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Guerres et paix : De Pékin à Tanger en passant par Ksar Lakbir, l’histoire interroge le sens du triomphe – Par Hatim Betioui
Des artistes en tenue militaire participent à un spectacle au Grand Hall du Peuple, après un défilé militaire marquant le 80e anniversaire de la victoire sur le Japon et la fin de la Seconde Guerre mondiale, à Pékin, le 3 septembre 2025. (Photo de WANG Zhao / AFP)
Rabat – Paris – Pékin – Plus de huit décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la question demeure : faut-il continuer à célébrer les victoires militaires ? Hatim Betioui revient sur ces nations qui entretiennent avec faste le souvenir de leurs triomphes, et plaide pour transformer ces commémorations en occasions de réflexion sur la paix et la réconciliation.

Par Hatim Betioui
La Chine célèbre sa victoire sur le Japon
La Chine a récemment commémoré sa victoire sur le Japon dans la Seconde Guerre mondiale, connue officiellement sous le nom de « Journée de la victoire dans la guerre de résistance du peuple chinois contre l’agression japonaise ». Plus de 80 ans après le silence des armes de ce conflit planétaire – qui a coûté la vie à 70 à 85 millions de personnes, un chiffre approximatif en raison des millions de disparus et des victimes de famines et d’épidémies – certains s’interrogent sur la pertinence de ces célébrations. Car si la victoire consacre un vainqueur, elle laisse aussi des cicatrices profondes : il faut souvent des décennies pour reconstruire un pays meurtri.
Au Maroc, le souvenir de Oued El-Makhazine
Au Maroc, la commémoration d’une victoire historique fut longtemps défendue par Moulay Ahmed Alaoui, ministre proche du roi Hassan II, disparu le 7 décembre 2003. Il veillait chaque 4 août à présider les cérémonies de la bataille de Oued El-Makhazine, près de Ksar El-Kébir, où le Maroc avait vaincu les Portugais en 1578.
Moulay Ahmed Alaoui répétait souvent que sans cette bataille, le Maroc serait devenu chrétien et les prénoms musulmans auraient été remplacés par des noms portugais et espagnols. La bataille, surnommée « des Trois Rois » car le sultan Abd Al-Malik, son cousin Mohammed Al-Moutawakkil – allié des Portugais – et le roi Sébastien du Portugal y trouvèrent la mort, mit un terme à l’expansionnisme chrétien menaçant le Maroc et la dynastie saadienne.
Moulay Ahmed Alaoui répétait souvent que sans cette bataille, le Maroc serait devenu un pays chrétien et que le prénom Mohamed aurait été remplacé par Antonio, Abdallah par Miguel Ángel , et Mostafa par Jésus , et ainsi de suite.
Avec la maladie puis le décès du ministre, l’ardeur à commémorer cet épisode s’est estompée. Le Maroc sous Mohammed VI préfère se tourner vers l’avenir et éviter de rouvrir les blessures du passé dans ses relations avec ses voisins du nord de la Méditerranée, misant sur le dialogue des civilisations plutôt que sur la confrontation.
Mémoire, symboles et voisinage
L’un des paradoxes de cette situation se niche dans un fait anecdotique lors de premières années du règne de Mohammed VI. Lors d’une tournée du ministre des Affaires étrangères Mohamed Benaïssa avec son homologue espagnol José Piqué dans la ville de Tanger, qui avait autrefois le statut de zone internationale administrée conjointement par plusieurs puissances européennes, de vieux canons attirèrent l’attention du ministre José Piqué. Celui-ci demanda alors, sur le ton de la plaisanterie, à son homologue marocain : « Vous vous préparez à faire la guerre à l’Espagne ? »
Les bouches de ces canons étaient braquées vers la péninsule Ibérique et installées sur une place attenante au boulevard Pasteur, connue sous le nom de « Sour El Maâkazine » (mur des paresseux), avant d’être rebaptisée « Place Faro » après le jumelage de Tanger avec la ville portugaise éponyme. Autrefois, ces canons étaient disposés sur un autre site historique de la ville avant que le gouverneur de l’époque ne décide de les déplacer vers cet emplacement dominant l’ancien port de Tanger, pour une raison connue de lui seul.
La scène donnait alors l’impression d’un reflet de l’inconscient collectif marocain, empreint de prudence et de méfiance vis-à-vis du voisin du nord. Plus tard, la place fut réaménagée et les canons déplacés, dans l’espoir de donner au site une atmosphère apaisée, avant de les réinstaller à leur emplacement initial. Ce retour inattendu souligne combien les symboles de défense restent vivants dans l’imaginaire collectif et rappellent les blessures de l’histoire, de la bataille de Zallaqa à la chute de Grenade, alors que l’Espagne n’est qu’à 14 km des côtes tangéroises.
Vers une culture de paix
Ces exemples soulèvent une question universelle : faut-il continuer à glorifier les victoires militaires, au risque d’entretenir la mémoire de la guerre ? Pour de nombreux penseurs, l’heure est plutôt à la commémoration des victimes et à la transformation des souvenirs en leçons de coexistence.
De plus en plus de pays célèbrent le 8 mai, jour de la victoire en Europe, comme une « Journée de la paix » plutôt qu’un triomphe militaire. Car il y a urgence à magnifier le dépassement de la haine et la victoire sur la violence, plutôt que d’exalter les armes et leurs conséquences tragiques. Tant, dans l’ambiance de nos jours, plus guerrière que jamais depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, il est urgent que l’histoire, pour être utile, doit inspirer la réconciliation et l’avenir commun.