Gen sans nom ou les êtres d’avant le Cloud – Par Abdelfettah Lahjomri

Gen sans nom ou les êtres d’avant le Cloud – Par Abdelfettah Lahjomri

Nés entre la poussière et la craie, ces hommes et femmes ont vu surgir soudain les écrans lumineux, plus semblables à des miroirs qu’à des livres. Dans ces reflets numériques, ils n’ont pas perdu leur trace : ils se sont souvenus qu’ils avaient appris autrement — à la main, lentement, obstinément.

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Entre la craie et le pixel, Abdelfettah Lahjomri esquisse dans ce texte une méditation sur une génération d’avant les algorithmes : celle qui a grandi sans Wi-Fi mais avec des cahiers usés, celle qui a franchi, sans transition, le passage du papier à l’écran. Sans identité numérique ni marque générationnelle, cette « Gen du rien » revendique la lenteur, l’effort et le droit d’échapper aux cases toutes faites. À travers une prose lucide et poétique, l’auteur oppose la sagesse de l’imperfection à la frénésie des écrans, et célèbre le “génie de l’improvisation” — ce talent disparu d’inventer sans technologie.

 Abdelfettah Lahjomri

Un monde sans étiquette ni alphabet

Peut-on exister sans nom, sans slogan, sans hashtag ? Lahjomri interroge le paradoxe d’une génération invisible dans un monde saturé d’identités prêtes à consommer.

« Sommes-nous condamnés à n’exister qu’à travers une lettre latine ? ». Ni X, ni Y, ni Z, ce groupe sans catégorie refuse d’être une marchandise sociologique. Il n’a pas de logo, pas de slogan, pas de présence calibrée sur Twitter ou Instagram.

Nés entre la poussière et la craie, ces hommes et femmes ont vu surgir soudain les écrans lumineux, plus semblables à des miroirs qu’à des livres. Dans ces reflets numériques, ils n’ont pas perdu leur trace : ils se sont souvenus qu’ils avaient appris autrement — à la main, lentement, obstinément.

Ceux-ci ont grandi dans des écoles sans Wi-Fi, écrivant à la main sur des cahiers dont les coins se transformaient, avec le temps, en cartes du passé. Ils copiaient les leçons jusqu’à épuisement des doigts, mémorisaient les textes jusqu’à l’oubli de soi, sans applaudissements ni algorithmes pour les noter.

Pas de Google pour les grandes questions : ils interrogeaient des enseignants fatigués, obtenaient des réponses incomplètes qu’ils complétaient de leur imagination. C’est peut-être là que s’est forgée leur philosophie : apprendre par soi-même, reformuler pour comprendre, penser avant de parler.

De ce manque de technologie naquirent des poètes, des écrivains, des penseurs — non des influenceurs sans mémoire. Leur monde n’était pas interactif, mais il avait une épaisseur : celle de l’encre, du papier, du temps.

L’intelligence d’avant l’intelligence artificielle

À l’époque, le téléphone bête et discipliné ne savait ni penser ni photographier. Il sonnait ou se taisait. Aujourd’hui, le smartphone vend des rêves, distribue des amitiés et fabrique des identités.

Les étudiants connaissent ChatGPT avant d’avoir lu Platon ou Averroès. Pourtant, cette génération analogique a étudié sans copier-coller, a débattu sans notifications, a aimé les livres comme on aime un poème encore à écrire.

Leurs moyens étaient rudimentaires, mais ils leur ont appris des vertus perdues : l’attente, la concentration, la saveur de l’erreur.

Quand ils cherchaient une information, ils parcouraient dix volumes ; aujourd’hui, un moteur de recherche fait la même chose en une seconde. Mais cette rapidité a un coût : l’effacement du désir de chercher, du goût du détour, de la lente construction de la pensée.

Le « génération du rien » ou l’alphabet de soi

La génération du smartphone possède tous les outils du savoir, mais trébuche sur la mémoire ; elle dispose d’un accès illimité à la connaissance, mais se perd dans la surabondance des choix.

Ma génération, jamais classée, incarne une leçon simple : apprendre n’a besoin ni de label ni de stratégie marketing. Il suffit d’avoir une envie, un cahier usé, un stylo patient.

S’il fallait un nom, ce serait « la génération du rien ». Rien, parce que ce vide apparent contient l’infini des possibles. Rien, parce que refuser d’être nommé, c’est échapper à la clôture du sens.

Née dans le silence des bibliothèques de quartier, cette génération a traversé sans transition la révolution numérique. Elle a vu le livre disparaître sous la publicité, mais n’a pas perdu le sens critique : celui qui s’est formé entre les pages arrachées d’un cahier de mathématiques et les cours de philosophie murmurés comme des secrets.

L’apprentissage du silence et de la lenteur

La génération des smartphones dispose d’applications pour méditer, pour se concentrer, pour mieux dormir. La mienne, la nôtre, n’en avait pas besoin : le vacarme d’une salle de classe suffisait à enseigner le silence intérieur ; attendre un bus sous la pluie valait un cours de méditation ; le sommeil, lui, arrivait sans notifications ni capteurs de rêves.

On a grandi dans la simplicité d’un monde sans mesure ni performance. Ce naturel du quotidien, que l’on pratiquait sans le savoir, est devenu aujourd’hui un produit marchand : on l’achète en vidéos de développement personnel et en livres d’auto-coaching.

Notre école, rude mais vivante, nous a appris à échouer. Nous sommes tombés à des examens, nous avons oublié des leçons, porté des cartables trop lourds — mais de ces épreuves est née une force rare : la capacité à se relever. À l’ère où l’erreur s’efface d’un clic, Nous vivions avec nous fautes, les transformant en cicatrices utiles. Là où un bouton “Supprimer” efface toute trace, la génération d’avant l’alphabet apprenait à lire dans ses ratures.

La connaissance comme résistance

Sa conscience s’est formée entre quatre murs nus et des tableaux noirs. De là est née une idée simple mais essentielle : le savoir n’est pas une démonstration, c’est une résistance au vide.

Quand les jeunes générations cherchent “la meilleure pose pour une photo avec un livre”, elles donnent la mesure de l’écart entre ceux qui ont connu la faim de savoir et ceux qui consomment la culture comme une décoration virtuelle.

La connaissance n’était pas un spectacle mais un effort. C’est pourquoi cette génération — sans lumière artificielle, sans algorithme de recommandation — a développé un rapport physique à l’intelligence : elle se frottait au réel, à la difficulté, à l’échec, à la lenteur du progrès.

Le génie de l’improvisation

Le génie de l’improvisation résume l’essence d’un apprentissage sans outils numériques. Cette génération n’a inventé ni Internet ni le smartphone, mais elle a été le premier pont entre le papier et l’écran. Elle a trébuché sur la technologie avant qu’elle ne devienne un réflexe.

“Nous sommes le milieu” : ni anciens, ni modernes, mais la charnière vivante d’un passage d’époque. Non nommée, non classée, notre génération demeure un témoin discret de la mutation du monde.

Privée d’intelligence artificielle, elle a inventé une autre forme d’intelligence — l’intelligence artisanale. Avec un simple bout de ficelle, elle réparait un cartable déchiré ; avec un cure-dent, un stylo brisé ; avec trois livres usés, elle rédigeait un mémoire universitaire. Là où le numérique multiplie les solutions prêtes à l’emploi, cette créativité manuelle forgeait la débrouille, la patience et le sens de la durée. Son “intelligence improvisée” résiste à la panne, quand l’intelligence artificielle s’arrête dès que la connexion tombe.

La lenteur comme richesse

L’époque de l’intelligence improvisée était lente, et cette lenteur était une richesse. Marcher jusqu’à la bibliothèque, c’était déjà apprendre. L’attente valait autant que le livre.

À l’inverse, la génération du smartphone, entraînée à la vitesse, confond aujourd’hui savoir et navigation, compréhension et scroll. La rapidité, vantée comme vertu, a fini par engendrer une fragilité de la mémoire et une anxiété du temps.

Et pourtant, nous ne nous faisons pas d’illusions : nous n’avons pas été des héros dans un âge pur. Nous avons connu l’ennui long, nous avons connu les instants des rêves brisés. Mais tout cela a façonné en nous une étrange faculté : celle de rire du tragique. Cette faculté, précisément, tend aujourd’hui à disparaître ; car pour la génération du smartphone, le rire n’est plus qu’un “emoji” envoyé dans une conversation, alors qu’il était pour nous une “attitude philosophique”, une manière de survivre, un exercice pour transformer le poids de la vie en légèreté passagère.

Notre génération n’a jamais été classée, et c’est peut-être là son véritable secret : nous n’avons pas été voués à l’économie de marché, ni réduits à un objet fermé pour la sociologie, ni transformés en catégorie statistique destinée à consommer de la publicité. Nous sommes une génération qui a glissé entre les filets du réseau avant qu’ils ne se referment, une génération “perdue” à leurs yeux, mais en réalité libre, parce qu’elle a échappé au plus grand piège : celui de la dénomination.

 La liberté d’un “non-nom”

Et peut-être que le plus beau, dans tout cela, c’est que notre absence de l’alphabet n’a jamais empêché notre présence dans l’histoire. Sans smartphones, sans classifications, sans slogans, nous avons été la génération qui a vécu toute la transition du monde : du livre à l’écran, de l’écriture au clic, du temps lent au temps fulgurant. Et puisque l’histoire ne s’écrit pas avec les mots-dièse des réseaux, notre part d’émerveillement demeure intacte : être la génération qui n’a jamais été nommée, mais qui, dans son silence, a laissé toutes les autres appellations suspendues dans l’air.

L’empreinte avant le nom : la philosophie d’une génération de l’endurance

Toutes les générations après nous les babys boomers ont été réduites une lettre ou un surnom : génération X, génération Y, génération Z… Comme si la vie tout entière s’était réduite à une abréviation alphabétique dans un tableau Excel mondial.

Mais nous, nés dans un entre-deux temporel déroutant, n’avons reçu ni lettre, ni chiffre, ni même une injure. Juste les babys boomers, qui résonne comme un nom et prénom, pas une lettre en guise de raccourci..

La génération du smartphone appuie sur un seul bouton et le monde s’ouvre à elle ; nous, nous avons pressé nos nerfs jusqu’à la douleur pour retenir un seul vers de poésie.

Ne vous méprenez pas : nous ne tirons aucune fierté de notre pauvreté technologique.

Mais nous sommes fiers d’avoir connu le monde avant qu’il ne devienne une image.

Nous l’avons connu à l’odeur de la pluie, non par une icône météo ; en attendant une lettre postale, non une notification instantanée ; à la voix d’un poste de radio, non au bourdonnement d’une “notification”.

Nous sommes nés sans lettre, et c’est peut-être la meilleure chose qui nous soit arrivée : nul ne peut nous enfermer dans un dictionnaire ni dans une étude de marché.

Nous sommes le papier à l’ère de l’écran, l’encre à l’ère de la lumière, le silence à l’ère du vacarme.

Nous avons appris à écrire dans des cahiers ornés de fleurs en plastique, et notre rêve était d’avoir un stylo Parker ou un cahier à spirale.

La génération du smartphone se vante d’être multitâche — elle écoute de la musique tout en écrivant, en parlant, en envoyant des émojis.

Nous, nous étions “multi-files d’attente” : celle du boulanger, puis celle de l’eau, puis celle du bus qui ne venait jamais.

Nous connaissions les rues sans Google Maps, guidés par la mémoire plutôt que par une boussole numérique.

Nous avons connu l’amour à travers une lettre glissée sous l’oreiller, non par un cœur rouge envoyé en deux secondes.

Nous nous résumons en une seule phrase : la génération de l’endurance.

Nous avons supporté l’ennui, la lenteur, la poussière, la craie, la voix fausse du maître et les rêves trop grands pour nos poches.

Nous n’avons pas besoin d’un titre pour nous définir ni d’une case pour nous archiver, car la valeur ne réside pas dans la lettre qu’on nous assigne, mais dans la trace que nous laissons derrière nous.

La valeur dans l’expérience, non dans la lettre

L’absence de nom ou de symbole est-elle vraiment une perte ?

Ou bien une invitation à dessiner notre destin avec nos propres couleurs, sans cadres préétablis pour borner notre regard ?

Et si notre génération ne peut être réduite à une lettre ou un signe, n’est-ce pas que sa véritable valeur réside dans l’expérience elle-même ?

N’y a-t-il pas, dans cette absence de classification, une chance de nous voir tels que nous sommes, sans reflets imposés — pour enfin découvrir qui nous sommes, et ce que nous pouvons devenir ?

Réfléchissons… et poursuivons la conversation une autre fois…