Intelligence artificielle : information, pouvoir et fractures à l’ère algorithmique – Par Naïm Kamal

Intelligence artificielle : information, pouvoir et fractures à l’ère algorithmique – Par Naïm Kamal

L’IA pose la question du pouvoir avec acuité. Les systèmes d’intelligence artificielle sont conçus et contrôlés par un nombre restreint d’acteurs, principalement des grandes entreprises et des États-puissances. Cette concentration soulève des enjeux de souveraineté et de gouvernance : qui fixe les règles, et selon quels intérêts ?

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Les 27 et 28 avril 2026, la capitale spirituelle a abrité les Rencontres de l’Université Euromed de Fès sur l’Alliance des civilisations ont réuni plus de 2000 participants issus de plus de 74 pays pour débattre de l’impact de l’intelligence artificielle sur l’avenir de la civilisation humaine. Invité à intervenir, Naïm Kamal est revenu sur Le développement de l’intelligence artificielle s’inscrit dans la continuité des grandes ruptures technologiques tout en introduisant une transformation profonde des modes de production et de circulation de l’information. Risques de désinformation, concentration du pouvoir technologique et enjeux de souveraineté, cette évolution interroge les capacités de régulation des sociétés et la place du jugement humain face à des systèmes algorithmiques de plus en plus influents.

Naïm Kamal

Intelligence artificielle : le progrès à l’épreuve des valeurs humaines

Le développement de l’intelligence artificielle s’inscrit dans une longue histoire des ruptures technologiques qui ont, à chaque époque, suscité à la fois fascination et inquiétude. Comme d’autres innovations majeures avant elle, elle impose aujourd’hui un débat sur ses usages, ses limites et ses effets disruptifs les plus nocifs sur les sociétés.

Un tournant majeur dans la diffusion du savoir

L’histoire offre des parallèles éclairants. Lorsque Gutenberg introduisit l’imprimerie, il bouleversa les modes de production et de diffusion du savoir. Les copistes y ont vu une menace, tandis que des milieux intellectuels et plus particulièrement religieux ont redouté une circulation incontrôlée des idées. Mais rien n’a empêché cette invention de transformer durablement les sociétés en accélérant la circulation des connaissances et en élargissant l’accès à la culture écrite.

L’intelligence artificielle s’inscrit dans cette continuité, tout en introduisant une rupture d’une autre nature. Longtemps perçue comme une technologie du futur, elle s’impose désormais dans de nombreux usages quotidiens. Les systèmes algorithmiques interviennent dans des domaines variés, traitent des volumes d’information considérables et influencent, de manière croissante, les décisions individuelles et collectives.

Une rupture informationnelle

Cette transformation soulève une question centrale : celle de la maîtrise de l’information. L’IA  est capable de produire des contenus difficilement distinguables du réel, brouillant les repères traditionnels entre le vrai et le faux. Les biais présents dans les données d’apprentissage peuvent également être reproduits, voire amplifiés.

La confiance devient alors un enjeu majeur. Il ne s’agit plus seulement de produire de l’information, mais de garantir sa fiabilité. Pour le journalisme, la question se déplace : elle n’est plus seulement de produire de l’information mais aussi de la protéger dans un environnement où sa fabrication est automatisée et massifiée ?  Et il n’est pas certain que le développement du fact-checking et autres deepfake detectors suffiront à combattre le flot de fake news et de la désinformation dans ses dimensions institutionnelles et publiques.

Les analyses de Yuval Noah Harari s’inscrivent dans cette réflexion. Il considère l’intelligence artificielle comme une rupture historique, dont le principal risque est informationnel. Selon lui, la capacité de ces systèmes à générer des contenus crédibles à grande échelle fragilise immanquablement la notion de vérité partagée.

Son volumineux ouvrage, Nexus, une brève histoire de l’âge de pierre à l’IA*, dont la deuxième partie consacrée aux Réseaux inorganiques est particulièrement angoissante, met également en avant les risques de manipulation liés à l’exploitation des données et la concentration du pouvoir entre un nombre limité d’acteurs technologiques et étatiques.

L’une des appréhensions majeures de Yuval Noah Harari se rapporte au ‘’crédit social’’, une mission confiée aux algorithmes qui suit, récompense et sanctionne les comportements des individus et en fonction de la note obtenue un candidat sera  déclaré apte ou inapte à un emploi, une mission ou une promotion. La question qu’induit cette préoccupation consiste à savoir s’il est raisonnable de déléguer semblables pouvoirs à des systèmes qui ne disposent ni de responsabilité ni d’empathie ? 

Interrogée sur ces analyses, l’IA en reconnaît la pertinence, tout en nuançant certaines projections. Elle souligne notamment que, si les risques de désinformation et de concentration du pouvoir sont réels, les sociétés disposent aussi de mécanismes de régulation et d’adaptation.

Il faudrait peut-être la remercier de prêter tant à l’humain. Mais il n’est pas certain, face aux monopoles, que l’humanité, prise dans sa globalité, soit outillée pour dompter ses implications qui se libèrent  de la littérature et de la filmographie de science-fiction pour se déployer dans la réalité de tous les jours.

Pouvoir, gouvernance et fractures

Car au-delà de l’information, la question du pouvoir se pose avec acuité. Les systèmes d’intelligence artificielle sont conçus et contrôlés par un nombre restreint d’acteurs, principalement des grandes entreprises et des États-puissances. Cette concentration soulève des enjeux de souveraineté et de gouvernance : qui fixe les règles, et selon quels intérêts ?

L’absence d’un cadre international pleinement structuré renforce l’impression d’un développement rapide, mais inégalement maîtrisé. Cette dynamique risque d’accentuer les écarts entre les pays capables de produire ces technologies et ceux qui en restent dépendants.

Face à ces évolutions, l’intelligence artificielle ne peut être envisagée uniquement comme un outil. Elle appelle une réflexion d’ordre éthique, politique et social. La définition de règles, la transparence des systèmes et le maintien d’une capacité de jugement humain apparaissent comme des conditions nécessaires à son encadrement.

 Néanmoins, le vécu de l’humanité sur des millénaires montre bien qu’il ne faut pas compter sur les puissances détentrices de ces pouvoirs pour les partager.

Pour éviter les décalages déjà béants  entre puissances détentrices et pays consommateurs, le Maroc s’est doté d’un ministère de la transition numérique confié à une  experte en intelligence artificielle, Amal Fellah Seghrouchni.  Elle met un point d’honneur à rappeler que l’un des quatre axes  fondamentaux de la Stratégie digitale Maroc 2030 est la souveraineté technologique qui passe par une maitrise nationale des outils numériques. Cela suppose, outre le développement des systèmes, la formation intensive des cadres pour les alimenter.

Plusieurs universités s’y attellent. Encore faudrait-il que ces cadres, une fois formés, retrouvent le cadre approprié, suffisamment attractif pour ne pas se laisser tenter par l’herbe plus verte ailleurs ou succomber aux sirènes des ‘’chasseurs de têtes’’ qui recrutent les compétences comme autrefois leurs ancêtres embarquaient par bateaux la main d’œuvre pour construire ou reconstruire le Vieux continent. 

*Albin Michel