Le politique et le philosophe – Par Abdelfettah Lahjomri

Le politique et le philosophe – Par Abdelfettah Lahjomri

La rhétorique qui masque peut-elle coexister avec l’idée qui dévoile ? Et la parole peut-elle être à la fois promesse de vérité et voile qui la recouvre ? Peut-être la différence entre eux ne réside-t-elle pas dans ce qu’ils disent, mais dans ce qu’ils visent en parlant : l’un recherche l’écho, l’autre le sens.

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Entre le politique et le philosophe, une même langue se déploie, mais au service de finalités opposées : l’un façonne des récits pour gouverner, l’autre interroge les mots pour dévoiler. Dans cette chronique, Abdelfettah Lahjomri explore cette tension fondamentale entre discours de pouvoir et quête de vérité, là où la parole devient à la fois instrument d’éclairage et outil de dissimulation

Abdelfettah Lahjomri

Qui parle pour dissimuler, et qui se tait pour révéler ?

Que se passe-t-il lorsque le politique prend la parole, et lorsque le philosophe se tait ? La langue est-elle pour eux un moyen de compréhension ou un instrument de dissimulation ? Quelle distance sépare un discours qui rassure les foules d’un discours qui les déstabilise par la question ? La rhétorique qui masque peut-elle coexister avec l’idée qui dévoile ? Et la parole peut-elle être à la fois promesse de vérité et voile qui la recouvre ? Peut-être la différence entre eux ne réside-t-elle pas dans ce qu’ils disent, mais dans ce qu’ils visent en parlant : l’un recherche l’écho, l’autre le sens.

Entre l’éclat du discours et la lumière de la pensée

La différence entre le politique et le philosophe ne tient sans doute pas à la langue qu’ils utilisent, mais aux finalités qui orientent cette utilisation et en déterminent la direction. Le discours du politique tend vers la “couverture”, vers le tissage d’un voile linguistique qui rassure ses auditeurs et assure la cohésion du groupe, tandis que celui du philosophe s’oriente vers le “dévoilement”, vers la mise à nu du monde, débarrassé de ses illusions, tel qu’il est réellement, même si cela dérange ou trouble. Le politique ne cherche pas la vérité pour elle-même ; il recherche une formulation circulable, qui passe sans effrayer ni heurter les intérêts. Le philosophe, lui, se méfie de toute formule prête à l’emploi, conscient que la langue n’est pas le lieu stable de la vérité, mais l’espace de son ambiguïté.

Le politique mesure ses mots à l’aune de l’opinion publique et de ses fluctuations, tandis que le philosophe évalue ses propos à l’aune de sa fidélité à son silence intérieur. Ainsi, lorsque le politique se trompe, il s’excuse par une formule technique, du type “il y a eu un malentendu”. Le philosophe, lui, transforme son erreur en objet de réflexion et en fait la matière d’un nouvel essai sur le sens même de l’erreur. Malgré cette opposition apparente, une relation implicite les relie : le philosophe rêve d’un monde juste, et le politique ne peut justifier son existence sans prononcer le mot “justice”. Comme s’ils étaient les deux faces d’un même être scindé : une moitié en quête de lumière, l’autre en quête de microphone ; l’une cherche à comprendre, l’autre à résonner.

Le philosophe écrit pour libérer l’homme des illusions qui l’enserrent, tandis que le politique parle pour lui construire une illusion dans laquelle il puisse vivre en paix. Tandis que le philosophe médite tranquillement sur le sens de “l’existence”, le politique s’active, dans une salle comble, à interpréter “la conjoncture”. Ainsi, le philosophe redéfinit le monde, quand le politique le remet en circulation. Au bout du compte, ils se rejoignent peut-être dans une même intuition : la langue est un instrument de pouvoir aussi redoutable que les armes. Mais la différence réside dans l’intention : le philosophe la cisèle pour éclairer, le politique la lustre pour aveugler.

Fragments d’un duel silencieux entre deux visions du monde

Il ne m’est pas habituel d’écrire des fragments. Ils me donnent parfois l’impression de sauter de vague en vague sans voile, mêlant émotion et imagination. Pourtant, je crois qu’ils peuvent devenir des textes riches si les idées sont ordonnées et formulées avec précision, offrant au lecteur un fil clair qui relie les pensées entre elles, jusqu’à former une composition vivante, porteuse du plaisir de la découverte. C’est dans cet esprit que je propose ces fragments, comme des ouvertures vers des interprétations possibles, dans un dialogue entre la langue et l’étonnement :

Le politique vend les rêves à crédit.

Le philosophe distribue le doute gratuitement.

Dans le dictionnaire du politique, la vérité est toujours reportée à “la prochaine étape”.

Dans celui du philosophe, la prochaine étape est la vérité elle-même.

Le politique lit Nietzsche pour donner l’illusion de profondeur.

Le philosophe lit les discours politiques pour explorer les limites de la superficialité.

La langue, chez le politique, est un moyen de fuite.

Chez le philosophe, un moyen de poursuite.

Le politique n’a pas besoin d’être sincère, il lui suffit d’être convaincant.

Le philosophe n’a pas besoin de convaincre, il lui suffit d’être fidèle à son doute.

Quand le politique dit “je vous ai compris”, la catastrophe commence.

Quand le philosophe dit “je n’ai pas encore compris”, la connaissance commence.

Le politique fabrique des slogans pour masquer l’impuissance.

Le philosophe forge des concepts pour révéler cette même impuissance.

Dans le monde politique, le silence est un signe de faiblesse.

Dans le monde philosophique, le silence est le commencement de la sagesse.

Le politique parle au pluriel pour dissimuler sa faute individuelle.

Le philosophe parle au singulier pour porter la faute de tous.

Quand le politique se trompe, il crée une commission d’enquête.

Quand le philosophe se trompe, il crée un concept.

Le politique rêve d’un pouvoir éternel.

Le philosophe d’un sens provisoire qui ne meurt pas.

Le politique change de position comme il change de cravate.

Le philosophe ne change de position qu’après avoir transformé son âme.

Le politique vit dans un futur qui n’arrivera pas.

Le philosophe vit dans un présent insoutenable.

Le politique dort sur les slogans.

Le philosophe veille sur les phrases inachevées.

Le politique parle du peuple comme un propriétaire parle de son bien.

Le philosophe parle du peuple comme un rêveur parle de sa douleur.

Au final, aux yeux de tous :

Le politique parle en promesses.

Le philosophe parle en questionnement.

Qui est le plus proche de la vérité ?

La parole peut-elle rester innocente entre celui qui l’utilise pour éclairer et celui qui s’en sert pour tromper ? La langue peut-elle servir à la fois la vérité et le pouvoir ? Tout discours, même le plus sincère en apparence, ne porte-t-il pas en lui une volonté d’influence et de domination ? La question la plus profonde demeure : qui, du politique ou du philosophe, est le plus proche de la vérité ? Qui tente de la révéler, et qui sait la dissimuler ?

Réfléchissons… et à une prochaine méditation.