société
Le public des cafés pendant la CAN 2025 – Par Ahmed Laayouni
Malgré son caractère chaotique, le tableau des cafés n’est pas dépourvu d’aspects positifs. Leur public traduit aussi la force du lien social et le besoin d’appartenance et de partage affectif. Le café devient un espace démocratique ouvert à tous sans distinction
À l’ombre des stades et loin des projecteurs officiels, les cafés marocains se sont imposés comme de véritables tribunes populaires durant la CAN 2025. Ahmed Laayouni se penche sur ces espaces de ferveur, de débats spontanés et de tensions émotionnelles, qui révèlent une autre facette du football : celle d’un théâtre social où se construisent les jugements collectifs, se propagent les émotions et s’expriment, sans filtre, les contradictions d’une conscience collective partagée entre passion, appartenance et besoin de sens.

Ahmed Laayouni
Avec l’accueil par le Maroc de la Coupe d’Afrique des Nations 2025, les scènes marquantes ne se limitent pas aux stades. Elles s’étendent, aux cotés des Fan Zones, aux cafés qui, à chaque match, se transforment en espaces bondés, bruyants et saturés d’émotions. C’est là que se constitue un public parallèle à celui des tribunes : le public des cafés, en tant que phénomène socio-cognitif reflétant en profondeur la nature de la conscience collective, les mécanismes de formation des jugements collectifs et la tension permanente entre l’emprise de l’émotion et les exigences de la raison.
Le public du café n’est pas un simple rassemblement éphémère pour suivre un match de football. Il est un laboratoire social miniature où se fabriquent les positions, se forgent les convictions et se reconstruisent, en un temps record, l’héroïsme comme la déception. En quelques minutes, un joueur peut être élevé au rang de héros national, puis devenir un fardeau pour l’équipe, selon l’issue d’une passe ou d’une décision arbitrale. Cette rapidité à passer de la glorification à la condamnation révèle la fragilité du jugement rationnel face à l’élan de l’émotion collective.
Ce qui frappe dans ce public, c’est la force de la contagion émotionnelle. Un seul cri, une remarque sarcastique ou une insulte fugace suffisent à déclencher une vague de réactions similaires, comme si les individus renonçaient momentanément à l’autonomie de leur pensée au profit d’un esprit collectif unifié. La distance entre l’opinion personnelle et l’opinion dominante se réduit alors, et la divergence devient un risque susceptible d’exposer son auteur à la moquerie ou à l’accusation de manque d’appartenance ou de patriotisme défaillant.
Les jugements formulés dans le café sont en outre souvent catégoriques et superficiels : entraîneur nul ou génial, équipe grandiose ou sans histoire, arbitre comploteur ou sauveur. Rares sont les moments accordés à une analyse posée ou à une lecture tactique rigoureuse. Le temps du match est celui de l’emportement, non de la réflexion. Beaucoup semblent d’ailleurs trouver dans cette effervescence collective une forme de défoulement psychologique face à des tensions quotidiennes, économiques et sociales refoulées.
Pourtant, malgré son caractère chaotique, ce tableau n’est pas dépourvu d’aspects positifs. Le public des cafés traduit aussi la force du lien social et le besoin d’appartenance et de partage affectif. Le café devient un espace démocratique ouvert où l’ouvrier s’assoit à côté de l’enseignant, le chômeur à côté de l’homme d’affaires, unis par le football, ne serait-ce que provisoirement, dans un même sentiment d’attente, d’espoir et de désillusion.
Le danger apparaît lorsque ces mêmes mécanismes se déplacent du champ sportif vers des domaines plus vastes : la politique, la religion ou le débat public. Car la pensée émotionnelle, lorsqu’elle devient un mode durable, affaiblit la capacité de critique et d’analyse, et alimente une culture de la simplification excessive, de l’accusation hâtive et du refus de la différence.
Évaluer le comportement du public des cafés durant la CAN 2025 ne devrait donc pas se limiter à railler ses excès ou à dénoncer ses débordements. Il convient plutôt d’y voir le miroir d’une part de notre structure culturelle et cognitive. C’est l’expression d’une société encore tiraillée entre le désir d’analyse rationnelle et l’abandon aux élans de l’émotion ; entre l’individu qui veut penser par lui-même et le groupe qui lui demande de ressentir comme lui.
En définitive, le football n’est peut-être qu’un prétexte. La vérité plus profonde est que les cafés nous révèlent, sans masque, notre manière de penser collectivement, de juger, de nous mettre en colère et de nous réjouir… et de chercher, au milieu du vacarme, un sens commun à notre appartenance.