Le pouvoir de la raison, et non la domination de l’écran - Par Ahmed Laayouni

Le pouvoir de la raison, et non la domination de l’écran - Par Ahmed Laayouni

Cependant, les parents ne peuvent restaurer leur autorité symbolique s’ils incarnent eux-mêmes la contradiction. La «souveraineté humaine» commence par l’exemple : poser son téléphone, c’est ouvrir son esprit et son cœur à l’autre.

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À l’heure où plusieurs pays ont commencé à légiférer pour encadrer l’accès des jeunes aux plateformes numériques — la France (15 ans), l’Espagne (16 ans), l’Italie (14 ans), le Royaume-Uni (13 ans), certains États des États-Unis (jusqu’à 16 ans avec consentement parental), mais aussi l’Australie (projet d’interdiction des réseaux sociaux avant 16 ans) et l’Indonésie (restriction envisagée autour de 17 ans) — la tribune d’Ahmed Laayouni alerte sur une mutation profonde de la famille et de la société. L’écran, désormais érigé en espace social concurrent, ne relève plus d’un simple outil technique, mais d’un pouvoir symbolique capable de rivaliser avec l’autorité des parents et de l’école. Face à cette reconfiguration des comportements et des valeurs, il plaide pour un sursaut fondé sur la raison, le dialogue humain direct, l’exemplarité parentale et une responsabilité collective.

Ahmed Laayouni

Nous vivons aujourd’hui une transformation structurelle sans précédent dans l’histoire de la famille et de la société : l’« écran » n’est plus un simple outil technique, mais s’est mué en un véritable « champ social » concurrent, doté d’un pouvoir symbolique qui dépasse parfois celui du père et de l’école. Ce à quoi nous sommes confrontés ne relève pas d’un simple usage excessif des appareils, mais d’un processus global de reconfiguration de l’« habitus » des nouvelles générations (c’est-à-dire leur système de dispositions mentales et de comportements quotidiens). Une pause réflexive s’impose pour retrouver le droit chemin avant que les liens humains ne se dissolvent dans le brouillard du virtuel.

Comment les écrans ont-ils « confisqué » le pouvoir symbolique ?

Selon la perspective du sociologue Pierre Bourdieu, la famille détenait historiquement le monopole de la «reproduction culturelle». Mais à l’ère du numérique, les algorithmes se sont infiltrés pour exercer une « violence symbolique » douce : ils n’imposent pas la soumission par la contrainte, mais par la séduction. Ainsi, la loyauté s’est déplacée des valeurs familiales et universelles solides vers des « modèles virtuels » indifférents à la profondeur des relations humaines.

Cette mutation a engendré une forme d’«hypocrisie sociale numérique» : les individus sont physiquement présents, mais mentalement captifs d’autres espaces virtuels. Il en résulte une érosion du «capital social» de la famille et de la société.

Retour à la philosophie du « dialogue humain direct »

La valeur essentielle que nous devons inculquer à nos enfants est que la «conversation directe» constitue la forme la plus noble d’échange symbolique. Regarder dans les yeux, percevoir l’intonation de la voix, comprendre le langage du corps : autant de compétences profondément humaines que la machine ne saurait remplacer.

Au sein du foyer, les enfants doivent comprendre que l’espace familial est un «sanctuaire» que les écrans ne doivent pas profaner. Dans la vie sociale également, consulter son téléphone en présence d’autrui constitue une atteinte à la dignité de l’échange, révélant une dépendance et une perte de repères éthiques.

Pour que l’éducation ne reste pas un simple discours moral perçu comme contraignant, il est nécessaire de l’encadrer par un «pacte numérique familial». Ce pacte transforme la relation à la technologie, passant du chaos à un système régulé au sein du foyer. Il suppose la définition de «zones interdites» : la table à manger, les espaces de réception, ou encore les chambres après une certaine heure.

Cependant, les parents ne peuvent restaurer leur autorité symbolique s’ils incarnent eux-mêmes la contradiction. La «souveraineté humaine» commence par l’exemple : poser son téléphone, c’est ouvrir son esprit et son cœur à l’autre.

Il est également essentiel d’intégrer les notions de dignité, d’autonomie et de liberté de pensée dans l’éducation familiale, afin que l’enfant comprenne que s’accrocher à son téléphone en présence d’autrui est une forme de dépendance dégradante.

Stratégies pour se libérer de «l’anesthésie numérique»

Pour retrouver l’équilibre, les familles peuvent adopter des stratégies concrètes :
– déposer les appareils dans un lieu commun, loin des chambres, une heure avant le coucher, afin de restaurer la sérénité psychique et spirituelle ;
– remplacer le silence numérique par des débats vivants, en abordant des questions sociales ou historiques ;
– encourager la pensée autonome plutôt que la consommation passive de contenus.

Il convient aussi d’enseigner que la valeur d’un individu réside dans sa présence mentale. L’interlocuteur mérite une attention totale, et toute distraction constitue un recul du raffinement civilisationnel.

Une responsabilité collective

Lutter contre l’aliénation numérique exige un effort collectif : l’État doit réguler les contenus et protéger les publics vulnérables ; l’intellectuel doit alerter ; mais la famille demeure la dernière forteresse.

L’intégration sociale ne repose pas uniquement sur les ressources économiques, mais sur la formation d’une génération dotée d’un «capital culturel» solide, consciente que la véritable éducation commence par la libération de l’emprise des écrans pour retrouver l’essence de l’humanité.

Aujourd’hui, nous sommes face à un choix :
soit laisser nos enfants devenir de simples données dans les algorithmes du profit,
soit les sauver en les reconnectant au droit chemin à travers la sacralisation des liens humains.

L’écoute attentive que nous appelons de nos vœux, chez les responsables comme chez les parents, est celle qui reconnaît que la véritable citoyenneté commence par la capacité à regarder son semblable en face et à l’écouter sincèrement, loin de la froideur du verre et de la domination de la machine.

Faisons de ce principe notre devise :
« Ton téléphone derrière toi… et ton interlocuteur devant toi. »