Le Maroc face à son défi sportif : de loisir à locomotive nationale... Par Aziz Daouda

Le Maroc face à son défi sportif : de loisir à locomotive nationale...   Par Aziz Daouda

Le sport, de Nawal Moutawakil et Saïd Aouita aux Lionceaux de l’Atlas champions du Monde, en passant par Hicham Guerrouj, n’est pas seulement une distraction et une joie populaire, mais un moteur de développement économique et un outil de prévention sanitaire

1
Partager :

Au moment où le Maroc s’apprête à accueillir la CAN 2025 et à coorganiser le Mondial 2030, le sport national traverse une transformation historique. Longtemps cantonné au loisir ou à son rôle de liant social, il s’impose désormais comme une filière économique, sanitaire et culturelle majeure, explique Aziz Daouda, dans un Royaume qui doit faire de cette dynamique une véritable stratégie nationale, capable d’accompagner la mutation du pays. Figure éminente du sport marocain, Directeur Technique et du Développement de la Confédération Africaine d'Athlétisme, passionné du Maroc, et d'Afrique, Aziz Daouda détaille les dimensions sportives et extra sportives du secteur et plaide pour une réforme des textes régissant le sport au Maroc.

Aziz Daouda

Longtemps cantonné à un simple divertissement populaire ou utilisé comme un outil de communication politique, ou encore comme une occupation socialement jugée inutile, le sport marocain s'annonce désormais comme un moteur économique, social et sanitaire incontournable. Sous les projecteurs de la CAN 2025 et du Mondial 2030, le Royaume Chérifien doit embrasser pleinement ce potentiel. Plus de place pour la demi-mesure, le secteur qui pèse déjà lourd.

Le sport génère aujourd'hui 1,56% du PIB national, soit plus de 21 milliards de dirhams. Et ce n'est que le début : en franchissant la barre symbolique de 3%, potentiel de gain par la Banque Mondiale, le sport pourrait à terme rivaliser avec des poids économiques lourds comme l'agroalimentaire ou le tourisme auquel il sert déjà de booster.

Le secteur est en pleine effervescence. Le commerce d'articles sportifs bondit à 3,77 milliards de dirhams, tandis que les clubs et salles de fitness affichent un chiffre d'affaires en hausse de 25%, atteignant 604 millions. Le football professionnel, qui capte 12% des emplois sportifs, lui rapporte 879 millions de dirhams.

Le sport marocain n'est plus un loisir, c'est une économie émergente à part entière 

Sur la scène mondiale, le football est une locomotive de taille : rapporte 59 milliards de dollars en 2025, la FIFA prévoit pour elle des revenus records de 11 milliards pour le cycle 2023-2026. Le Maroc a tout intérêt à s'accrocher à cette dynamique globale et il le fait très bien. Les grands chantiers, du béton à l'emploi participent à cette nouvelle manne.

La CAN 2025 et la Coupe du Monde 2030 ne sont pas que des compétitions sportives. Elles incarnent un formidable levier d’investissement et de transformation. Les trois pays hôtes : Maroc, Espagne, Portugal, mobilisent entre 15 et 20 milliards de dollars, dont 50 à 60 milliards de dirhams pour le seul Maroc qui ne fait pas que rattraper son retard mais est en train de doubler ses partenaires.

Stades rénovés, routes, infrastructures hôtelières et transports : ces chantiers devraient créer entre 70 000 et 120 000 emplois, directs comme indirects. À cela s'ajoute le tourisme sportif, moteur déjà puissant avec 2 milliards de dirhams générés par des événements mythiques comme, les tournois de Golf, le Marathon des Sables, ou les trails de l'Atlas.

Des investissements qui soignent

L'activité physique et le sport ne sont pas que cela ce sont des investissements qui soignent. Au-delà de l'économie, l'investissement dans l'activité physique et le sport est un enjeu crucial pour la santé publique. Selon l'OMS, chaque dollar investi dans l'activité physique génère trois dollars d'économies en frais médicaux. L'Europe estime que pour 10 % de pratiquants de plus on supprime 0,6 % de PIB en coûts médicaux.

Au Maroc, où 59% des habitants sont en surpoids et 24% souffrent d'obésité et 48,9 % des Marocains sont touchés au moins une fois dans leur vie par un trouble mental, l'activité physique pourrait inverser la tendance sanitaire.

Elle diminue la mortalité prématurée de 30%, le diabète de type 2 de 40%, la dépression de 30%, tout en améliorant la productivité de 6 à 9%.

L'activité physique et le sport, sont le meilleur médicament gratuit. Il guérit avant même que la maladie n'apparaisse. Le sport n'est donc pas qu'un plaisir : il est un puissant levier de santé publique durable.

En plus de ces bénéfices, il n’y a rien de mieux que l’activité physique pour canaliser l'Énergie débordante de la jeunesse, sachant que le sport est aussi l'école de la vie et de la citoyenneté. Les études montrent que les élèves sportifs réalisent en moyenne 0,4 point de plus, gagnent 13% en concentration et perdent 20% de stress.

Pourtant, seuls 22% des jeunes Marocains pratiquent une activité physique régulière, alors que le potentiel dépasse 6 millions.

Les enfants ont tendance à remplacer le ballon par l'écran. Et le risque est très important : sans une politique forte, on prépare une génération fragile. Le Royaume investit déjà pas mal dans les activités sportives pour tous notamment par la mise à disposition des jeunes d'infrastructures gratuites de plein air, il lui reste encore beaucoup à faire.

L’urgence d’une réforme des textes

Le cadre législatif est en décalage avec les ambitions. La loi 30-09, qui régit le sport au Maroc, est concernée pour sa centralisation excessive, ses lourdeurs administratives et le manque d'autonomie qu’elle offre aux clubs et aux fédérations. Elle ne définit pas clairement les concepts et a créé un véritable flou juridique. Plus que jamais, il est nécessaire de s'orienter vers une nouvelle loi qui met en œuvre et respecte les dispositions de la constitution de 2011 ; une loi plus incitative, qui définit clairement les concepts et, par conséquent, les responsabilités ; qui corrige l'ensemble des défauts de la précédente, et ils sont nombreux.

Il serait également urgent de sortir le sport du temps politique et de le confier à une administration de mission dont les tâches, les stratégies et le rythme s'adapteraient au temps sportif, beaucoup plus long, pour mieux le mettre en harmonie avec les temps sportifs à l'échelle internationale.

L'ensemble des Fédérations Royales Marocaines Sportives ne captent pas plus 350 000 licences pour un potentiel de 6 à 7 millions. Les clubs peinent à se professionnaliser, les investisseurs privés, pas très chauds, tardent à suivre, et la pratique de masse est encore proportionnellement négligée. Pour accélérer la croissance, il faudra probablement alléger la fiscalité avec une TVA réduite sur les équipements et abonnements, alléger les charges pour les start-ups du sport, et reconnaître officiellement le sport comme activité d'utilité publique.
Le Projet de Loi de Finances 2026 qui prévoit justement des ajustements afin de favoriser les partenariats public-privé et booster l'investissement privé, trouverait ainsi un meilleur cadre de déploiement.

La prochaine décennie peut marquer un tournant historique dans le développement du pays. Le Maroc à l'horizon 2030 a choisi le sport comme pilier national. Avec des compétitions internationales prestigieuses, des infrastructures modernes et une jeunesse pleine d'énergie, le Maroc à toutes les cartes en main pour faire du sport un pilier du développement durable.

Mais tout cela nécessite un changement de paradigme : le sport n'est pas seulement un spectacle ni un outil d'image, c'est, comme on l’a vu, une filière économique, une culture à promouvoir, et une politique publique à construire.

Le Maroc a désormais la possibilité de faire du sport un vecteur majeur de prospérité, de santé, d'emploi et de cohésion sociale. C'est le choix qui a été fait sortir le sport du cadre du loisir et l'inscrire pleinement dans une stratégie nationale.

Le sport n'est pas un luxe. C'est un investissement collectif dans la santé, l'emploi et l'unité nationale.

En 2030, le Maroc n’est pas seulement appelé à briller par ses équipes, mais aussi par sa vision ambitieuse du sport comme levier de développement humain et économique.