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La guerre, cette vieille habitude de l’humanité – Par Abdelfettah Lahjomri
Les responsables politiques et les armées ont appris à donner à la guerre une apparence plus civilisée, invoquent la civilisation, parlent de défense des valeurs, évoquent la liberté et convoquent la sécurité mondiale chaque fois qu’ils décident d’allumer l’incendie. (Photo AFP)
À chaque époque, l’humanité affirme avoir appris des tragédies du passé. Plus jamais ça ! Pourtant, déplore Abdelfettah Lahjomri, l’histoire semble répéter inlassablement le même scénario : la guerre surgit, se pare de justifications morales et technologiques, puis s’impose comme une solution politique travestie. Derrière les discours civilisés et les stratégies sophistiquées, demeure une constante troublante : la difficulté persistante de l’homme à rompre avec l’un de ses plus anciens réflexes.

Abdelfettah Lahjomri
La guerre éclate
De combien de siècles supplémentaires l’humanité a-t-elle besoin pour admettre que la civilisation ne se mesure pas au nombre de missiles ? Pourquoi invente-t-elle une machine capable de jouer de la musique, pour lui demander ensuite de jouer ses requiem au milieu des ruines ? Et comment la conscience humaine peut-elle expliquer, avec un calme presque administratif, qu’un seul bouton rouge puisse fabriquer une paix plus rapide que mille bibliothèques ? Plus étrange encore : pourquoi l’homme semble-t-il chaque fois stupéfait devant la guerre, comme si elle était un accident exceptionnel, et non une habitude humaine que l’histoire reproduit sans cesse ?
Une invention primitive au vernis moral
Depuis que l’être humain a compris que la pierre pouvait lui servir à cultiver la terre, il a également compris, avec une certaine lucidité, qu’elle pouvait lui être encore plus utile lorsqu’elle s’abat sur la tête de son voisin. De cette étincelle est née la guerre : une idée simple, primitive comme l’allumage du feu, mais qui demeure l’un des “produits” les plus constants de l’histoire humaine.
Les outils ont changé. Les bâtons ont laissé place aux épées, les épées aux canons, les canons aux missiles intelligents. Pourtant, la mentalité demeure étonnamment la même. L’homme tisse toujours un récit qui embellit l’acte. Il place le meurtre dans le cadre d’une “nécessité” morale et le présente parfois comme un exploit héroïque digne de médailles et de statues.
La guerre constitue sans doute la plus ancienne “solution administrative” à l’impuissance politique. Les gouvernements ouvrent leurs trésors pour elle avant même d’en dessiner les cartes. Les historiens l’appellent “conquête” lorsque les vainqueurs écrivent le récit, et “catastrophe” lorsque les vaincus sont contraints de s’en souvenir.
Autrefois, la guerre exigeait un homme à cheval, une épée brillante et un orateur capable d’enflammer les foules. Aujourd’hui, elle réclame une présentation soignée, un slogan efficace et une équipe de communicants chargés de polir les mots : “opération limitée”, “frappes précises”, “dommages collatéraux”.
Les armées d’hier labouraient la terre et traçaient leur passage par le poids de leurs pas. Celles d’aujourd’hui dirigent les opérations depuis des salles de contrôle derrière des écrans. Les chaînes de télévision diffusent ce qu’on les laisse voir des combats en direct, les rédactions les résument en Breaking News, et les plateformes numériques les évaluent au nombre de vues avant même de compter les victimes.
Autrefois, les souverains entraient en guerre parce que la colère les opposait à un autre dirigeant ou parce que les frontières refusaient de se plier à leurs ambitions. Puis l’époque moderne est arrivée. Les responsables politiques et les armées ont appris à donner à la guerre une apparence plus civilisée. Ils invoquent la civilisation, parlent de défense des valeurs, évoquent la liberté et convoquent la sécurité mondiale chaque fois qu’ils décident d’allumer l’incendie.
Ainsi s’impose une vérité linguistique constante : plus l’atrocité est grande, plus elle exige un vocabulaire grandiose pour être justifiée, embellie et présentée au public comme une nécessité.
L’histoire n’enseigne personne
Malgré les leçons que le temps aurait dû lui transmettre, l’humanité continue de se surprendre elle-même en déclenchant des guerres. Les dirigeants apparaissent devant les caméras avec des visages graves et annoncent que “le monde est au bord de l’abîme”, comme si l’histoire n’avait pas déjà été une longue succession de moments passés au bord de ce même précipice.
Les penseurs publient alors d’épais volumes pour répondre à une question récurrente : pourquoi les guerres se répètent-elles ? Pourtant, la réponse se trouve sous leurs yeux, simple et évidente : les êtres humains reproduisent les mêmes causes, changent seulement les noms et les slogans, puis demandent à la langue de la maquiller de ses fards afin que la catastrophe paraisse moins brutale.
Au fil des siècles, la guerre s’est transformée et perfectionnée comme toute industrie rentable. Elle a commencé comme un affrontement direct entre combattants. Puis la “civilisation” est intervenue pour la transformer en système complet.
On lui a consacré des universités, des experts en stratégie, des centres d’études et des budgets qui dépassent parfois ceux de l’éducation et de la santé réunies. Le meurtre est devenu une science précise, dotée d’une terminologie complexe qui confère au désastre une apparence respectable, presque celle d’une expérience de laboratoire plutôt que celle d’une tragédie humaine.
La bureaucratie est venue ajouter sa touche finale. La guerre n’est plus seulement une confrontation sur un champ de bataille ; elle est devenue un ensemble de dossiers, de rapports, de commissions et de longues conférences de paix.
Autour des tables, les responsables débattent du nombre de victimes avec la froideur d’une statistique. La tragédie ressemble alors à une ligne dans un tableau comptable, et les vies humaines deviennent des chiffres que l’on peut équilibrer et justifier.
Lorsque chaque guerre se termine, le rideau tombe toujours sur la même formule : “Nous avons tiré la leçon”. Puis chacun se détourne sans hésitation pour préparer la leçon suivante, avec les mêmes outils, le même langage et la même indifférence.
Une guerre propre à l’écran… sale sur le terrain
La technologie a offert à la guerre un confort aussi troublant qu’inédit. Aujourd’hui, un individu peut détruire une ville entière en restant assis derrière un écran, une tasse de café à la main, dans une tranquillité presque ordinaire. Il ne voit pas les visages, il n’entend pas les cris ; il ne perçoit que des points sur une carte.
Ainsi, le “progrès” accomplit une prouesse singulière : rendre la guerre visuellement plus propre, tout en dissimulant sa brutalité derrière des graphiques, des indicateurs et des interfaces numériques. La violence devient abstraction. La destruction se transforme en opération technique.
Pourtant, ce qui demeure le plus étonnant est la capacité persistante des sociétés humaines à habiller la guerre d’une justification morale. Chaque camp s’engage dans le conflit convaincu d’incarner le bien absolu, persuadé que l’autre représente un mal qu’il faut curer par le bombardement.
Si l’on écoutait deux discours en guerre, on pourrait croire qu’ils sont issus d’un même texte, à quelques différences près : les noms des victimes changent, ainsi que la direction des missiles.
La paix… par simple pression sur un bouton
Quelles que soient les époques, le tableau reste étrangement familier. Les empires s’effondrent, d’autres émergent. Les drapeaux changent, les armes se perfectionnent. Le scénario demeure, lui, presque immobile.
La guerre éclate toujours portée par de longs discours sur la dignité, l’honneur ou la “nécessité historique”. Et elle se conclut presque toujours par un cimetière plus vaste que celui qui l’a précédé.
Vient ensuite le temps des historiens. Ils s’efforcent d’écrire une explication “scientifique” démontrant que la guerre était inévitable. Jusqu’à ce que la guerre suivante révèle la fragilité de cette certitude.
La vérité que les hommes préfèrent souvent ignorer est pourtant simple : l’être humain excelle dans la fabrication du sens, mais il met trop souvent cette capacité au service de la justification de la violence plutôt qu’à son extinction.
Il écrit de la poésie, fonde des bibliothèques, élève des symboles de civilisation. Puis, entre deux poèmes, il revient à l’un des gestes les plus primitifs : signer un ordre de bombardement et déclarer, d’un ton froid, qu’il agit au nom de la paix.
Des questions qui mettent la conscience en difficulté
Comment l’homme parvient-il à se convaincre que tuer relève d’une “nécessité”, tout en demandant à la langue de lui délivrer un certificat de bonne conduite ?
Quelle étrange forme de génie accélère l’invention des missiles tout en retardant l’éducation de la conscience ? Pourquoi renouvelons-nous les cartes du monde sans renouveler nos idées ?
Pourquoi proclamons-nous la paix tout en l’expérimentant toujours de la même manière : davantage de feu, davantage de cendres, puis une longue conférence destinée à polir les résultats ?
Et qui, en vérité, gagne lorsque quelqu’un appuie sur le bouton rouge en affirmant l’avoir fait “pour la paix”, tandis que la paix elle-même trébuche au milieu des ruines ?
Réfléchissons-y, en attendant une autre conversation.