière de Behesht Zahra, dans le sud de Téhéran, le 26 mars 2026.

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À l’heure où la communauté internationale proclame vouloir renforcer l’accès à la justice pour toutes les femmes et les filles, les réalités des conflits contemporains, notamment au Moyen-Orient, révèlent une fracture abyssale entre les principes affichés et les pratiques effectives. Dans une tribune engagée, Soukaina Regragui, figure de l’Union de l’Action Féministe, dénonce l’instrumentalisation des corps féminins dans les guerres, l’effondrement du droit international et l’exclusion des femmes, en particulier palestiniennes, de toute justice réelle. Une interpellation directe adressée aux Nations-Unies et à la conscience universelle.

Un rendez-vous international sous tension morale

La 70ème session de la Commission du statut de la femme des Nations-Unies, organisée autour du thème de l’accès à la justice pour les femmes et les filles, aurait dû constituer un moment fort de consolidation des engagements internationaux en faveur de l’égalité. Pourtant, pour l’Union de l’Action Féministe, cette rencontre se heurte à une contradiction fondamentale.

Créée en 1987 dans le sillage du Mouvement 8 Mars, l’UAF s’est imposée comme un acteur central de la lutte pour les droits des femmes au Maroc. Mais cette année, l’organisation a fait le choix de ne pas participer à cette session onusienne. Une décision lourde de sens, motivée par la volonté de dénoncer un paradoxe : parler d’accès à la justice dans un monde où des milliers de femmes en sont radicalement privées dans de zones de guerre de plus en plus nombreuse.

Cette position en solidarité avec les femmes Palestiniennes privées d’y participer n’est pas un retrait, mais en haut lieu une prise de position politique et morale. Il s’agit d’un acte de protestation face à une réalité jugée insoutenable : celle de femmes exposées à des violences extrêmes, sans protection ni recours.

Des guerres du XXIe siècles marquées par la déshumanisation

 Le constat dressé est sans appel. Les conflits contemporains, notamment au Moyen-Orient, mais aussi en Afrique, s’inscrivent dans des logiques multiples : expansionnistes, idéologiques, économiques. Gaza apparaît comme l’épicentre le plus visible de cette violence, un territoire devenu symbole d’une déshumanisation systémique.

 Mais au-delà de Gaza, d’autres régions subissent des drames similaires, souvent dans une invisibilité médiatique préoccupante. Du Soudan à la République démocratique du Congo, en passant par le Mali, les violences frappent indistinctement les populations civiles, avec une intensité particulière à l’encontre des femmes et des enfants.

 Ces conflits, qualifiés de guerres du troisième millénaire, révèlent une mutation inquiétante : la violence de genre y occupe une place centrale. Les femmes ne sont plus seulement des victimes collatérales, elles deviennent des cibles stratégiques. Leur corps est instrumentalisé comme un outil de guerre, de domination et d’humiliation.

 Gaza, laboratoire d’une violence extrême

 Dans ce paysage de violences, la situation à Gaza est décrite comme un point de bascule. Loin d’être un simple théâtre de guerre, le territoire est présenté comme un véritable laboratoire de déshumanisation.

 Les bombardements, les destructions d’infrastructures civiles, les atteintes aux services essentiels comme l’eau ou la santé, témoignent d’une guerre menée en dehors des cadres du droit international humanitaire. L’idée même de “frappes chirurgicales” ne résiste pas au constat, au regard de l’ampleur des destructions et du nombre de victimes civiles.

 Les femmes y vivent une réalité quotidienne marquée par la peur, la précarité et la violence. Leur intimité, leur dignité, leur sécurité sont constamment menacées. Les technologies de l’information, en relayant ces images au monde entier, rendent visible une souffrance qui dépasse l’entendement.

 Pourtant, cette visibilité n’a pas conduit à une mobilisation internationale à la hauteur des enjeux. Elle met au contraire en lumière l’impuissance des instances internationales à faire respecter les règles qu’elles ont elles-mêmes édictées.

 Le droit international en crise

 Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le droit international s’est construit comme un rempart contre les barbaries. La Déclaration universelle des droits de l’Homme avait suscité un immense espoir. Mais aujourd’hui, cet édifice semble vaciller.

 Les conventions internationales, notamment celles relatives aux droits des femmes, apparaissent largement ignorées dans les contextes de guerre. La Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, tout comme la résolution 1325 du Conseil de sécurité sur les femmes, la paix et la sécurité, sont ouvertement bafouées.

 Cette situation pose une question fondamentale : le droit international a-t-il encore une portée réelle ? Ou n’est-il devenu qu’un cadre théorique, sans effet contraignant face aux logiques de puissance ?

 L’absence de réponse claire à ces interrogations alimente un sentiment d’injustice profonde. Elle fragilise la crédibilité des institutions internationales et remet en cause leur capacité à garantir les droits fondamentaux.

 Une justice inaccessible pour les femmes en guerre

 Au cœur de cette crise se trouve une réalité particulièrement préoccupante : l’inaccessibilité de la justice pour les femmes victimes de violences en contexte de conflit.

 Accéder à la justice ne se limite pas à obtenir réparation. C’est aussi une reconnaissance symbolique des souffrances subies, un acte de dignité. Or, dans de nombreux contextes, les femmes en sont privées.

 Les Palestiniennes, en particulier, incarnent cette double peine. Victimes de violences sur le terrain, elles se voient également exclues des mécanismes judiciaires censés les protéger. Cette exclusion renforce leur vulnérabilité et prolonge leur souffrance.

 La violence de genre en temps de guerre doit être reconnue comme une violation spécifique nécessitant des réponses adaptées. Cela implique une évolution du droit international, afin de mieux prendre en compte ces réalités.

Une mobilisation féministe inscrite dans la durée

 Face à ces constats, la réponse ne peut être que collective. L’Union de l’Action Féministe s’inscrit dans une tradition de mobilisation transnationale, fondée sur la solidarité entre femmes.

 Depuis les années 1980, l’UAF a multiplié les initiatives pour défendre les droits des femmes, au Maroc et au-delà. En 2002, elle a lancé le Mouvement Mères sans frontières, en soutien aux femmes palestiniennes.

 Aujourd’hui, cette solidarité reste plus que jamais d’actualité. Elle s’appuie sur des réseaux d’associations, d’ONG et de défenseurs des droits humains, partageant des valeurs communes de justice, d’égalité et de dignité.

 Cette dynamique collective est présentée comme une force essentielle pour peser sur les décisions internationales et faire évoluer les normes juridiques.

 Le silence médiatique et l’inégalité des visibilités

Si Gaza bénéficie d’une couverture médiatique importante, d’autres conflits restent largement ignorés. Cette inégalité de traitement pose un problème majeur.

 Les violences subies par les femmes dans certaines régions du monde sont invisibilisées, faute de relais médiatiques. Cette invisibilité contribue à leur marginalisation et à l’absence de réponse internationale.

 Le droit à l’information, tout comme l’accès à l’aide humanitaire, est lui-même entravé dans de nombreux contextes. Journalistes et observateurs sont souvent empêchés d’exercer leur mission, ce qui limite la circulation des informations.

 Briser ce silence constitue un enjeu central pour les mouvements féministes, qui revendiquent une reconnaissance universelle des souffrances vécues par les femmes dans les contextes de guerres.

 Une interpellation directe des Nations-Unies

 Le 13 mars 2026, à Rabat, l’UAF a organisé une rencontre réunissant acteurs associatifs et militants, en présentiel et à distance. Cette initiative visait à interpeller directement la communauté internationale.

 À travers les interventions, notamment celle de Fatéma Maghnaoui, vice-présidente de l’UAF, un message clair a été adressé aux Nations-Unies : il est urgent d’agir.

 La Commission du statut de la femme, tout comme l’ensemble du système onusien, est appelée à assumer ses responsabilités. Les appels à la cessation des violences doivent être suivis d’actions concrètes.

 La question posée est simple, mais fondamentale : que vaut un droit sans mécanisme d’application ? Et que signifie la justice si elle reste inaccessible à celles qui en ont le plus besoin ?

 Repenser les mécanismes de protection

 Au-delà du constat, des pistes d’action sont avancées. Il s’agit notamment de renforcer les instruments juridiques existants et de créer de nouveaux mécanismes de protection pour les femmes en situation de conflit.

 L’idée d’une charte internationale spécifique, consacrée aux droits des femmes en temps de guerre, est évoquée. Cette charte pourrait définir des garanties minimales en matière de protection et d’accès à la justice.

 Par ailleurs, la mobilisation doit également viser les acteurs impliqués dans les conflits, notamment ceux qui les financent. La responsabilité ne se limite pas aux belligérants directs.

 Construire des alliances internationales apparaît comme une condition essentielle pour faire avancer ces propositions et imposer de nouvelles normes.

 Un appel à l’unisson des consciences

 Au final, le message porté par cette rencontre dépasse le cadre des institutions. Il s’adresse à l’ensemble des acteurs de la société civile, mais aussi aux citoyens du monde.

Agir en faveur de la justice pour les femmes et filles victimes de violences des guerres exige une mobilisation globale, au-delà des clivages politiques et géographiques. Il s’agit de réaffirmer des principes fondamentaux : la dignité humaine, l’égalité, le droit à la justice.

Dans un monde marqué par la montée des violences et des conflits, cet appel résonne comme une exigence morale. Celle de ne pas détourner le regard, de refuser l’indifférence et de faire du droit un outil effectif de protection.