L’appel au secours d’une jeune médecin ou le malaise profond d’une profession fragilisée

L’appel au secours d’une jeune médecin ou le malaise profond d’une profession fragilisée

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Dr Anwar CHERKAOUI

 Expert en communication médicale et journalisme de santé

Le message a surgi sur les réseaux fermés des médecins comme un appel à l’aide, brut, sans filtre, presque écrit dans la panique.

Une jeune médecin généraliste, récemment installée dans le secteur libéral, raconte avoir été agressée à plusieurs reprises par un homme, y compris dans son propre cabinet.

Un lieu normalement sacré, protégé, où l’on soigne, où l’on accueille, où l’on apaise.

Aujourd’hui, elle a fermé son cabinet, vit cachée chez elle, paralysée par la peur, à la recherche urgente d’un psychiatre, d’un avocat, de soutien.

Son SOS n’est pas seulement celui d’une professionnelle en détresse, mais celui d’une profession qui doute de sa propre protection.

Ce témoignage bouleversant dépasse de loin la simple affaire individuelle.

Il révèle un malaise plus profond : celui d’un corps médical libéral qui se sent de moins en moins respecté, de moins en moins entendu, de moins en moins protégé.

Pendant longtemps, la figure du médecin au Maroc bénéficiait d’un statut presque sacré, ancré dans la confiance et le respect.

Mais cette aura s’est fissurée au fil des années, à mesure que la société traversait des crises économiques, sociales et psychologiques qui ont installé un climat de tension et d’agressivité latente.

Le médecin, autrefois perçu comme un pilier social, est devenu parfois la première cible de frustrations accumulées.

Cette dégradation du lien social s’est amplifiée par une autre réalité : la profession médicale est aujourd’hui mal représentée et peu visible.

Contrairement à d’autres professions réglementées qui disposent de structures puissantes et organisées, le corps médical libéral manque de relais, de voix unifiée, de leadership fort capable de défendre ses membres, d’interpeller les institutions, de peser dans le débat public.

Cette faiblesse structurelle laisse les médecins vulnérables, isolés, parfois livrés à eux-mêmes face à des situations de violence ou d’intimidation.

À cela s’ajoute une transformation majeure du paysage médical : la féminisation rapide de la profession.

De plus en plus de jeunes femmes ouvrent leurs cabinets, souvent seules, parfois dans des quartiers où les dispositifs de sécurité sont insuffisants.

Pourtant, aucune adaptation institutionnelle, aucun protocole national, aucune mesure d’accompagnement spécifique n’a été mise en place.

La jeune médecin agressée ne paie pas seulement le prix de la violence d’un individu ; elle paie celui d’un système qui n’a pas anticipé ces nouvelles vulnérabilités.

Sur le plan juridique, le constat est tout aussi préoccupant.

La loi marocaine protège explicitement les médecins dans l’exercice de leur fonction, garantit l’inviolabilité du cabinet médical, sanctionne les violences physiques ou morales, punit le harcèlement et toute entrave à l’exercice professionnel.

Pourtant, dans ce cas précis, l’agresseur est encore en liberté malgré la plainte déposée.

Cette dissonance entre le texte et la réalité illustre un problème récurrent : une application inégale de la loi, parfois lente, parfois hésitante, souvent dépendante de la pression sociale ou de la mobilisation collective.

Quand le corps professionnel ne réagit pas, l’affaire perd en visibilité, donc en priorisation.

Dans de nombreux pays, une agression contre un médecin déclenche immédiatement une chaîne de réaction institutionnelle : l’ordre professionnel se constitue partie civile, la profession se mobilise, les médias alertent, les autorités réagissent.

Au Maroc, trop souvent, le médecin agressé se retrouve seul dans son combat.

Cette solitude pose une question fondamentale : comment garantir la sécurité d’un système de santé si ceux qui le portent ne sont pas protégés ?

Ce cri de détresse doit être entendu comme un signal national.

Il rappelle que les médecins ne sont pas seulement des prestataires de soins, mais des acteurs essentiels de l’équilibre social.

Lorsqu’ils sont menacés, agressés ou réduits au silence, c’est tout le système de santé qui vacille.

La confiance du public, la qualité des soins, la stabilité du secteur libéral, l’attractivité de la profession : tout cela dépend de la capacité du pays à protéger ceux qui soignent.

Réhabiliter le respect du corps médical ne relève pas seulement d’un devoir moral ; c’est un impératif de santé publique.

Il faut redonner à cette profession une représentation forte, renforcer les dispositifs de sécurité, soutenir psychologiquement et juridiquement les praticiens victimes d’agressions, moderniser le rôle de l’Ordre national et sensibiliser l’opinion à l’importance de préserver la dignité et la sécurité des médecins.

Le SOS de cette jeune généraliste n’est pas un fait divers.

C’est un miroir tendu à la société marocaine.

Une société qui aspire à réformer son système de santé, à élever son niveau de soins, à retenir ses médecins et à en attirer de nouveaux.

Mais pour cela, elle doit commencer par une évidence trop souvent négligée : un médecin qui exerce dans la peur n’est plus en position de soigner.