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La prison est devenue le plus grand établissement psychiatrique à ciel fermé - Par Dr Anwar Cherkaoui
Le déficit en lits psychiatriques, le manque de structures intermédiaires, l’insuffisance de la prise en charge communautaire et la stigmatisation persistante de la maladie mentale constituent un terreau préoccupant
À mesure que les systèmes de santé mentale peinent à répondre aux besoins croissants, les prisons se retrouvent, dans de nombreux pays, à accueillir une proportion importante de personnes souffrant de troubles psychiatriques sévères. Le Maroc en fait partie. Entre carences structurelles, défaut de diagnostic précoce et articulation fragile entre justice et psychiatrie, la question dépasse le cadre pénal pour devenir un enjeu majeur de santé publique et de justice sociale.

Dr Anwar Cherkaoui
Expert en communication et journalisme de santé
Au Maroc, la question demeure sensible, peu documentée par de vastes études épidémiologiques nationales, mais omniprésente dans les témoignages des praticiens et des acteurs des droits humains.
Psychiatres, avocats, associations et certains rapports parlementaires alertent depuis des années sur la présence, dans les établissements pénitentiaires, de détenus souffrant de troubles mentaux sévères.
Le déficit en lits psychiatriques, le manque de structures intermédiaires, l’insuffisance de la prise en charge communautaire et la stigmatisation persistante de la maladie mentale constituent un terreau préoccupant.
La réforme du cadre législatif en matière de santé mentale a certes ouvert des perspectives. Mais sur le terrain, l’articulation entre justice et psychiatrie demeure fragile, parfois hésitante, souvent insuffisamment structurée.
La prison ne peut être la réponse par défaut à la souffrance psychique.
Pourtant, faute de diagnostic précoce, faute d’orientation adaptée, elle devient trop souvent le lieu d’atterrissage de trajectoires psychiatriques brisées.
Ce constat dépasse largement les frontières nationales.
Il ne relève plus du militantisme, mais de la littérature scientifique internationale.
Une vaste méta-analyse publiée dans The Lancet Psychiatry, conduite par des chercheurs du King’s College London, a passé au crible des centaines d’études menées dans plusieurs dizaines de pays.
Le verdict est sans appel. Les troubles mentaux sévères — dépression majeure, psychoses, troubles bipolaires, schizophrénie — sont massivement surreprésentés en milieu carcéral par rapport à la population générale.
Autrement dit, les prisons accueillent une proportion significative de personnes qui auraient dû relever, en priorité, du soin psychiatrique.
Dans plusieurs pays occidentaux, les rapports de l’Organisation mondiale de la Santé et de différentes ONG convergent vers la même conclusion.
Le manque de structures communautaires et la faiblesse des dispositifs de prévention ont progressivement déplacé la maladie mentale vers les marges sociales, puis vers le système pénal.
La prison est ainsi devenue le réceptacle ultime d’un échec sanitaire collectif.
Derrière les murs, il y a des hommes et des femmes qui ont commis des délits, parfois des crimes.
Mais, dans un nombre non négligeable de situations, ces passages à l’acte s’inscrivent dans un contexte de pathologie ignorée, mal diagnostiquée ou insuffisamment traitée : crises psychotiques non stabilisées, délires persécutifs, addictions sévères, troubles de la personnalité décompensés.
Autant de tableaux cliniques qui altèrent le discernement et brouillent la frontière entre responsabilité pénale et vulnérabilité psychiatrique.
Une question qui dérange.
Un juge peut-il soupçonner un trouble mental ?
La justice pénale n’est pas une école de psychiatrie.
Le magistrat statue sur des faits, sur des preuves et sur des qualifications juridiques.
Il n’est ni médecin clinicien ni thérapeute.
Et pourtant, c’est souvent à lui qu’il revient d’ordonner, ou non, une expertise psychiatrique.
Dans la pratique, l’alerte vient le plus souvent de l’avocat et parfois de la famille.
Si aucun signal ne remonte, si le comportement de l’accusé est interprété uniquement à travers le prisme de la dangerosité ou de la délinquance, le trouble mental peut passer sous silence.
Former les juges est une nécessité.
Non pour en faire des psychiatres, mais pour leur donner des clés de repérage : comprendre ce qu’est un délire aigu, reconnaître les signes d’une désorganisation psychique, identifier un discours incohérent ou une rupture avec la réalité.
La formation continue des magistrats en santé mentale devrait devenir un axe structurant des politiques judiciaires.
Mais la formation ne suffit pas.
Il faut institutionnaliser le recours précoce à l’expertise.
Faire en sorte que l’évaluation psychiatrique ne soit pas exceptionnelle, mais quasi systématique dès qu’un doute sérieux existe.
Il est indispensable de développer des passerelles entre tribunaux, hôpitaux et cliniques psychiatriques, et de créer des circuits clairs d’orientation vers les structures de soins plutôt que vers la détention lorsque l’altération du discernement est avérée.
Dans certains pays, des tribunaux spécialisés en santé mentale ont vu le jour.
Ils associent magistrats, psychiatres, travailleurs sociaux et services de probation.
L’objectif n’est pas d’absoudre, mais d’adapter la réponse pénale à la réalité médicale et clinique.
Punir un malade sans le soigner, c’est préparer la récidive.
Une société se juge à la manière dont elle traite ses plus vulnérables.
Confondre maladie et criminalité, c’est commettre une double injustice : injustice envers la victime et injustice envers le malade.
Il est temps d’affirmer avec lucidité que la santé mentale est une question de santé publique, mais aussi de justice sociale.
Et qu’un État de droit digne de ce nom ne peut tolérer que ses prisons deviennent les asiles invisibles du XXIe siècle.