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Le Médecin libéral du Quartier : Chronique d’une déplorable désespérance - Par Dr Anwar Cherkaoui
Les gens du quartier l’appelaient « Lalla Tbiba » avec une affection qui tenait lieu de salaire moral, lorsque le matériel manquait et que les fins de mois s’arrêtaient au bord du précipice
Histoire bouleversante d’une médecin de quartier, rattrapée en 2025 par des dettes accumulées à son insu, ou par méprise, après trente ans de service, révèlerait, selon Dr Anwar Cherkaoui, la fragilité croissante de la médecine libérale et la précarité silencieuse qui menace ceux qui soignent, plus particulièrement les médecins généralistes.

Dr Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et journalisme de santé
C’est une histoire vraie.
Elle est marocaine.
Elle est contemporaine.
Elle est tragique.
L’histoire d’une femme médecin qui a exercé dans son cabinet privé de quartier pendant trente ans.
Elle est victime en 2025 des années covid et de son ignorance de la loi.
Elle avait tenu, trente années durant, ce petit cabinet niché au cœur d’un quartier populaire de la ville.
Une porte en bois fatiguée, un néon capricieux, un tapis d’attente usé par les pas des malades et des confidences.
Trente ans : une vie entière, un souffle continu
Tout un peuple est passé par là — des femmes anxieuses, des enfants fiévreux, des travailleurs cassés par la peine.
Elle avait soigné chacun comme on soigne un frère, une sœur, sans compter ni les heures, ni les nuits, ni, parfois, ce qui lui revenait de droit.
C’était cela, sa façon d’être médecin : une sorte de sacerdoce modeste, presque rustique.
Les gens du quartier l’appelaient « Lalla Tbiba » avec une affection qui tenait lieu de salaire moral, lorsque le matériel manquait et que les fins de mois s’arrêtaient au bord du précipice.
Survient le Covid
Cette époque où les portes se fermaient comme des paupières terrifiées.
Le quartier se tut, les ruelles respirèrent moins, et "Tbiba», elle aussi, sentit son souffle se raccourcir — non du virus, mais du poids de trois décennies de fatigue accumulée.
Elle décida ainsi de s’arrêter de travailler.
Le cabinet resta fermé, comme une vieille maison qui dort, persuadée qu’on reviendra peut-être un jour réveiller ses murs.
Elle partit se reposer.
Elle avait gagné ce droit.
Elle croyait, au fond d’elle, qu’après tant d’années à porter les souffrances des autres, quelqu’un, quelque chose, quelque part, porterait un peu la sienne.
Les années passèrent et un courrier arriva, puis un autre, puis une convocation comme une gifle tombée d’un ciel bureaucratique :
37 000 dirhams.
Arriérés de loyer.
Arriérés d’eau.
Arriérés d’électricité.
Le cabinet fermé avait continué de vivre comme un fantôme glouton, avalant factures et échéances sans que personne ne l’habite.
Elle ouvrit les lettres, les mains tremblantes.
En cet hiver de 2025. La loi froide comme une lame neuve, lui rappelait ceci :
Si elle ne payait pas, elle pourrait être condamnée à la contrainte par corps.
La prison.
Oui, la prison pour une médecin qui avait soigné un peuple entier pendant trente ans.
La prison pour quelques mètres carrés de poussière fermés depuis des années.
Une femme seule, un tas de papiers, une dette qui pèse plus lourd qu’un cœur vieillissant.
Et son visage, ce soir-là, était celui d’une femme qui n’avait rien épargné.
Parce qu’elle avait donné.
Trop donné.
Donné jusqu’à s’ôter la possibilité de vieillir en paix.
Alors, la nouvelle s’est propagée entre médecins comme une onde silencieuse.
Un cri sans bruit.
Certains ont baissé les yeux, d’autres ont serré les poings.
Puis un homme — un confrère, un bienfaiteur — a tendu la main.
Un homme qui refusa de laisser la dignité d’une consœur, une sœur de profession, se briser contre un mur d’indifférence.
Il a acquitté de la dette.
Ainsi fut évitée l’absurdité
Une médecin, après trente années de service, exposée à finir derrière des barreaux pour n’avoir pas pu payer l’eau, l’électricité et un loyer qu’elle ne consommait même plus.
Bien sûr, nul n’est censé ignorer la loi, à fortiori une médecin.
Néanmoins, une question demeure, brûlante, lancinante, presque accusatrice :
Est-il concevable, en 2025, qu’un médecin généraliste ayant donné trente ans de sa vie à son quartier, ne puisse pas mettre de côté un maigre pécule pour ses jours de vieillesse ?
Est-il concevable que la médecine libérale, où beaucoup, il faut le dire se sont enrichis, et jadis refuge d’indépendance et d’honneur, devienne une route qui ne garantit même plus une retraite digne pour les médecins généralistes, de plus en plus exposés à la précarité, parce qu’ils ne pas ou plus le passage obligé pour le premier diagnostic ?
Cette histoire est vraie.
Elle est marocaine.
Elle est contemporaine.
Elle est tragique.