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Festival soufi de Fès : l’Espagne et le Maroc à l’unisson du sacré
Sous les voûtes séculaires de Bab Makina, la 17ᵉ édition du Festival de Fès de la Culture Soufie s’est ouverte sur un dialogue d’une beauté rare : celui du flamenco mystique espagnol et de la musique arabo-andalouse marocaine. Un moment suspendu où les vers d’Ibn Arabi, poète des deux rives, ont réuni les voix de Curro Piñana, Noureddine Tahiri et Nouhaila El Kalai dans une même respiration spirituelle. Entre les cordes du oud, les percussions andalouses et les vocalises habitées, la capitale sp
Sous les voûtes séculaires de Bab Makina, la 17ᵉ édition du Festival de Fès de la Culture Soufie s’est ouverte sur un dialogue d’une beauté rare : celui du flamenco mystique espagnol et de la musique arabo-andalouse marocaine. Un moment suspendu où les vers d’Ibn Arabi, poète des deux rives, ont réuni les voix de Curro Piñana, Noureddine Tahiri et Nouhaila El Kalai dans une même respiration spirituelle. Entre les cordes du oud, les percussions andalouses et les vocalises habitées, la capitale spirituelle du Royaume s’est faite pont, entre hier et aujourd’hui, entre l’âme et la lumière.
Une ouverture habitée par la grâce
Fès, ce samedi soir d’octobre, vibrait au rythme du sacré. Dans l’écrin majestueux de Bab Makina, l’ouverture du Festival de la Culture Soufie a pris des allures d’élévation collective. Le concert « Présence – Hadra » a réuni sur scène trois univers, trois voix, trois sensibilités : celle du flamenco mystique de l’Espagnol Curro Piñana, du chant soufi et arabo-andalou de Noureddine Tahiri, et de la jeune révélation marocaine Nouhaila El Kalai.
Dès les premières notes, un souffle ancien s’est levé. Les rythmes andalous ont rencontré les palmas flamencas, les modulations du violoncelle ont dialogué avec les percussions marocaines. Et lorsque les vers d’Ibn Arabi — le grand maître soufi originaire de Murcie — se sont élevés dans la nuit, portés par les trois voix, le public a retenu son souffle. Cette fusion des langues et des sensibilités, entre le feu espagnol et la mélancolie andalouse, a incarné la vocation première du festival : faire du soufisme un langage universel du cœur.
Curro Piñana, la ferveur du flamenco mystique
Artiste majeur du flamenco contemporain, Curro Piñana incarne la rencontre entre l’émotion et la spiritualité. Né à Carthagène, formé par son grand-père Antonio Piñana, il s’est imposé par son style vocal habité, héritier du cante jondo et de la méditation intérieure. Ses albums — De lo humano y lo divino, Misa Flamenca, Antología del Cante Minero — sont autant d’explorations du lien entre le sacré et le sensible.
À Fès, entouré de Pablo Barrionuevo à la guitare, Rocío Pinar au violoncelle et Alejandro Solano aux percussions, il a donné au flamenco une dimension métaphysique. « Sentir et transmettre : voilà le langage universel des émotions », confiait-il après le concert. Son chant rauque et profond, tour à tour imploration et célébration, s’est mêlé aux invocations du samaâ marocain dans un saisissant entrelacs d’énergies.
Noureddine Tahiri, gardien des chants du cœur
Face à cette voix andalouse venue d’ailleurs, celle de Noureddine Tahiri portait la mémoire du pays. Formé dès l’enfance à la psalmodie coranique auprès du cheikh Mekki Benkirane, il a grandi dans les zaouïas de Fès, au contact des maîtres du madih et du samaâ. Fondateur de l’Association Al Bousaïri de madih en 1994, puis de Naqchabandiyya en 1999, il est devenu l’un des artisans majeurs de la sauvegarde du patrimoine spirituel marocain.
Sur scène, sa voix ample, à la fois vibrante et apaisée, a fait résonner l’héritage des confréries fassies. Chaque vers d’Ibn Arabi semblait renaître sous son souffle, tantôt murmuré, tantôt éclatant. Sa présence, empreinte d’humilité, a rappelé ce qu’est le soufisme à Fès : une sagesse vivante, un art de l’équilibre entre la ferveur et la paix intérieure.
Nouhaila El Kalai, la jeunesse et la lumière
Entre ces deux figures consacrées, la jeune Nouhaila El Kalai apportait la fraîcheur d’une génération nouvelle. Révélée au grand public lors d’une émission arabe de découverte de talents, elle s’est imposée par la clarté de sa voix et sa justesse émotionnelle. À Bab Makina, son timbre cristallin a adouci la tension mystique du flamenco et du chant soufi, comme un fil de lumière reliant les deux rives de la Méditerranée.
« C’est un honneur de chanter à Fès, aux côtés de maîtres que j’admire », a-t-elle confié. Sa présence, humble et rayonnante, symbolise l’avenir du dialogue musical : celui d’un Maroc ouvert, curieux, fidèle à ses racines mais tourné vers l’horizon universel.
Fès, capitale du dialogue spirituel
Depuis sa création, le Festival de la Culture Soufie s’est imposé comme une plateforme de rencontre entre les arts, les traditions et les sagesses du monde. Cette 17ᵉ édition en amplifie la portée. Organisée sous le thème des « Sagesses du monde », elle déploie un programme éclectique : concerts, rituels, poésie, conférences et créations originales.
Au-delà de la soirée d’ouverture, le festival convie à un véritable pèlerinage musical : Qawwali indien avec Anwar Sabri, chants sénégalais de Senny Camara, hadra marocaines, hommages andalous, jusqu’à une comédie musicale inédite *La huppe et les douze oiseaux*. Le tout culminera dans une clôture consacrée à « La passion d’El Harraq », hommage à l’un des grands poètes mystiques du soufisme marocain.
Mais Fès, plus que tout autre lieu, donne à ce festival une résonance unique. Ville-monde, cité de la science et de la foi, elle incarne depuis des siècles la coexistence féconde des cultures. À Bab Makina, l’architecture impériale devient caisse de résonance d’un humanisme sans frontières.
L’art comme prière et comme pont
Ce concert d’ouverture n’a pas seulement célébré une rencontre entre musiciens ; il a incarné une philosophie du vivre-ensemble. Lorsque la guitare flamenca a rejoint le oud marocain, lorsque la langue espagnole s’est mêlée à l’arabe, quelque chose de plus profond s’est exprimé : la conscience d’une unité au-delà des différences.
C’est tout le sens du festival : rappeler que la beauté est un langage commun, que la musique est une forme de prière partagée. Dans le tumulte du monde contemporain, Fès offre une halte, un espace d’écoute et de réconciliation.
Le souffle d’Ibn Arabi planait sur la soirée, rappelant ses mots : « Mon cœur est devenu capable de toute forme. » Ce vers, plus que jamais, résume l’esprit de Fès : un lieu où l’art devient pont, où la diversité se fait prière.