La ville des corsaires – Par Seddik Maaninou

La ville des corsaires – Par Seddik Maaninou

Le nom de Salé est intimement lié à la course. Cette réputation a donné naissance à de nombreuses études, ouvrages et légendes, conférant à la ville une renommée internationale en tant que cité des corsaires

1
Partager :

Longtemps considérée comme une cité fermée et conservatrice, Salé a développé au fil des siècles une identité singulière façonnée par la résistance, les migrations andalouses et le jihad maritime. Seddik Maaninou se penche sur sa mémoire urbaine, sa solidarité sociale et les affrontements avec les puissances européennes, faisant de Salé un espace historique à part dans le paysage marocain dont le patrimoine se perd.

Le « laboratoire » Salé

J’ignore si cette citation attribuée au maréchal Lyautey, premier résident général français au Maroc, est authentique. Mais Lyautey aurait déclaré : « Laissez la ville de Salé vivre à l’intérieur de ses remparts comme une cité conservatrice et fermée… faisons-en un laboratoire de la vieille ville islamique en vue d’étudier les mécanismes de sa vie quotidienne… et pénétrer ses entrailles pour découvrir comment les Slaouis ont vécu pendant des siècles. »

Alors qu’il planifiait la construction d’une ville nouvelle et moderne à Rabat, Lyautey envoya à Salé l’un des plus célèbres chercheurs français, Michaux-Bellaire. Celui-ci s’installa dans cette « ville laboratoire », s’intégra à la société locale, y vécut et échangea avec ses habitants. Sa mission consistait à constituer une base de données retraçant la vie d’une cité restée longtemps fermée, préservant une certaine forme d’« indépendance », ce qui avait favorisé chez ses habitants l’invention de modes de coexistence fondés sur la solidarité et l’entraide.

Une forteresse face aux occupations étrangères

L’émergence de cette personnalité singulière s’explique aussi par le fait que Salé demeura, avec Rabat, l’une des rares forteresses marocaines que les puissances coloniales ne parvinrent pas à occuper, contrairement à de nombreuses villes côtières marocaines tombées sous domination espagnole, portugaise ou anglaise.

Durant cette période, l’embouchure de l’oued Bouregreg devint un espace de résistance face à la présence étrangère. Salé resta le seul port marocain à partir duquel s’effectuaient les opérations d’importation et d’exportation, ce qui renforça les convoitises autour de son contrôle.

Cette époque fut également marquée par une importante vague migratoire de milliers d’Andalous, musulmans et juifs, fuyant l’Inquisition instaurée par l’Église chrétienne avec le soutien de la monarchie espagnole. Des milliers de personnes arrivèrent ainsi sur les rives du Bouregreg pour échapper à l’enfer vécu en Andalousie et préserver leur foi et leurs convictions.

L’exil et l’esprit de revanche

Une fois installés, ces réfugiés s’organisèrent avec l’idée de se venger de ceux qui les avaient contraints à l’exil, abandonnant derrière eux leurs biens et leurs richesses. Dans plusieurs cas, certains furent même contraints de laisser leurs enfants en otage auprès de l’Église afin de sauver leur propre vie.

Cette mémoire douloureuse de l’exil forgea progressivement un esprit collectif marqué par la résistance, la cohésion et le refus de la domination étrangère. Salé devint alors un refuge autant qu’un espace de reconstruction pour ces populations déracinées.

Le jihad maritime et la puissance corsaire

Les Andalous, en collaboration avec les habitants de Salé, organisèrent ce que les Européens qualifiaient de « piraterie », mais que les habitants du pays considéraient comme un jihad maritime.

Très rapidement, les navires slaouis prirent le contrôle de plusieurs routes commerciales majeures de l’océan Atlantique. Des dizaines de navires européens furent capturés puis conduits vers l’embouchure du Bouregreg. Les marchandises et les prisonniers étaient vendus, tandis que les navires saisis étaient transformés en bâtiments de guerre dédiés au jihad maritime.

Cette activité entraîna d’importantes représailles contre Salé. La ville subit des blocus maritimes, des bombardements d’artillerie ainsi qu’une traque systématique de ses navires par les puissances européennes.

Les corsaires

Le nom de Salé est intimement lié à la course et aux corsaires. Cette réputation a donné naissance à de nombreuses études, ouvrages et légendes, conférant à la ville une renommée internationale en tant que cité des corsaires. C’est ce qui la distingue des autres villes marocaines du littoral et fait des récits sur l’activité corsaire un patrimoine historique rare, considéré par la ville comme un héritage, voire comme un patrimoine immatériel par excellence. Un patrimoine qui, malheureusement, n’est ni véritablement exploité ni suffisamment préservé.

L’abandon du patrimoine slaoui

Lors du festival « Maqamat », organisé par l’Association Bouregreg, j’ai participé à une conférence intitulée : « Le patrimoine de Salé : de la sauvegarde et de la réhabilitation au patriotisme du développement ». Au cours de mon intervention, j’ai exprimé mon regret face à l’état du patrimoine matériel et immatériel de Salé, marqué par l’abandon malgré sa richesse et sa capacité de résistance à l’épreuve du temps.

J’ai plaidé pour une nouvelle politique capable d’intégrer ce patrimoine dans le cycle économique. À titre d’exemple, j’ai évoqué l’expérience malheureuse de la gestion du « Borj Addoumouâ » (la tour des larmes). Il y a plusieurs années, les Forces Armées Royales, qu’il faut saluer pour cette initiative, avaient restauré cette tour historique. Pourtant, le monument est resté fermé, sans entretien et sans véritable responsable chargé de sa gestion.

Les différentes administrations se sont successivement déchargées de cette responsabilité. Avec le temps, certains canons ont disparu, les équipements se sont détériorés, les revêtements muraux se sont effondrés et la tour a fini par retomber dans son état initial.

Des modèles inspirants ailleurs au Maroc

Ce cas n’est qu’un exemple parmi d’autres d’une situation qui n’a pas trouvé de solutions à la hauteur des enjeux. J’ai également déclaré : « Nous ne sommes pas à la hauteur de l’héritage laissé par nos ancêtres. Nous regardons notre patrimoine s’effacer et disparaître, alors que d’autres villes ont su valoriser leur histoire pour attirer l’attention, organiser des rencontres et séduire les visiteurs. »

J’ai cité plusieurs exemples, notamment les villes d’Asilah et d’Essaouira, ainsi que l’essor de Rabat et de Tétouan. J’ai également évoqué la place prise par Chefchaouen comme nouvelle destination attractive et singulière.

Réinventer la mémoire corsaire

À la fin de mon intervention, j’ai proposé de faire de la course slaouie, qui constitue l’une des spécificités historiques de la ville, un levier de valorisation du patrimoine local et un moyen d’attirer l’attention sur Salé. J’ai suggéré l’organisation d’un moussem annuel sur les rives de la mer et du Bouregreg, ainsi que la restauration et l’animation des tours et des portes historiques de la ville.

Ce festival pourrait devenir une occasion d’inviter des spécialistes marocains et étrangers afin de rappeler l’histoire de l’activité corsaire slaouie, son influence sur la vie de la cité et les traces qu’elle a laissées dans la mémoire mondiale.

C’est un appel à sortir des approches classiques et à donner à Salé de nouveaux outils fondés sur les technologies modernes afin de susciter un intérêt international, préserver la mémoire collective et dynamiser le cycle économique.